Dites-lui que je l’aime, Clémentine Autain

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©Karine Fléjo photographie

Beaucoup de cinéphiles connaissent la comédienne Dominique Laffin. Peu savent qu’elle était la mère de Clémentine Autain. Une mère à laquelle l’auteure rend dans ce livre un hommage vibrant. Parce qu’il n’est jamais trop tard pour dire je t’aime…

Dominique Laffin, côté scène et côté cour : l’actrice et la mère

Dominique Laffin est décédée brutalement à 33 ans. Sa fille Clémentine était alors tout juste âgée de 12 ans. De cette mère comédienne, qui a connu un succès fulgurant et joua notamment aux côtés de Gérard Depardieu dans « Dites-lui que je l’aime », Clémentine parle peu depuis 30 ans. Et s’efforce de ne pas davantage y penser. Trop douloureux. Trop lourd. Mais les questions récurrentes de sa fille la ramènent sans cesse à cette femme dont la simple évocation lui crée une boule dans la gorge. Il ne lui est alors plus possible de reculer. Plus possible de fuir.

Et d’écrire sur cette actrice et mère trop tôt disparue. Et d’exhumer des pans de vie entiers, des souvenirs heureux ou douloureux, des espoirs déçus et des rires partagés. Si tous s’accordaient à louer l’actrice, sa sensibilité, sa présence devant la caméra, peu connaissaient la mère. Une mère défaillante, incapable d’assumer son enfant, de veiller sur elle, malgré l’amour infini qu’elle lui porte. Dépressive, elle noie son chagrin et sa solitude dans l’alcool. Mais l’alcool et le travail font mauvais ménage : elle manque des jours de tournage, arrive en retard. Une réputation qui va la précéder comme une traînée de poudre. Sa carrière sombre alors aussi rapidement qu’elle est montée. Les rôles se font rares. Et à la maison, ils s’inversent. C’est Clémentine qui veille sur elle, la ramène ivre à la maison, lui évite de sauter par la fenêtre. C’est Clémentine qui du haut de ses sept ou huit ans endosse le rôle de mère.

« Ce qui abîme, c’est la répétition. Ce qui nous a séparées, c’est la récurrence de ton incapacité à prendre soin de moi. Je n’ai plus trouvé la force de comprendre, j’ai condamné. Je n’ai plus cherché à relier les bribes d’interprétation possible pour te disculper, j’ai considéré que ce n’était pas mon problème. Je n’ai plus entretenu les moments de bienveillance et de joie, je les ai enterrés. Qu’importe la compassion et la compréhension, la justice ou la vérité, pourvu que je marche droit. »

Au fil des années, Clémentine a mis tous ses souvenirs derrière une porte cadenassée, a refusé de se retourner, de se laisser dévorer par ce passé douloureux. Regarder devant, toujours. Avancer, encore. Malgré tout. Malgré l’absence et les défaillances.

Le temps du pardon : un livre comme une déclaration d’amour

Clémentine Autain nous livre un témoignage poignant. Poignant par sa sincérité, son authenticité, sa force. Pas de règlement de comptes ici, bien au contraire. C’est apaisée et adoucie qu’elle revient sur la vie de sa mère, loue ses talents d’actrice, mais aussi ce que cette dernière lui a légué comme son féminisme, son indépendance, sa modernité, son engagement plein et entier. Elle évoque ses manquements, les blessures qu’ils ont légitimement laissées sur son cœur d’enfant et de femme, mais elle ne juge pas. Elle ne hait pas. Elle ne condamne pas. Au contraire, elle réalise combien cette mère, aussi absente et défaillante soit-elle, lui a apporté, combien elle a partagé de rires, de complicité avec elle dans ses moments de clairvoyance et de sobriété. Elle qui ne s’était plus autorisée à penser à sa mère ces dernières années, qui se refusait à regarder ses films, à laisser la moindre émotion affleurer, ouvre grand les vannes de son cœur, se sent prête. Et réalise combien elle l’aime…

 

Rentrée littéraire : Dix-sept ans, Eric Fottorino. Magnifique…

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Dix-sept ans, Eric Fottorino

Editions Gallimard, août 2018

Rentrée littéraire

Ce roman fait partie de la présélection du Prix Goncourt 2018.

Un roman intime et pudique à la fois, sur le portrait aussi solaire que douloureux d’une femme libre, viscéralement humaine et profondément blessée : la mère de l’auteur. Magnifique et bouleversant. Coup de cœur !

Depuis près de trois décennies, Eric Fotorino écrit sur les siens. Mais demeurait jusqu’alors une grande absente : sa mère, Lina. Celle dont il a été si peu le fils. Celle qui pour lui a si peu été une mère. Jusqu’à ce jour où Lina réunit ses trois enfants et lève le voile sur un terrible secret, vieux d’un demi-siècle. Pour chacun, c’est la sidération. Mais l’auteur est incapable de faire montre d’empathie, de soutenir sa mère face au poids de ses aveux. Comme si ses émotions étaient anesthésiées dès lors qu’il s’agit de Lina. Comme il en a toujours été entre eux…

Pourtant au fil des jours, cette révélation va agir comme une flamme avec laquelle on a allumé une mèche : elle fait exploser ses certitudes, sa façon de considérer Lina. Ne l’a-t-elle réellement pas aimé ou l’a-t-il à tort interprété ainsi ? Et de ressentir une urgence : se rapprocher de celle qui a toujours paru si loin de lui, découvrir à près de 60 ans qui est cette inconnue. Cap mis sur Nice, là où Lina l’a mis au monde, à l’écart de tous et dans la honte familiale. Car devenir fille-mère à 17 ans dans les années 60 était jugé scandaleux. Un voyage dans le sud, mais aussi un voyage vers un autre soleil, le lumineux portrait d’une femme libre, combative, aimante : Lina de dix-sept ans à nos jours. Il est temps de rembobiner les années, de sonder l’oubli, de comprendre. D’essayer de rattraper le temps enfui, le temps perdu.

Un roman juste MAGNIFIQUE. D’une émotion vibrante. Eric Fottorino fait de nous les témoins bouleversés d’une double naissance : celle d’une femme en tant que mère, celle d’un homme en tant que fils. Parce qu’il n’est jamais trop tard, tant qu’on est vivants, pour se dire je t’aime…

Le goût des mères, au Petit Mercure de France

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Le goût des mères, textes choisis et présentés par Michèle Gazier

Petit Mercure de France, mai 2017

C’est une très judicieuse collection qu’a lancée Mercure de France en 2002. Le Petit Mercure est en effet une série de livres composés de textes courts, au format poche, qui accueille différents genres littéraires : nouvelles, correspondances, mémoires, manifestes, pamphlets, littérature française et étrangère, …

Après vous avoir parlé du goût des livres, du goût de l’absolu, j’attire votre attention sur ce nouvel opus consacré au goût des mères. C’est Michèle Gazier qui a sélectionné et présenté ces écrits. Que seraient le roman, la poésie, le conte, le théâtre, sans la toute puissance de la figure maternelle? Mère détestée et détestable, mère aimée et admirée, mère sacrée et sacrée mère, mère courage et mère malade, la mère demeure celle dont le corps fut neuf mois durant notre oeuf et notre nid. Une intimité que l’absence de souvenirs concrets rend inoubliable.

De Jean Rouaud à Pétrarque, en passant par Colette, Annie Ernaux, Rolland Barthes ou Marguerite Duras, pour ne citer que ces derniers, la mère est une source féconde d’inspiration pour les auteurs. Un bel hommage aux mamans.

Rentrée littéraire : La suture, Sophie Daull

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La suture, Sophie Daull

Editions Philippe Rey, août 2016

Rentrée littéraire.

 

Auteur du bouleversant livre Camille, mon envolée, Sophie Daull revient avec La suture, fin de son diptyque autour de sa fille et de sa mère Nicole. Un roman en forme d’enquête généalogique.

 

« Ma mère avait 26 ans quand je suis née, 45 quand elle est morte, moi 19. » Tandis qu’elle vient de perdre brutalement sa fille Camille âgée de 16 ans, qu’il lui faut lutter au quotidien contre le vide abyssal laissé par son absence, Sophie Daull éprouve le besoin de partir à la rencontre d’une autre absente : sa mère. Du moins, à la rencontre des personnes qui l’ont connue ou simplement croisée.

A partir des maigres éléments contenus dans une boîte à chaussures (cartes postales, bulletins de salaire, quelques photos, une cassette de dictaphone, une lettre manuscrite), lesquels constituent les seuls fragments du réel, elle va tenter de compléter le puzzle. Et d’inventer les pièces manquantes si nécessaire.

« Je peux broder, comme on dit mentir. Je vais tisser une étole à réchauffer mes mortes, composer une histoire à me repeupler, pour épaissir mon sang que l’absence du leur a rendu trop liquide, trop rapide (…) Je vais inventer leurs hivers et leurs printemps, ranimer leurs souffle éteint, repulper leurs lèvres aimantes dont j’aimais tant les baisers. »

Ceux qui comme moi ont lu l’an passé le poignant livre Camille mon envolée, retrouveront ici la magnificence de l’écriture de Sophie Daull. Une écriture d’une musicalité exquise et d’une grande poésie. Une écriture qui habille sur mesure le corps des émotions. A contrario, j’ai eu beaucoup de mal à me laisser embarquer dans l’histoire elle-même, dans ces multiples tentatives, vaines souvent, pour recueillir des renseignements sur cette mère tant aimée. Un sentiment mitigé, donc.

 

201 P. ; 17€

Prix Décembre 2015 : lauréate Christine Angot

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Un amour impossible, le nouveau livre de la romancière, qui a déjà connu un beau succès critique et public, a été couronné lundi 2 novembre par le prestigieux prix littéraire.

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C’est le moins réputé, mais le plus doté des prix littéraires qui seront décernés cette semaine en France. Ce lundi 2 novembre, la romancière Christine Angot a été désignée comme la lauréate 2015 du prix Décembre, accompagné de 30 000 euros. Son roman « Un amour impossible » a été couronné par le jury au premier tour (par huit voix contre deux à Judith Perrignon et deux à Michaël Ferrier).

Christine Angot a été couronnée  pour son nouveau roman centré sur la figure de sa mère, personnage bouleversant que son œuvre avait jusqu’ici laissé à distance, presque froidement. Un amour impossible (Flammarion) raconte l’histoire de Rachel Schwartz, issue d’un milieu juif modeste, qui rencontre au début des années 50, Pierre Angot, fils de la bourgeoisie parisienne, érudit, polyglotte. De leur passion naîtra Christine Schwartz qui deviendra Christine Angot à l’âge de 13 ans, lorsque son père acceptera enfin de la reconnaître.

Les dieux sont vaches, de Gwendoline Hamon

 

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Les dieux sont vaches, de Gwendoline Hamon

Éditions JC Lattès, mars 2014

Quand Zélie apprend soudainement que Caroline, sa mère, est gravement malade, son monde s’écroule. Cette mère un peu folle-dingue, si singulière, qui l’a empêchée jusqu’à présent de se sentir « normale » aux yeux des autres et à ses propres yeux ne peut pas s’en aller « normalement » comme Madame tout le monde. Elle avait un père écrivain très connu, une mère metteur en scène de talent. Elle a été maman et épouse très jeune : l’Afrique, ses deux filles, ses amants… mais surtout sa tête était pleine de rêves qui n’appartenaient qu’à elle ; des lubies, des manies. Elle croyait aux énergies, aux forces divines et souterraines, aux médiums étranges. Elle suspendait un pendule au-dessus de la tête de ses futurs gendres et imaginait des prénoms d’indiens pour ses petits-enfants. Tellement en marge qu’elle en était aussi merveilleuse que cruelle. Forcément, les deux derniers mois passés ensemble seront différents. Et, ils le seront, grâce à un humour décapant que partagent la mère et la fille.

Gwendoline Hamon nous raconte, sa mère, son destin hors du commun et à travers elle, l’histoire de cette famille pas comme les autres, réunie, soudée autour de cette femme fascinante au moment de sa disparition, pendant ces soixante neuf jours où les dieux ont été un peu vaches.
« Elle est partie comme elle a vécu sa vie, bizarrement. Elle nous a encore surprises, nous a encore fait pleurer, mais nous a légué une richesse rare, une liberté absolue : « la légèreté de l’humour ». »

Informations pratiques:

Nombre de pages : 250

Prix éditeur : 18€

ISBN :9782709646215

Ivresse du reproche, de Marco Koskas, aux éditions Fayard

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Ivresse du reproche, de Marco Koskas

Éditions Fayard, janvier 2013

 

Avec Ivresse du reproche, Marco Koskas tente de percer un mystère : celui de la cruauté de Hannah, sa mère, et plus largement, celui de la cruauté qui se propage comme une pandémie au sein de cette famille Kamous, famille juive de Tunisie dont elle est issue.

Car la vie de Hannah fut tout sauf un univers de douceur. Contrainte de quitter l’école dès 13 ans, la fillette doit renoncer à ses rêves de devenir institutrice. Elle qui aime tant lire, fera des ménages au bled. Sacrifiée sans que personne ne s’en offusque. Ses frères, eux, poursuivront des études supérieures de droit. Sa soeur Marie, des études d’infirmière. Et la rancoeur de nidifier en elle.

Sans instruction, Hannah est incasable. Aussi quand on lui trouve un mari à 18 ans, on ne lui demande pas son avis. Si elle l’aime? Là n’est pas la préoccupation de ses parents. Et de fait, Hannah ne supporte pas Maurice, cet homme qui lui fera sept enfants. La colère enfle en elle. Difficile pour cette femme de donner aux siens l’amour qu’elle n’a pas reçu. Son aigreur, si.

Dans les années 1960, elle prend le bateau pour Marseille avec ses quatre plus jeunes enfants. Direction finale : Bougival en banlieue parisienne. La France sera t-elle sa planche de salut? Obtiendra t-elle une revanche sur son passé et sur les Kamous?

Dans ce récit au style parfaitement maitrisé, l’auteur pousse un cri de révolte. Pourquoi pareille injustice? Pourquoi pareille méchanceté? Les mots comme des armes pour combattre la fatalité. Les mots comme des gifles pour réveiller les esprits. Toutes ces occasions d’aimer qui ont été perdues, tout ce fiel déversé tel un venin dans les veines des kamous : pourquoi?

Ivresse du reproche est un vibrant appel à l’amour perdu…

 

Note : ce roman fait partie des livres sélectionnés en finale du Prix Orange du livre 2013

Laisser les cendres s’envoler, de Nathalie Rheims

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Laisser les cendres s’envoler, de Nathalie Rheims

Editions Léo Scheer, à paraitre le 22 août 2012

 

Une mère au goût amer

    

     Dix ans plus tôt, la mère de la narratrice a rendu son dernier souffle. Mais est-ce à sa mort qu’elle a perdu celle qu’elle a tant aimée ou le deuil a t-il commencé de son vivant? Car celle qui disait l’aimer plus que tout, l’entourait jusqu’alors d’un amour indéfectible, absolu, inconditionnel, a abandonné sa fille à l’orée de son adolescence. Sans une explication. Sans un geste. Sans un mot.

     Les flammes qui crépitaient dans l’âtre de son coeur se sont en effet détournées de sa fille vers un artiste somptueusement inconnu. Un bel Hidalgo aussi prétentieux que possessif. Pas de droit de séjour sur le territoire du coeur maternel désormais entièrement occupé par ce génie de pacotille. Pas même un visa provisoire.

     Restée à la frontière de la vie de sa mère, sans passeport, la narratrice tente comprendre, de mettre des mots sur les maux. Pas simple du tout. A fortiori dans cette famille bourgeoise où le silence est de rigueur, les questions condamnées à rester murées dans l’esprit, les mots cadenassés au silence.

Ne rien montrer.

Ne pas se plaindre.

Accepter l’inacceptable.

Sourire toujours.

Souffrir dedans.

Avancer. Sans elle, sans la colonne vertébrale qu’est l’amour maternel.

     « Parler n’était qu’un signe de faiblesse, la pratique d’un monde qui n’était pas le nôtre ». Les années passent, mais la blessure reste à vif. La narratrice décide alors de transgresser les pratiques familiales, de rompre le silence. Et de pratiquer l’autopsie de sa famille, dont sa mère n’est qu’un maillon, de disséquer au scalpel de sa plume cette intolérable blessure. Afin de parvenir à laisser les cendres s’envoler…

 

     Un magnifique roman, où Nathalie Rheims, en magistrale chirurgienne des âmes, nous montre que l’amour maternel, contrairement aux idées reçues, n’est pas toujours irrévocable…

 

P. 108 : Je découvrais que l’amour inconditionnel n’existe pas. Il y a toujours des conditions, des négociations, des affrontements, des ruptures. Une mère, comme les autres, peut partir à tout instant et vous abandonner.

P.140 : La solvabilité affective d’une mère, c’est l’assurance que son amour est et sera toujours indéfectible.