Les lueurs du lendemain, Jennifer Cody Eptsein

les lueurs du lendemain

Une histoire poignante, tragique et réelle. Ou quand les deux meilleures amies du monde, deviennent des sœurs ennemies lors de la montée du nazisme.

Montée du nazisme et trahison

Nous sommes à New-York en 1989. Ava vient d’être informée du décès de sa mère Ilse, une allemande ayant appartenu aux Jeunesses hitlériennes. De cette maman dont elle a été séparée un temps lorsqu’elle était enfant, elle ne connait que peu de choses. Ilse est en effet toujours restée énigmatique sur ses actions pendant la deuxième guerre mondiale, ainsi que sur l’identité du père d’Ava. Un mystère qui a creusé l’écart entre la mère et la fille. Jusqu’à les fâcher irrémédiablement.

Ava découvre tout un paquet de lettres rédigées par Ilse à l’attention d’une certaine Renate. Renate, la meilleure amie d’enfance d’Ilse. Sa sœur de cœur. Jusqu’à ce qu’en 1933 à Berlin, Ilse apprenne que Renate est juive. Cette dernière et sa famille sont alors persécutées, humiliées, traquées. Tandis qu’Ilse, séduite par l’idéal prôné par les Jeunesses hitlériennes, engagée à répondre aux besoins de son pays, participe à la destruction des biens des juifs, à l’incendie de leurs synagogues. A leur traque de chaque instant. Des exactions toutes plus cruelles et inhumaines les unes que les autres.

Quelle que soit la force de leur amitié, quels que soient les serments qu’elles se sont échangés, ilse voit désormais Renate comme une ennemie de la nation à double titre : elle est juive et ses parents sont proches du parti socialiste. Cela justifie qu’elle s’en éloigne. Pire : cela justifie qu’elle la trahisse cruellement.

Une chronique saisissante du nazisme et de ses conséquences

Avec Les lueurs du lendemain, paru aux éditions Les escales, Jennifer Cody Epstein nous offre une fresque à la fois glaçante, bouleversante et très documentée du nazisme. A travers l’amitié qui lie deux adolescentes, l’une aryenne, l’autre juive, elle montre avec brio les conséquences dévastatrices, intimes comme publiques, des choix faits par les nazis lors de la seconde guerre mondiale. Des conséquences qui se répercutent comme un écho, invisible, sournois et ô combien dévastateur, sur les générations suivantes. Et de poser en filigrane la question du pardon. peut-on tout pardonner?

C’est un roman bouleversant, passionnant sur les heures sombres de l’Allemagne. Avec beaucoup de subtilité, la romancière montre les ravages de la guerre non seulement sur les générations qui l’ont vécue, mais aussi sur leur descendance. Alternant deux périodes, celle de la seconde guerre à Berlin et celle des années 70/80 à New-York, elle apporte un éclairage édifiant sur les mutations que la montée du nazisme a opéré au sein des êtres, des groupes, des amitiés, des relations entre les individus. Impossible de lâcher le livre une fois la lecture commencée. Jusqu’à ce que les lettres d’Ilse nous livrent tous leurs secrets. Jusqu’à la chute finale. Vertigineuse.

Informations pratiques

Les lueurs du lendemain, Jennifer Cody Eptsein – éditions Les escales, mars 2021 – 21,90€ – 459 pages

La race des orphelins, Oscar Lalo

La race des orphelins Oscar Lalo
Copyright photo Karine Fléjo

Avec une écriture infiniment belle et un angle très original, Oscar Lalo met en lumière une page mal connue de l’histoire : celle des enfants des « Lebensborn ». Un roman d’une puissance évocatrice rare. Magistral.

La fabrique d’enfants parfaits

C’est le journal d’Hildegarde Müller que nous livre ici l’auteur. Une femme analphabète qui, à 76 ans, demande à un scribe de coucher sur le papier son histoire et, à travers elle, celle des enfants des Lebensborn.

« J’ai besoin, avant de mourir, de dire à mes enfants d’où ils viennent, même s’ils viennent de nulle part.« 

Hildegarde Müller a été élevée dans un Lebensborn. Ce lieu, imaginé par Himmler à partir de 1935, est une pouponnière dans laquelle les nazis entendaient élever des enfants parfaits, parfaits au sens parfaitement aryens. Victimes du troisième Reich, ces enfants étaient soit issus de la procréation entre un SS et une femme aryenne, soit enlevés à leur famille slave (famille répondant auxdits critères aryens).

Hildegarde n’a jamais connu ses parents. A t-elle été conçue dans un lebensborn ou enlevée à des parents de l’Est ? A travers son histoire, on découvre l’Histoire, celle de ces milliers d’enfants, symboles du nazisme, cette race supérieure censée remplacer la race inférieure vouée à être éliminée dans les camps de concentration. La race des orphelins en réalité, orphelins du Mal, abandonnés par le pouvoir à la fin de la guerre et rejetés par la population car enfants de SS. Des enfants doublement abandonnés.

Censés incarner la fierté arienne, ils représentent désormais la honte nazie.

« Je suis fille de SS. C’est écrit sur mon front. C’est cloué dans mon dos. A l’avant une autre pancarte : collabo. Collabo, ma mère. Je suis une fille sandwich, plaquée par la double infamie de mon ascendance.« 

Un devoir de mémoire

C’est un devoir de mémoire, un hommage à ces victimes oubliées de la guerre, que nous livre Oscar Lalo dans ce roman remarquable, La race des orphelins. Peu d’ouvrages d’histoire mettent en lumière ces enfants des Lebensborn, un des secrets les mieux gardés de la seconde guerre mondiale. On évoque les victimes de la Shoah, en omettant ces autres enfants victimes du nazisme eux aussi, cette race des orphelins. Justice et voix leur sont ici rendues, dans un livre au vocabulaire ciselé, à l’écriture magistrale. A l’émotion à fleur de plume.

Un livre pour ne pas oublier. Un livre pour ne plus jamais recommencer.

Une révélation de cette rentrée littéraire!

Informations pratiques

La race des orphelins, Oscar Lalo – éditions Belfond, aout 2020 – 279 pages – 18€

Hippocrate aux enfers, de Michel Cymes (éditions Stock) : édifiant!

Hippocrate aux enfers, de Michel Cymes

Les médecins des camps de la mort.

Editions Stock, janvier 2015

 

Quand Michel Cymes se retrouve en pèlerinage à Auschwitz-Birkenau, camp où ses deux grands-pères ont perdu la vie, c’est l’incompréhension non seulement pour l’homme mais aussi pour le médecin en lui. En effet, ce camp a été le théâtre de nombreuses expériences inhumaines de la part de docteurs tels Josef Mengele, Sigmund Rascher, August Hirt ou encore Carl Clauberg pour ne citer qu’eux. Castration aux rayons X, mort par hypoxie ou par hypothermie, mutilations, brûlures au gaz moutarde, ablation d’organes sans anesthésie ne sont que quelques exemples des sévices exercés. « Comment peut-on vouloir épouser un métier dont le but ultime est de sauver des vies et donner la mort aussi cruellement? » Qu’est-ce qui a pu faire basculer ces médecins vers l’horreur et considérer leurs patients comme des cobayes, comme des sous-êtres humains? « Moi j’expérimente sur des hommes et non sur des cobayes ou des souris » revendiquait fièrement le docteur Sigmund Rascher.

De retour d’Auschwitz, Michel Cymes décide de partir sur les traces de ces médecins tortionnaires et criminels. Pour essayer de comprendre qui étaient ces êtres. Pour essayer de cerner le but de ces expériences atroces. Furent-elles gratuites ou ont-elles fait avancer la science? Que sont devenus ces tortionnaires?

Un ouvrage de mémoire édifiant, très bien documenté, qui met en lumière des points obscurs de l’Histoire. Non, ces médecins n’étaient pas des petits docteurs ratés. Non, ils n’étaient pas seuls. Non, à la libération, tous n’ont pas été sanctionnés. Certains furent même recrutés par les alliés, heureux d’avoir dans leurs équipes des scientifiques expérimentés, fussent-ils des criminels…

A lire!

Charlotte, de David Foenkinos (Gallimard) : Magistral!

Récemment mis à jour

Charlotte, de David Foenkinos

Éditions Gallimard, août 2014

Rentrée littéraire

Charlotte est un livre à part dans l’œuvre de David Foenkinos. Un livre à part tout court. Puissant, bouleversant. D’une force vitale époustouflante.

C’est presque par hasard que l’auteur va découvrir l’artiste, il y a 8 ans, à la faveur d’une exposition. Et là, c’est un choc artistique. Une rencontre. LA rencontre. « La connivence immédiate avec quelqu’un. La sensation étrange d’être déjà venu dans un lieu. J’avais tout cela avec l’œuvre de Charlotte. Je connaissais ce que je découvrais. » (P.70) Et de se sentir appelé par ces toiles et par celle qui les a peintes. Et d’investiguer. Et de se rendre sur ses lieux de vie, d’interroger les témoins.

Ce qu’il découvre sur cette femme au talent bien trop méconnu achève de le bouleverser. Car Charlotte Salomon n’est pas seulement une artiste d’exception, mais une femme d’exception. Une fragilité forte habitée par son art. Charlotte a grandi à Berlin dans une famille frappée par une succession de drames. Sa tante, sa mère, sa grand-mère ont toutes mis fin à leur jour. A croire qu’une malédiction les frappe. Sera t-elle la prochaine sur la liste? Ce serait mal connaître la force de vie qui l’anime. Malgré l’extrême solitude affective qui est sienne, malgré le vide laissé par les absents, malgré la montée du nazisme qui l’exclut de toutes les sphères de la société, Charlotte tient debout. Car elle a trouvé sa planche de salut, car elle a trouvé sa voie : la peinture. Là est sa survie. Là est sa raison de vivre. Exilée dans le sud de la France de 1940 à 1942, après avoir quitté son père, sa belle-mère, son grand amour, ses amis, ses lieux chers, elle va se donner corps et âme à son art et peindre plus de 1300 gouaches comme autant de témoignages de ce qu’elle a vécu, enduré, surmonté. Celle qui chantait si souvent et empruntait à son chant son inspiration scripturale, va faire jaillir de la noirceur de son histoire la lumière de la création.

Un exemple de résilience magistral.

Des œuvres qu’elle confiera dans une valise à son médecin avant d’être déportée et de mourir dans un camp de concentration en 1943 à tout juste 26 ans. Et de préciser à cet homme en lui tendant ledit bagage: « C’est toute ma vie. »

Toute une vie dans cette valise, écrin de son talent, témoin de son courage et de sa capacité extraordinaire à sublimer sa vie et à transcender ses souffrances par l’art.

Dès lors, on comprend aisément combien il fut délicat pour David Foenkinos de rendre hommage à cette femme admirable en tout point sans craindre d’être en deçà de l’émotion et de la fascination qu’elle exerce sur lui. Pendant des années, il va porter ce roman en gestation, jusqu’au jour où il trouvera les mots sur mesure à même de revêtir le corps de ses émotions.

Et le résultat est juste éblouissant.

Le style, avec ces phrases courtes, des passages à la ligne après chaque point, porte les émotions véhiculées par le texte avec une puissance phénoménale. Le lecteur est catapulté au cœur de la vie de Charlotte Salomon, de ses œuvres, désireux, à l’image de David Foenkinos quelques années plus tôt, de découvrir plus avant celle dont la vie fut un exemple de dépassement de soi.

Un coup de cœur de cette rentrée littéraire!

 

P. 60 : Il existe un point précis dans la trajectoire d’un artiste.

Le moment où sa propre voix commence à se faire entendre.

La densité se propage en elle, comme du sang dans de l’eau.

 

P.173 Une révélation est la compréhension de ce que l’on sait déjà.

C’est le chemin qu’emprunte chaque artiste.

Ce tunnel imprécis d’heure ou d’années.

Qui mène au moment où l’on peut enfin dire : c’est maintenant.