Et je prendrai tout ce qu’il y a à prendre, Céline Lapertot ( Éditions Viviane Hamy) : magnifique…

image

Et je prendrai tout ce qu’il y a à prendre, de Céline Lapertot

Éditions Viviane Hamy, février 2014

 

« Je suis ce que j’ai fait. Je suis née quand j’ai tué » tels sont les propos de Charlotte, dix-sept ans. On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans, disait Rimbaud. On est très sérieux au contraire, revendique Charlotte. Et pour cause : cette adolescente a basculé depuis longtemps dans le monde des adultes. La légèreté, l’insouciance ne sont plus de son univers depuis une éternité.

Alors elle rédige une longue lettre au juge. Car elle l’a décidé, l’écrit sera la voie de sa voix. Pour mettre des mots sur ses maux. Pour habiller de termes sur mesure le corps de ses émotions. Pour rompre le silence qui était sien depuis dix ans. Rassembler les lambeaux épars de son être et reconstituer celle qu’elle était. Jusqu’au drame. Jusqu’à l’assassinat de son père.

Charlotte a sept ans quand sa vie bascule. Son père violent et caractériel rentre du travail furieux. Une fois de plus. Une fois de trop. Et sa femme de servir de défouloir à ses cris et ses coups. Une épouse résignée et soumise. « J’ai vu le processus qui a réduit ma mère à l’état d’esclave et son cerveau à celui de la non-pensée. » Sauf que l’enfant n’entend pas adopter la passivité de sa mère. Les mains sur les hanches, la mine renfrognée, pour la première fois elle ose par son attitude défier son père. Dans le seul regard de ce dernier, elle réalise toutefois aussitôt qu’il ne tolèrera pas cet affront. Pire : ce qu’elle vient de faire légitime à ses yeux qu’il la casse et casse en elle toute velléité de rébellion à l’avenir. Les coups pleuvent. Et la sanction tombe : il en est fini de la jolie chambre d’enfant aux couleurs tendres, au lit garni d’un bon matelas et de draps douillets; désormais, Charlotte dormira dans la cave, les poignets enchaînés, au milieu des souris, des sacs de patates, dans un climat glacé et humide. Les jours, les semaines, les mois passent. Ce n’était que la première nuit de dix années à passer dans ces lieux sordides…

Certes, le personnel enseignant, les services sociaux auront des doutes face à son visage livide, ses cernes, son manque de concentration ou encore cette peur qui l’accompagne en permanence. Mais les moyens mis en œuvre pour essayer de comprendre ce que cache un tel comportement sont dérisoires. Et inefficaces. Comment penser en effet qu’une enfant puisse parler devant son bourreau? Comment penser qu’elle n’ait pas à redouter les représailles sitôt rentrée à la maison? Alors l’enfant se tait. Et la maltraitance perdure sous l’emprise de l’intelligence diabolique de son père. Mais Charlotte, pour aussi silencieuse qu’elle demeure, n’abdique pas : « J’étais intimement persuadée que je possédais la force pour ne pas prendre le même chemin que ma mère. »

Céline Lapertot nous offre ici un roman remarquable. A bien des titres. Le style est magnifiquement maitrisé, fluide, efficace : les mots claquent, les phrases cinglent, les pages frappent. En plein cœur. Par ailleurs, l’auteur aborde la maltraitance infantile, la maltraitance tout court, avec intelligence et finesse. Pas de pathos ici, rien de gratuit, mais au contraire un roman qui démonte avec brio le mécanisme de l’endoctrinement, de la soumission, de l’observation effrayée du silence. Et qui dénonce aussi cette autre agression, au moins aussi forte que les coups : la cécité et la surdité feintes, et donc complices, de l’entourage (famille, amis, voisins, corps enseignant).

Magnifique.

A lire absolument!

 

Publicités