Toutes les couleurs de la nuit, Karine Lambert

Toutes les couleurs de la nuit

©Karine Fléjo photographie

Et vous, comment réagiriez-vous si on vous annonçait que dans trois semaines, vous alliez perdre la vue ? C’est ce qui arrive à Vincent, le personnage principal de ce roman. Un roman dont la morale pourrait-être : perdre la vue n’est pas perdre la vie, mais devoir la réinventer. Une histoire très émouvante, celle d’une renaissance à l’essentiel.

Devenir aveugle : une vie à réinventer

Vincent est un jeune homme de 35 ans heureux et amoureux. D’ici peu, ce dynamique professeur de tennis va emménager dans l’appartement de ses rêves, en compagnie d’Emilie. Du moins c’est ce qui était prévu. Ce qui l’était moins, est ce verdict irrévocable de l’ophtalmologiste : Vincent est atteint d’une neuropathie optique de Leber. Pour faire simple, il va complètement perdre la vue sous trois à cinq semaines au maximum.

La maladie est une telle intruse dans le tableau de son bonheur, une tache si sombre parmi les couleurs chatoyantes de son existence, qu’il commence par nier le diagnostic. Il n’y a pas de quoi en faire toute une histoire, une paire de lunettes et il y verra plus clair. Mais la réalité le rattrape, les contours des visages et des objets sont de plus en plus flous. Jeu, set et match : la maladie a gagné.

Quand il réalise l’obscurité totale qui l’attend, il s’effondre. Comment l’annoncer à ses proches et surtout à celle qu’il aime ? Comment ne pas les entrainer dans le sillage de son désespoir ? Comment ne pas inspirer de pitié ? Face à la réaction déconcertante d’Emilie, il décide de partir dans le seul endroit chargé de douceur qu’il connaisse. A la campagne, dans la maison de ses grands-parents aujourd’hui décédés, là où tant de joyeux souvenirs leur survivent. Furieux que la maladie l’ait élu, il met ses parents et amis à distance, souhaite se retrouver face à face avec lui-même. Se ressourcer. Trouver quelle direction faire prendre à sa vie à présent qu’il a perdu un des sens.

Vincent parviendra-t-il à canaliser sa révolte ? A accepter de composer avec la cécité ? Ou cette épreuve sera-t-elle insurmontable pour lui ? Et si la fin de sa vie de voyant signait l’aube d’une vie différente mais tout aussi riche ?

Un roman lumineux, positif et émouvant

Ne soyez pas effrayés par le sujet. Ce roman est tout sauf un roman triste, pessimiste ou médical ! Il évoque au contraire l’extraordinaire capacité de l’être humain à se relever face aux épreuves, aussi grandes soient-elles. C’est avant tout et surtout l’histoire d’une renaissance, en partie grâce au bien-être puissant procuré par le contact de la nature, laquelle célèbre le monde olfactif, tactile, sonore, gourmand. Ou quand l’amour de la terre redonne du sens à l’existence. Cette histoire singulière a une dimension universelle et nous interroge : que ferions-nous si nous n’avions que trois semaines à vivre avant d’être amputés d’un de nos sens ou d’un de nos membres ? resterions-nous assis dans un fauteuil de lamentations? Ou, comme Vincent, chercherions-nous à nous rapprocher de ce et ceux qui nous sont chers pour rebondir?

 

 

 

Rentrée littéraire : Le syndrome de la vitre étoilée, Sophie Adriansen

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Le syndrome de la vitre étoilée, Sophie Adriansen

Fleuve édition, août 2016

352 P. ; 19,50€

Un roman qui démarre comme le chemin de croix d’une jeune femme, mais qui, très vite, frappe par son humour, sa lucidité, sa cruauté et prend la forme du journal rétroéclairé d’une femme qui découvre le pouvoir d’être libre. Le roman d’une renaissance.

Stéphanie et Guillaume sont en couple depuis dix ans. Parmi leurs amis fleurissent des annonces joyeuses de grossesses, de naissances. Une joie à laquelle ils espèrent eux-mêmes goûter. Mais pour l’heure, faute d’y parvenir, ils multiplient chacun les examens éprouvants tant physiquement que moralement, suivent des traitements contraignants, subissent les remarques parfois déplacées et maladroites de leur entourage, l’indélicatesse du corps médical.

Un désir qui très vite tourne à l’obsession. « J’y pense chaque jour. Chaque heure. Chaque minute. »

Un désir qui mine les fondations du couple aussi assurément qu’une armée de termites.

Un désir qui détruit tout, y compris l’estime de soi, faute d’être assouvi.

Tous deux conviennent que le désir s’est transformé, que l’amour a fait place au mieux à une grande tendresse. Et qu’il convient de se séparer.

Pour Stéphanie, il s’agit davantage de l’aube d’une nouvelle vie, que de la fin de son monde. Certes, elle n’échappe pas au deuil de sa relation, au manque de l’autre, mais cette tristesse se mêle à l’intuition exaltante que quelque chose de grand, de beau l’attend. Que tout est encore possible. Y compris de devenir mère, puisque les examens ont révélé que rien dans son fonctionnement ne s’oppose à une maternité. Le problème venait de son conjoint.

Reste à trouver sa voie, à identifier ce dont elle a envie et besoin, ses urgences et ses priorités. Reste surtout et avant tout à se trouver. Une période de tâtonnements, de peurs à surmonter. Pas à pas elle avance doucement mais sûrement vers elle-même. Une reconquête de soi qui passe par le corps. Le yoga sera à ce titre salutaire. « Je me répète ce que je commence à comprendre. Je suis quelqu’un d’important. Le personnage principal de ma propre vie. »

C’est avec beaucoup de finesse et de sensibilité que Sophie Adriansen évoque le parcours de cette jeune femme, ses souffrances, ses doutes, ses peurs. Ses émerveillements et espoirs aussi. Dans une construction très originale, mêlant souvenirs, remarques de proches, analyses biologiques, extraits de livres ou d’articles, ou encore statistiques, elle fournit au lecteur les pièces du puzzle de son existence. Peu à peu se dessinent les contours de cette nouvelle vie, les formes de ce corps désormais en accord, le relief d’un esprit et d’un cœur apaisés. Le tableau d’une émouvante renaissance.

Parce qu’il n’est jamais trop tard pour être soi.

Eh bien dansons maintenant !, Karine Lambert (Editions JC Lattès)

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Eh bien dansons maintenant !, Karine Lambert

Editions JC Lattès, mai 2016

 

Un roman d’une tendresse infinie qui montre qu’il n’est jamais trop tard pour faire du reste de sa vie, la plus belle partie de son existence. Pour vivre enfin.

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Quand son mari décède, Marguerite se sent démunie. Habituée à se conformer à ses moindres désirs, à faire et dire ce qu’il attendait d’elle, soumise, dévouée, sage, elle s’est complètement oubliée. Sacrifiée. Elle a si souvent rêvé de légèreté, de fantaisie, de gourmandise, de folie douce, tout l’opposé de ce qu’il lui a offert – imposé. Mais aujourd’hui qu’elle n’est plus une marionnette entre les mains d’un homme maladivement rigide, elle ne sait que faire de cette liberté nouvelle. Car à 78 ans, il est trop tard. Elle est passée à côté de sa vie.

C’est à contrario une vie de couple idyllique qu’a vécue Marcel auprès de celle qu’il a connue dans sa plus tendre enfance en Algérie, Nora. Et son chagrin, plusieurs mois après son décès, est à la mesure de ce que fut la force de leurs liens : incommensurable. L’avenir s’annonce sombre et solitaire. Car comment envisager de tomber amoureux à 73 ans ? Et quand bien même ce serait le cas, une nouvelle histoire ne trahirait-elle pas son histoire merveilleuse et unique avec Nora ?

Avec beaucoup de sensibilité, d’humour, de vivacité, Karine Lambert nous offre un roman d’une infinie tendresse sur l’amour des seniors. Mais pas seulement. A travers ses personnages, l’auteur nous montre qu’il n’est jamais trop tard pour oser s’affirmer, être et non paraître. Pour vivre selon nos choix et non selon ce que les autres attendent de nous.

 

 

 

 

Journal d’un vampire en pyjama, Mathias Malzieu (Albin Michel)

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Journal d’un vampire en pyjama, Mathias Malzieu

Editions Albin Michel, janvier 2016

 

« Me faire sauver la vie est l’aventure la plus extraordinaire que j’ai vécue ».

Véritable homme-volcan, Mathias Malzieu, écrivain, auteur-compositeur-interprète du groupe Dionysos, mène de front et avec brio carrière musicale et carrière littéraire. Rien ne semble pouvoir arrêter sa boulimie créative, pas même cette fatigue intense qu’il ressent depuis quelque temps. Priorité au tournage du clip de Jack et la mécanique du cœur. Il n’est pas l’heure de s’écouter. Mais la mécanique se grippe. Et menace même de s’arrêter. Le verdict tombe : aplasie médullaire. Une maladie auto-immune aussi rare que grave, dans laquelle ses propres anticorps se retournent contre lui. Un pronostic vital est engagé. Une greffe est envisagée. Dans l’immédiat, en ce début du mois de novembre 2013, ce seront des transfusions sanguines en milieu stérile.

Dès la nouvelle de la maladie, Mathias Malzieu consigne par écrit ce quotidien chahuté qui est le sien, celui d’un homme qui a besoin du sang des autres pour survivre. Celui d’un vampire en pyjama. « Ce livre est le vaisseau spécial que j’ai dû me confectionner pour survivre à ma propre guerre des étoiles. Panne sèche de moelle osseuse. Bug biologique, risque de crash imminent. Quand la réalité dépasse la (science-) fiction, cela donne des rencontres fantastiques, des déceptions intersidérales et des révélations éblouissantes. »

Car même très affaibli, isolé en chambre stérile, Mathias Malzieu veillera à ce que sa source créative ne tarisse jamais. Dans l’enfer qu’il traverse, c’est elle et l’amour des siens qui le maintiennent en vie. A partir de la glaise-réalité, aussi dure soit-elle, il sculpte au couteau de sa poétique plume un livre magnifique, modèle un nouvel album pour son groupe. Comme autant d’hymnes à la vie. Comme autant de pieds de nez à la maladie. Dame Oclès peut bien régulièrement lui rendre visite et lui rappeler qu’il est dans l’antichambre de la mort, la création le garde férocement ancré à la vie.

Ce livre est un véritable morceau de bravoure. Sans jamais nous faire perdre de vue la gravité de la situation, l’auteur évite avec succès l’écueil du pathos et du voyeurisme. Avec une sensibilité aussi vibrante que belle, il nous fait part de la montagne russe sur laquelle il évolue entre craintes abyssales et espoirs fabuleux, partage avec nous le supplice de l’attente d’une greffe, les joies qui se nichent dans les plus infimes sourires ou regards, le pouvoir magistral de l’amour, les peurs qu’il faut museler -les siennes et celles des proches. Et enfin, au bout de ce tunnel, il chante cette renaissance, plus belle et plus intense que jamais, où le normal devient extraordinaire. Car bien davantage qu’un livre sur la maladie, l’auteur nous interprète par la voix de son encre une ode à la vie.

On referme le livre avec le désir farouche d’aimer deux fois plus fort, de savourer la vie plus intensément encore…et de remercier l’auteur.