Rentrée littéraire : La grande escapade, Jean-Philippe Blondel

La grande escapade, Jean-Philippe Blondel

©Karine Fléjo photographie

Jean-Philippe Blondel nous offre un roman empreint de nostalgie, une plongée dans le milieu scolaire d’une ville de province au milieu des années 1970, tandis que les élèves comme les enseignants doivent surfer sur une vague de mutations sociétales et éducatives.

Le goût de l’interdit

Enseignant, Jean-Philippe Blondel connaît bien le milieu scolaire. Il nous propose de nous immerger au sein d’un groupe scolaire de province, en 1975, dans des familles d’enseignants. Les femmes travaillent et cumulent statut d’épouse, d’employée domestique et de maîtresse d’école. La plus grande place accordée aux femmes, notamment dans le monde du travail, n’a en effet pas encore été suivie d’une nouvelle répartition des tâches à la maison. Mais sous couvert de soumission, ces femmes rêvent d’autres emplois, d’autres corps, d’autres cieux. Le vent de liberté de mai 68 a donné des ailes aux femmes, ce qui n’est pas au goût de leurs maris.

Les méthodes éducatives sont elles aussi en pleine mutation, on commence à évoquer la pédagogie Freinet. Mais beaucoup d’instituteurs refusent de remettre en cause leurs pratiques pédagogiques, au nombre desquels le directeur, Monsieur Lorrain : leçon de morale, recours à l’humiliation, discipline martiale sont pour eux des bases incontournables. Seul le nouvel instituteur, Charles Florimont, entend apporter un souffle de nouveauté dans sa classe. Mais être le porte-flambeau d’une nouvelle façon d’enseigner n’est pas bien vu par ses collègues, lesquels se sentent menacés, remis en question. Accorder des droits aux enfants, introduire la mixité dans les classes, s’adapter à leurs besoins réels, élever les élèves et non les rabaisser, relève pour eux de l’hérésie. Et Charles Florimont ne va pas seulement bouleverser l’équilibre de l’école, il va aussi semer le trouble dans les coeurs…

Les vacances d’été approchent et un voyage à Paris, une grande escapade initiée sous de faux prétextes, va mettre le feu aux poudres, agir comme un révélateur.

Un tableau de la société des années 1970

Touche par touche, comme une toile de Seurat, Jean-Philippe Blondel nous peint un tableau de la société des années 70, une société qui prend peu à peu la mesure des changements engagés en mai 1968. Il le fait avec beaucoup de justesse dans les situations, dans la couleur des émotions, dans le choix des personnages. Des personnages attachants, émouvants, fragiles, drôles parfois. Des êtres  écartelés entre leurs principes et l’excitation d’expérimenter de nouvelles choses dans leur couple, dans le monde du travail, dans leur vie. Dans le monde des possibles. Un roman aux jolis tons de la nostalgie.

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Rentrée littéraire : Le cœur battant du monde, Sébastien Spitzer

Le coeur battant du monde

©Karine Fléjo photographie

Médecin, il n’en peut plus d’aider ces femmes à avorter. Cette fois, il va sauver la vie du bébé. En secret. Or cet enfant n’est autre que le fils adultérin de Karl Marx. Un roman passionnant, émouvant, magnifique, sur le parcours d’un enfant qui doit se construire en l’absence de racines.

Grandir sans repères paternels

Londres dans les années 1860. Charlotte a fui son Irlande natale pour se réfugier en Angleterre. Londres, centre du monde, ville puissante pour ses industries et son commerce, est scindée en deux : d’un côté une population, massive, vit dans la crasse et la misère extrême, travaille sang et eau pour un maigre salaire. De l’autre, une poignée de gros industriels fortunés. Pour échapper à la misère, Charlotte offre son corps à des inconnus contre quelques billets et va même jusqu’à vendre ses magnifiques cheveux. Suite à une agression, elle est secourue et soignée par un certain docteur Malte. Ce médecin aide nombre de femmes qui souhaitent avorter. Mais là n’est pas sa vocation : il veut sauver des vies. Aussi, quand un ami lui demande de mettre un terme à la grossesse de sa femme de ménage, enceinte de lui, le docteur Malte décide de désobéir en cachette. Il va sauver l’enfant et le confier à Charlotte qui en deviendra la nourrice. A une condition cependant : elle devra se cacher et cacher le petit Freddy.

Pour Freddy, « Charlotte est bonne maman. Elle est à la fois sa complice, son soleil, l’adulte qui dit non, l’amie qui dit oui. » Et surtout, elle est celle qui veille sur le maintien du mystère de ses origines. L’enfant grandit donc sans tuteur paternel, dans l’illusion que Charlotte est sa mère, dans un pays où la misère est de plus en plus grande tandis que la crise du coton fait rage et que les faillites d’entreprises se multiplient. Le peuple a faim, a froid, a peur. On est à un moment charnière de l’histoire. La révolte gronde. De plus en plus fort.

Freddy pourra-t-il ignorer longtemps le secret de ses origines ? Pourra-t-il vivre caché toute sa vie, ignorant de qui et de quoi il doit se dissimuler ?

Une immersion totale dans l’Angleterre victorienne

Sébastien Spitzer excelle décidément à créer une atmosphère, à nous faire sentir, entendre, toucher, voir. A mettre en éveil tous nos sens comme si nous étions immergés dans l’histoire, catapultés en Angleterre 120 ans plus tôt, aux côtés de ses personnages. On vit ce roman davantage qu’on ne le lit, on est emporté par les tourbillons de l’histoire.

Il s’agit d’une histoire forte et émouvante qui s’inscrit dans l’Histoire. Celle d’un jeune garçon qui grandit dans le secret total de ses origines. Un enfant sans figure masculine paternelle comme modèle. Alors il picore autour de lui, auprès des hommes croisés avec sa mère, auprès de son maître Saltz, quelques éléments de repères, quelques informations sur ce qu’est et comment doit se tenir un homme. A travers les yeux du fils, on découvre aussi le géniteur, qui n’est autre que Karl Marx. Car si les combats et l’idéologie de Karl Marx sont restés gravés dans l’Histoire, que connaît-on de l’homme, du père, du mari, de son quotidien, de sa façon d’être et d’agir, de sa vie de famille ? C’est donc aussi un éclairage passionnant sur la face méconnue de ce philosophe et politicien que nous offre Sébastien Spitzer.

Je me suis laissée totalement embarquer par cette fresque romanesque, foisonnante, passionnante, édifiante, si viscéralement humaine. Bref, un MAGNIFIQUE roman.

 

 

Rentrée littéraire : Petit frère, Alexandre Seurat

Petit frère, Alexandre Seurat

©Karine Fléjo photographie

Face à la disparition de son frère, qui a toujours eu une conduite à risques, le narrateur s’interroge sur ce qu’il aurait pu faire ou dire pour le remettre sur sa trajectoire, pour éviter cette fatale sortie de route. Il le fait alors revivre dans ses souvenirs. Un roman sombre et émouvant.

Perte d’un être cher et culpabilité

Suite à la disparition de son frère et ce, bien que la conduite à risques de ce dernier, ses excès en tous genres aient pu laisser présager une mort précoce, la douleur du narrateur est térébrante, le vide lancinant. Tout ce qu’il est parvenu à lui dire, avant ce jour fatal est : « Il faut que tu te sauves ». Des mots bien trop faibles pour apaiser les maux de son frère. Ce dernier s’était alors contenté de nier son état, comme toujours, avec sa réplique fétiche : « T’inquiète mec, tout va bien. » Quelque temps plus tard, suite à une soirée trop arrosée, il est retrouvé mort chez lui.

Dans son appartement, au fond d’un meuble, le narrateur trouve des petits carnets noircis par son frère. Il se plonge alors dans leur lecture, déroulant le fil de la vie de cet homme qui semblait extérieurement avoir tout pour lui. Tout sauf la paix intérieure. Enfant déjà, sa beauté happait les regards. Un enfant qui très tôt, se faisait remarquer par son hyperactivité, sa faim abyssale d’affection et d’amour, son hypersensibilité. Puis d’autres désordres s’invitèrent dans sa vie, comme la boulimie, ce sentiment insurmontable d’injustice, mais aussi la violence comme forme d’expression, y compris avec ses proches. Hospitalisations multiples en service de psychiatrie, traitements lourds, rien n’y a fait. Drogue et alcool sont devenus ses exutoires, les seuls artifices à même de lui faire voir encore la vie avec envie.

Un roman émouvant et sombre

Le narrateur cherche des réponses à ses questions : aurait-il pu empêcher cela ? Lui, mais aussi ses parents, auraient-ils dû se remettre davantage en question pour aider son frère et lui éviter une mort prématurée ? A quel moment son frère a-t-il quitté la trajectoire de la vie pour flirter avec le précipice de la mort ? Secrets de famille, difficulté de communication, blessures d’enfance sont autant de pierres qui ont bâti sa tombe. Et la culpabilité de s’engouffrer dans l’esprit de ceux qui survivent.

Un roman écrit avec beaucoup de sensibilité, mais relativement sombre. A ne pas lire les jours de pluie ou quand le moral n’est pas au beau fixe !

Rentrée littéraire : Où bat le cœur du monde, Philippe Hayat

Où bat le coeur du monde Philippe Hayat

©Karine Fléjo photographie

Le parcours incroyable d’un jeune garçon muet et handicapé, qui découvre en la musique en général et en la clarinette plus particulièrement, la voie de sa voix. Un parcours initiatique émouvant et inspirant, aux accents de jazz.

Le pouvoir de la musique

Darius vit à Tunis dans les années trente, dans le quartier juif de la Hara. Son père, libraire, est un jour pris à partie par les Arabes, lesquels accusent les juifs de se faire de l’argent avec les français. Malgré sa volonté d’apaiser les esprits, le ton monte et ordre est donné d’aller bruler les livres impurs de la librairie, ainsi que la librairie elle-même. Témoin de la scène, Darius court chercher de l’aide. Mais, malgré tous ses efforts, il ne parvient pas à éviter le saccage de la librairie. Pire, il assiste à la mort de son père et est lui-même gravement blessé à la jambe.

Il perd son père et le choc est tel, qu’il perd sa voix.

Dès lors, relogé dans un quartier moderne, loin des tensions du quartier juif, Darius est élevé par sa mère. Mais cette dernière peine à joindre les deux bouts avec les petits boulots qu’elle trouve. Et de placer en Darius tous ses espoirs : il faut qu’il réussisse à l’école, qu’il ait un bon travail et mette un terme à cette vie miséreuse. Mais si Darius est désireux de ne pas décevoir sa mère, force lui est de reconnaître qu’il ne se sent pas fait pour les études. Auprès de son amie Lou, il a en effet fait une découverte majeure : la clarinette. En quelques notes cet instrument a allumé en lui un incendie. Et de se consumer d’apprendre à en jouer.

Car la clarinette résonne en Darius bien davantage qu’un simple instrument de musique. Elle lui parle, l’appelle, le transcende. Elle est, il en est immédiatement convaincu,  la voie de sa voix perdue, la partition de son âme. Un langage de sons et de silences.

Alors il s’éclipse le plus souvent possible et, tandis qu’il est censé réviser ses examens, il s’entraîne sur la clarinette que Lou lui a prêtée. Il se prend à rêver de jouer du jazz, de gagner sa vie grâce à la musique et ainsi de permettre à sa mère de ne plus se ruiner la santé à faire des ménages. Jusqu’au jour où son rêve prend tellement de place, qu’il ne peut plus l’ignorer. Il décide de fuir pour se donner une chance de réussir aux Etats-Unis. Mais les Etats-Unis sont-ils prêts à l’accueillir, à reconnaître son talent ?

Cultiver sa passion

C’est un roman magnifique, empli de sensibilité, que nous offre Philippe Hayat, une histoire particulière à dimension universelle : jusqu’où est-on prêt à aller pour se fondre dans les attentes des autres, pour ne pas les décevoir ? Quel risque y-a-t-il à ne pas écouter notre voix intérieure, nos besoins, nos envies ? Quel courage faut-il pour oser faire ses propres choix, donner corps à sa passion ?

« Un jour, parti au petit matin, ayant préféré le jazz aux études, la guerre aux diplômes, son rêve au sien, il avait arrêté de se cacher. Alors sa vie d’homme avait commencé. »

C’est un roman sur le dépassement de soi, la passion qui consume, la persévérance, les choix difficiles de la vie, mais aussi un roman sur le pouvoir fabuleux de la musique. Le jazz, à travers les grands noms qui lui ont donné corps, est presque un personnage à part entière du roman.

Un texte à la partition émouvante, aux accords merveilleux entre les personnages, qui imprime sa mélodie de manière durable dans l’esprit du lecteur.

Rentrée littéraire : Les étonnantes aventures d’Aaron Broom, A.E. Hotchner

Les étonnantes aventures d'Aaron Broom A.E Hotchner

©Karine Fléjo photographie

Un roman dont le petit héros est un savoureux mélange de Tom Sawyer et Huckleberry Finn. Un jeune garçon irrésistible qui va tout faire pour obtenir la libération de son père, emprisonné à tort. Et un auteur sidérant, qui, du haut de ses 102 ans, nous offre un roman très touchant.

Combattre l’injustice

Des années de faste, dans un grand appartement avec des parents aimants et une gentille gouvernante, Aaron n’a que des souvenirs. La récession est passée par là et en 1929, dans cette ville de Saint-Louis dans le Missouri, nombreuses sont les familles qui, comme celle de Aaron, se retrouvent complètement ruinées, sans travail ni toit. Sa maman, malade, est soignée dans un sanatorium. Son père quant à lui, essaye de faire survivre sa famille en vendant aux bijoutiers des montres achetées en gros. Les dettes s’accumulent et la faim tenaille les estomacs.

C’est en démarchant une bijouterie que le père d’Aaron va se retrouver pris au piège d’un cambriolage. Et d’être arrêté puis emprisonné, laissant son fils Aaron de 12 ans, livré à lui-même dans la rue. D’aucuns se seraient découragés, mais Aaron n’est pas du genre à baisser les bras : il veut obtenir la libération de son père, que cette injustice soit réparée coûte que coûte. Fervent admirateur d’Hercule Poirot, miss Marple et Mr Holmes, il décide d’investiguer. Il mobilise pour cela d’autres enfants de son âge, une jeune fille épileptique et un jeune vendeur de journaux, mais aussi un boxeur qui lui apprend à se défendre. Puis, quand il a réuni suffisamment d’éléments pour disculper son père, il cherche dans l’annuaire un avocat de renom. Quand bien même ledit avocat soit spécialisé en droit maritime, qu’il sache ne pas pouvoir se faire payer pour ses services, il se laisse attendrir par Aaron qui lui rappelle son fils trop tôt disparu.

Toutes ces bonnes volontés suffiront-elles à rétablir la justice ?

Un roman positif, lumineux et émouvant

A.E. Hotchner nous offre un roman plein de tendresse, pétillant, lumineux. On sourit de la drôlerie de ses personnages, on se laisse emporter par la vivacité de son style. On s’émeut devant le courage, l’imagination et l’humanité de ce petit garçon. C’est aussi une belle peinture de l’époque, une plongée aux Etats-Unis, en pleine récession, quand du jour au lendemain, de nombreuses personnes se sont retrouvées sans rien. Ou quand l’esprit facétieux d’un petit garçon permet de soulever des montagnes. Une jolie découverte de cette rentrée littéraire !

Rentrée littéraire : Rien n’est noir, Claire Berest

Rien n'est noir, Claire Berest, éditions Stock

©Karine Fléjo photographie

Claire Berest nous invite à vivre au diapason de l’amour fou entre deux monstres de la peinture : Frida Kahlo et Diego Rivera. Un livre passionné et passionnant, plein de fougue et de rage de vivre. Une explosion de couleurs.

L’amour fou

Frida a 18 ans et la vie devant elle. Curieuse de tout, pleine de fougue, désireuse d’embrasser la vie, elle est fauchée en plein vol par un bus. Et le tableau des blessures est très noir : colonne vertébrale brisée en trois endroits, fractures multiples. Beaucoup se seraient découragés, laissés sombrer, d’autant que son petit ami d’alors, Alejandro, ne vient pas même lui rendre visite à l’hôpital.  Mais la jeune Frida n’est pas de cette trempe-là : cet accident l’oblige à changer ses projets certes, il ne l’a pas tuée pas plus qu’il n’a tué son appétit de vivre.

« Qu’ils soient propres ou figurés, les accidents s’apparentent à posteriori à des carrefours. On rebat des cartes qu’on ne savait pas posséder, on mesure ce qu’il nous reste entre les mains en clairvoyance de ce qui a été amputé. »

Frida sait ne devoir et ne pouvoir compter que sur elle. Pour supporter les longs mois où elle doit rester alitée suite aux multiples interventions chirurgicales, elle demande à son père de lui apporter de la peinture et des toiles vierges. La peinture sera la voie de sa voix, le fouet qui l’aidera à dompter son mal. Les couleurs seront la palette de ses émotions, les thèmes choisis les cris de ses silences.

Et de faire de ses blessures des balafres réussies.

Un matin, elle se poste devant Diego Rivera, un monstre sacré du milieu de l’art au Mexique, connu pour ses fresques murales gigantesques, mais aussi pour son appétit insatiable de femmes. Cette frêle jeune femme le défie du regard, elle qui sait tout de lui tandis qu’il ignore qui est cette métisse de 20 ans sa cadette. Tous deux sont électrisés.

C’est alors la naissance d’un amour passionné, survolté, aussi dévastateur à certains moments que sublime à d’autres, qui naît entre eux deux. Entre un peintre adulé des plus grands à travers le monde, désireux de laisser son empreinte dans le siècle, d’être aimé de tous et une jeune femme frêle physiquement mais incroyablement forte mentalement, dont le seul souhait est d’être aimée de son Diego.

Une peinture fascinante et riche en couleurs de Frida Kahlo

Claire Berest nous peint touche par touche, couleur après couleur, l’amour hors-normes entre deux êtres eux-mêmes hors-normes. Un tableau qui s’étale sur dix années et qui nous fait découvrir Frida Kahlo autrement qu’à travers ses seules œuvres. Ce roman apporte un éclairage passionnant au talent si particulier de cette femme, à sa soif de liberté, de dire et de faire ce en quoi elle croit, ce dont elle a envie, aux choix des thèmes qu’elle aborde en peinture. Libre et indépendante dans sa vie et dans ses choix, à défaut de l’être dans son corps brisé de toutes parts et ô combien douloureux.

Un roman lumineux, plein de vie, au rythme trépidant. Claire Berest a un talent fou pour nous faire vibrer, nous embarquer dans l’élan vital de sa plume. Rien n’est noir est un magnifique hommage, à lire absolument, que l’on n’aime ou pas Frida Kahlo.

Rentrée littéraire : Feel good, Thomas Gunzig

Feel good de Thomas Gunzig au Diable Vauvert

©Karine Fléjo photographie

Feel good est un roman tellement jubilatoire, tellement jouissif, que j’ai presque envie de limiter ma chronique à : « Lisez-le, vous comprendrez ! » Mais c’est un peu lapidaire et votre esprit critique réclame un peu plus d’arguments. Il n’empêche : « LISEZ-LE ! »

Quand la précarité sociale conduit à quitter le « droit chemin »

Alice s’est frottée très tôt aux fins de mois difficiles. Âgée de 8 ans au décès de son père, elle voit sa mère boucler les fins de mois « tout juste » avec ses allocations chômage. Pourtant, invitée chez une camarade de classe, elle découvre qu’il existe un autre monde. Elle découvre « l’odeur des riches », « cette merveilleuse nonchalance, cette indolence moelleuse que l’aisance matérielle donne à ceux qui ont de l’argent. » Mais ce monde n’est pas le sien.  Et lui demeure durablement étranger lorsque, faute de pouvoir financer ses études, elle doit travailler jeune et entrer comme vendeuse de chaussures chez Madame Moretti. Quand un joli bébé vient gonfler son ventre tandis que le père se dégonfle, la situation devient encore plus critique. Alors que dire quand Madame Moretti lui annonce fermer la boutique et qu’elle se retrouve au chômage avec son fils à élever ?

Si Alice est à court d’argent, elle n’est en revanche jamais à court d’idées. Peu de moyens financiers, mais les grands moyens pour en trouver : elle va ni plus ni moins kidnapper un bébé et demander une rançon.

Sauf que personne ne réclame la petite Agathe qu’elle a kidnappée. Moralité : ce sont désormais trois bouches à nourrir…

De son côté, Tom est un écrivain en mal de succès, qui attend de devenir la référence intellectuelle et artistique incontournable du monde littéraire. Mais les années passent et il demeure ce génie ignoré de ses contemporains (sauf de sa mère). Jusqu’au jour où il croise la route d’Alice et voit en son histoire de kidnapping une intrigue romanesque à exploiter.

Mais Alice voit plus grand. Elle ne veut pas qu’il écrive un roman sur sa vie, elle veut écrire ce roman. Mieux, elle veut écrire un best-seller sinon rien. Et pour cela, elle va adopter la recette et les ingrédients du succès. Le titre du roman ? Feel good, bien sûr ! Parviendra-t-elle à transformer l’essai?

Un humour jouissif, une satire de notre société d’une grande acuité

Dans cette mise en abyme savoureuse, Thomas Gunzig met en lumière la précarité sociale et dynamite les clichés. Pas de jugement moral ici, juste une réalité brute. Alice, sa si attachante héroïne, au cœur aussi riche d’amour et de bienveillance que son compte en banque est pauvre, n’est pas une délinquante, pas plus qu’une folle dangereuse. Non, c’est juste une femme qui, ayant épuisé tous les recours, commet l’inconcevable pour espérer survivre. Pour pouvoir mettre quelques pâtes dans l’assiette de son enfant. Un tableau lucide de notre société à deux vitesses, laquelle prétend non sans cynisme, que l’argent ne fait pas le bonheur.

Thomas Gunzig brocarde au passage le monde littéraire, ces éditeurs qui recherchent avant tout une personnalité atypique, tourmentée, trash, bien davantage que des écrits de qualité. Il définit non sans humour les ingrédients d’un livre qui garantissent son succès.

Un succès que je souhaite de tout cœur à Thomas Gunzig, à l’image de celui d’Alice son héroïne. Vous avez envie de rire aux éclats, d’applaudir aux formules inédites de l’auteur et à son inénarrable humour, de tourner frénétiquement les pages dans l’attente de la suite ? Alors, pardonnez-moi si je me répète, mais LISEZ-LE !