Rentrée littéraire : Le train des enfants, Viola Ardone

le train des enfants

Dans Le train des enfants, Viola Ardone met en lumière avec maestria une page méconnue de l’Histoire. Celle du déplacement massif d’enfants d’Italie du sud dans des familles d’accueil du nord, organisé par le parti communiste italien en 1946. Passionnant. Bouleversant.

Enfants placés en famille d’accueil

1946, Naples. Amerigo va bientôt avoir 8 ans et vit seul aux cotés de sa mère Antonietta. Son frère ainé est décédé. Quant à son père, il ne l’a jamais connu. Si la guerre est finie, deux ennemis particulièrement redoutables continuent d’occuper l’Italie du sud : la pauvreté et la faim. C’est pourquoi Amerigo fait souvent l’école buissonnière, cherchant des chiffons dans les rues pour les revendre sur le marché. De quoi glaner quelques pièces pour aider sa mère.

Mais cela ne suffit hélas pas. Aussi sa mère accepte-elle de laisser partir son fils dans une famille d’accueil italienne du nord. Ce placement de quelques mois, organisé par le parti communiste italien, garantit à l’enfant de manger à sa faim et de pouvoir étudier. Pour Amerigo, c’est non seulement une douleur immense d’être arraché à sa mère, sa seule famille. Mais c’est une véritable terreur de partir chez les communistes : ne dit-on pas qu’ils coupent les mains et les pieds des enfants ? Une terreur alimentée par l’absence d’explications rassurantes de la part d’Antonietta. Orpheline très jeune, elle n’a jamais eu de parents pour modèles et est très embarrassée pour s’occuper à son tour d’un enfant, lui parler, l’entourer d’affection, lui manifester son amour.

Là-bas, Amerigo va découvrir une autre vie, plus confortable, avec opulence de nourriture, présence affectueuse d’une famille. Mais comment s’épanouir quand votre vraie famille est loin de vous alors que vous n’êtes qu’un enfant ? Comment croire à l’amour d’inconnus, quand votre propre mère a toujours échoué à vous témoigner le sien ?

L’Italie à la sortie de la seconde guerre mondiale

Le train des enfants est une magnifique et déchirante fiction, qui s’inspire de faits historiques réels. Pour les mettre à l’abri de la misère, le parti communiste italien a fait ainsi séjourner en famille d’accueil plus de 70 000 enfants à l’issue de la guerre. Un arrachement, fût-ce pour de nobles raisons, à un âge où on a tant besoin de ses parents, de ses amis, de ses repères.

Avec beaucoup de sensibilité, Viola Ardone nous glisse dans la tête d’Amerigo, nous fait part de ses envies, de ses espoirs, de ses peurs. Un enfant qui va certes combler sa faim de nourriture, d’instruction dans cette famille d’accueil. Mais qui ne cessera de voir croitre sa faim d’amour maternel. Or comment une mère peut-elle donner ce qu’elle n’a pas reçu ? Existe-t-il différentes formes d’amour, que l’on ne décrypte pas toujours sur le moment ?

L’écriture très visuelle de Viola Ardone nous immerge dans cette Italie dévastée de l’après-Guerre. Une histoire bouleversante d’un petit garçon et de sa mère, qui n’ont pas su se dire, se prouver, se montrer, combien ils s’aimaient de leur vivant.

A lire absolument !

Informations pratiques

Le train des enfants, Viola Ardone – éditions Albin Michel, janvier 2021 – 19,90 € – 291 pages

Rentrée littéraire : mon père, ma mère, mes tremblements de terre, Julien Dufresne-Lamy

mon père, ma mère, mes tremblements de terre
Copyright photo Karine Fléjo

Un roman sur l’acceptation, l’ouverture à l’Autre. Mais aussi et surtout, un hymne à l’amour chanté en plein cataclysme. Magnifique.

Femme dans un corps d’homme

Le narrateur est un jeune lycéen dont le père se trouve à l’hôpital. A l’heure où il s’adresse au lecteur, son père subit une opération peu banale : un changement de sexe. Une opération qui fait suite au séisme qui a secoué l’enfant et sa mère deux ans auparavant, séisme dont l’aveu du père fut l’épicentre :

« Je suis une femme. A l’intérieur, une vraie. Ce n’est pas grave. Je t’aime. Je vous aime. Mais je n’ai jamais été un homme. »

Un secret que son père gardait depuis ses cinq ans, âge auquel il a ressenti ses premières dysphories. La secousse sismique est telle, que ce sont les fondations même de la famille qu’ils forment tous les trois qui sont ébranlées. Avec son regard d’enfant, le narrateur évoque ces deux années de reconstruction pour chacun, ces failles consolidées au ciment de leur amour. Jusqu’au grand jour pour le père. Jusqu’à sa renaissance. Mieux même : sa reconnaissance.

Acceptation et amour

Dans Mon père, ma mère, mes tremblements de terre, Julien-Dufresne-Lamy donne la parole à ceux qui vivent un séisme très particulier et bien souvent tabou : les personnes transgenres et leurs proches. Etre une personne transgenre, c’est se sentir appartenir au sexe opposé à celui inscrit sur l’acte de naissance. C’est se sentir femme dans un corps d’homme. Ou inversement. Autrement dit, il s’agit de personnes qui sont nées dans un corps avec lequel elles ne se sentent pas en accord. D’où parfois ce désir de subir des interventions et traitements lourds pour changer de sexe. D’où parfois ce besoin vital d’oser dire. D’oser être.

A travers le récit particulier d’une famille, l’auteur invite le lecteur à ouvrir son regard sur ces personnes qui décident de changer de sexe, à ne pas les juger mais au contraire à essayer de les comprendre et surtout à respecter leur choix. Il analyse avec beaucoup de justesse et de finesse les dommages collatéraux sur l’enfant, le conjoint, les phases nécessaires du deuil pour ces derniers, deuil de la personne avant sa transition (transition de l’homme vers la femme ou de la femme vers l’homme). Un roman sur la tolérance, l’empathie, l’acceptation. Et l’amour. Car accepter l’autre tel qu’il est et tel qu’il est devenu surtout, avec ses séismes, avec ses failles, est la plus belle preuve d’amour qui soit.

Un bijou de sensibilité et d’humanité.

Ne passez pas à côté de ce livre!

Informations pratiques

Mon père, ma mère, mes tremblements de terre, Julien Dufresne-Lamy – éditions Belfond, août 2020 – 250 p. – 17€

Rentrée littéraire : Quitter Madrid, Sarah Manigne

Quitter Madrid
©Karine Fléjo photographie

Les pires blessures ne sont pas toujours physiques. Sarah Manigne s’intéresse au choc post-traumatique à l’issue d’un attentat, comme ceux qui ont ensanglanté Madrid.

Victime d’attentat

Au printemps 2004, cela fait sept mois qu’Alice, conservateur-restaurateur, a accepté sa nouvelle mission : elle est venue s’installer quelques mois à Madrid, le temps de restaurer une œuvre de Zurbaran. Depuis quelques années, elle est en effet spécialisée dans les tableaux de Saintes de Zurbaran, peintre du siècle d’or espagnol. Une vie sans attache pour cette parisienne, vie qui lui convient très bien. Dans la capitale espagnole, elle a fait la rencontre d’un colombien au charme fou, Angel. Et, bien qu’elle ait pour principe de juste flirter afin de ne pas souffrir d’un attachement, avec Angel, elle accepte de s’ouvrir un peu plus, de partager un peu plus de son intimité.

Mais ce 11 mars 2004 fait tout basculer. Des attentats éclatent dans plusieurs gares de Madrid et Alice se trouve dans l’une d’elle lorsqu’elle entend les déflagrations. Cris, corps blessés, décombres, Alice s’extrait de là sans blessure physique. Mais ses blessures, aussi invisibles soient-elles à l’oeil nu, n’en sont pas moins sérieuses et handicapantes.

Dès lors, faute de parvenir à mettre des mots sur ce dont elle a été témoin, faute de parvenir à museler cette culpabilité éprouvée par les survivants, elle se mure dans un silence total. Y compris avec Angel. L’art l’aidera-t-il à panser ses blessures?

Le rôle de l’art

Il y a deux ans, je vous avais présenté L’atelier, de Sarah Manigne. En cette rentrée littéraire, elle nous revient avec un livre où l’art demeure très présent : Quitter Madrid. Cette fois, Sarah Manigne s’interroge sur le pouvoir de l’art. Jusqu’à quel point l’art peut-il consoler, aider à panser ses blessures intimes?

En partant de faits réels, à savoir les attentats de 2004 à Madrid, qui ont fait plus de 1700 blessés (physiques) et 190 morts, la romancière s’attache à la reconstruction psychologique d’une victime. Comment survivre à ce cauchemar? Comment partager ce que l’on a vécu avec ceux qui n’y étaient pas et ne peuvent donc malheureusement pas vraiment comprendre? Comment accepter ensuite d’abandonner ce statut de victime, lequel offre une forme de reconnaissance, suscite l’empathie, l’attention, et de redevenir une citoyenne lambda? Comment faisaient ces Saintes des tableaux de Zurbaran, qui ne laissaient rien transparaitre de leurs souffrances? Souhaite-telle vivre comme elles, en intériorisant tout, ou ce poids du silence devient-il un fardeau?

J’ai été très intéressée par le thème abordé ici et ai apprécié que la romancière ait évité avec brio l’écueil du pathos sur un tel sujet. Par contre, je suis restée un peu sur ma faim quant à la reconstruction de l’héroïne, ai eu le sentiment que les nombreux inserts sur l’art cassaient le rythme de l’intrigue. Un sentiment mitigé donc.

Rentrée littéraire : Les évasions particulières, Véronique Olmi

Les évasions praticulières
©Karine Fléjo photographie

Saga familiale et peinture sociale de l’après-mai 68, Les évasions particulières est une fresque de l’intime sur fond d’émancipation féminine

Mai 1968 : la fin d’une époque

Nous sommes dans les années 1970 à Aix en Provence, dans la famille Malivieri. Elles sont trois sœurs, grandissant dans une famille modeste de province, à une période charnière, celle de l’après mai 68.

Hélène, la cadette, âgée de 11 ans, se partage entre la vie bourgeoise chez son oncle à Neuilly, et la vie beaucoup plus modeste chez ses parents Agnès et Bruno à Aix. Une enfance entre deux familles, deux façons de vivre, deux univers à l’opposé l’un de l’autre. Sabine, l’ainée, rêve de gagner la capitale, de s’affranchir de la famille et du collège et de percer en tant qu’actrice. Mariette, la petite dernière, de santé fragile, va rester à la maison tandis que ses sœurs ont quitté le nid et est porteuse d’un secret douloureux.

Agnès ne s’affranchit de sa condition de femme au foyer que lorsqu’elle retrouve son amie Laurence, une femme libre et affirmée. Ses filles, elles, n’entendent pas marcher dans ses pas :

Il y avait ce pressentiment qu’elles n’étaient peut-être pas obligées de vivre comme on leur demandait de vivre.. Etre la copie exacte de leurs parents. Après le bac, elles feraient des études, apprendraient un métier que peut-être elles pourraient exercer, même en ayant des enfants.

Cette famille unie, aimante, va vivre une réplique du séisme de mai 1968. Chacune des filles, ainsi que leur mère, va devoir trouver sa place dans cette société en pleine mutation, tandis que la bataille pour le droit à l’avortement et la lutte pour le droit à la contraception font rage, que la cause féministe fait entendre de plus en plus sa voix, que l’homosexualité cesse d’être considérée comme une maladie.

Tandis que le monde bouge, que les repères explosent, chacun, avec sa personnalité, son vécu, ses aspirations, doit trouver sa voie..

Radioscopie d’une époque

J’avais plébiscité Bakhita, le précédent roman de Véronique Olmi, paru en 2017 (chronique ici). J’étais donc impatiente de découvrir un nouveau roman signé de la plume de l’auteure. Avec Les évasions particulières, Véronique Olmi s’attache à observer les répercussions que peuvent avoir eu les évènements de mai 68 sur une famille modeste de province. C’est l’histoire d’une décennie déterminante dans l’histoire de la défense du droit des femmes. Un roman sur l’engagement, la combattivité, combat pour la cause féminine qui se perpétue à l’heure actuelle.

Si j’ai dévoré les 200 premières pages du roman, je dois avouer m’être un peu essoufflée ensuite, ne trouvant pas la même tension narrative qu’au début dans le déroulement de cette saga familiale. J’ai retrouvé la très belle écriture de l’auteure mais n’ai pas ressenti l’enthousiasme qu’avait soulevé en moi son précédent roman jusqu’au bout… Cela n’en reste pas moins une très belle peinture de notre société, du début des années 70 à l’élection de François Mitterrand en 1981, avec cette interrogation en filigrane : comment fait-on pour s’adapter, trouver sa place lors des grands bouleversements?

Rentrée littéraire : Nature humaine, Serge Joncour

Nature humaine de Serge Joncour
©Karine Fléjo photographie

Face-à-face entre la nouvelle génération et l’ancienne, entre la tradition et la modernité, entre le monde agricole d’avant et celui d’aujourd’hui, entre l’Homme et Mère Nature, Serge Joncour peint un tableau sensible, brillant et juste de notre société sur trente ans.

Conservatisme versus modernité

Nous sommes dans le Lot, à la fin des années 70. Alexandre, seul garçon d’une fratrie de quatre, sait depuis toujours qu’il devra prendre la relève de l’exploitation agricole familiale. Si ses sœurs aspirent à une vie autre, à partir à la ville, lui ne peut pas s’émanciper. Pour autant, ce destin tout tracé ne lui pèse pas vraiment tant il se sent en symbiose avec la nature, est attaché aux valeurs de l’agriculture, à ses animaux et à ses terres. Plus difficile est en revanche la perspective d’être toujours subordonné à ses parents et grands-parents, à leurs choix, leurs manières de faire et d’envisager l’agriculture.

En effet, impossible d’ignorer la marche du monde : la multiplication des grandes surfaces et la mort des petits commerces, le développement des villes et la désertification des campagnes, la mondialisation qui redistribue les cartes et exige une rentabilité toujours plus grande au détriment de la qualité, l’extension du nucléaire, une société de consommation présentée comme la seule issue envisageable, un progrès qui menace toujours plus l’équilibre de la nature… Pour autant, quel poids peut avoir un agriculteur comme Alexandre face à l’Etat, aux multinationales, au rouleau compresseur de ce qui est présenté comme « le progrès »?

Heureusement, il y a Constanze, la jeune étudiante est-allemande, colocataire de sa sœur à Toulouse, qui fait battre le cœur d’Alexandre et met du soleil dans son existence. Mais leurs mondes, si différents, pourront-ils cohabiter? Proche des anti-nucléaires, Constanze fera-t-elle prendre conscience à Alexandre qu’il doit s’opposer aux projets de l’état ou restera-t-il aussi fataliste que ses parents?

Un roman de terroir

Avec Nature humaine, Serge Joncour nous offre une peinture de la société des années 80 à 2000 absolument juste. Touche par touche, comme sur une toile de Seurat, il pose les rêves, les drames, les évolutions économiques, politiques, industrielles et sociales qui ont coloré ces trente années. Pas de tableau outrageusement noir, pas de revendications rouge sang ici, mais une peinture juste, fidèle reflet de ce dont l’auteur a été témoin, fidèle image de ce monde en pleine ébullition On retrouve dans ce roman l’écriture si dense et belle de Serge Joncour, son amour vibrant pour la nature, la beauté de ses personnages et leur caractère viscéralement humain. Un livre qui nous offre un recul salutaire et nous interroge : le progrès en est-il un, quand il sacrifie la nature, quand la quantité prime sur la qualité? Les catastrophes naturelles ne sont-elles pas la preuve que la nature ne se laisse pas dompter aussi facilement par l’homme? Un roman qui souffle un air de nostalgie sur une époque révolue, celle où l’on prenait le temps de faire et de voir pousser ses cultures, d’élever ses bêtes sans soucis de quotas laitiers et autres contraintes drastiques, celle où l’on était fier du travail accompli et de la qualité de ses produits.

Informations pratiques

Nature humaine, Serge Joncour – éditions Flammarion, août 2020 – 398 pages – 21 €

Rentrée littéraire : Un crime sans importance, Irène Frain

Un crime sans importance
©Karine Fléjo photographie

Dans ce récit émouvant, Irène Frain tente de mettre des mots sur les maux générés en elle par l’assassinat de sa sœur. Ou quand à la douleur du décès s’ajoute celle d’une enquête au point mort et d’une famille silencieuse.

Un deuil impossible

Quatorze mois après l‘assassinat inexpliqué de sa sœur, Irène Frain décide de prendre la plume. Pour rompre le silence. Pour rendre hommage à cette sœur aînée qui compta tellement dans son enfance. Pour tenter de comprendre l’incompréhensible.

Car plus d’un an après la découverte du corps inanimé de la septuagénaire dans son pavillon de banlieue parisienne, massacrée et enfermée dans sa chambre, ni les enquêteurs, ni la famille n’ont laissé filtrer la moindre information à l’écrivaine et sœur de la défunte. Ce crime est-il sans importance aux yeux de la justice ? Pourquoi ce mépris de la police, ces erreurs inadmissibles qui conduisent notamment à statuer sur un décès alors qu’il s’agit d’un meurtre? Pourquoi le reste de la famille ne communique pas avec elle? Comme à chaque fois qu’un événement douloureux intervient, c’est le rejet et le silence dans la cellule familiale.

Ce crime n’est pas une fiction, c’est la réalité qui l’a produit. Cependant, comme dans les fictions, roman ou film, il est le fruit d’un enchaînement de fatalités. Lesquelles?Comment Denise s’est-elle retrouvée au mauvais moment et au mauvais endroit? Les morts ont besoin d’un destin. Il faut absolument que je comprenne.

Un récit émouvant

Ecrire pour rompre le silence, telle est la mission que poursuit Irène Frain avec ce récit : Un crime sans importance, aux éditions du Seuil. Ecrire pour crier sa révolte face au silence de la justice, à la lenteur des démarches et aux erreurs inadmissibles qui les jalonnent. Ecrire pour redonner vie à Denise., sa sœur et marraine, de onze années son aînée. Denise, la fille aînée d’une famille bretonne très modeste. Une enfant joyeuse, lumineuse, qui apportait le bonheur et la sérénité dans son sillage, avant que des troubles bipolaires ne la rattrapent et qu’une distance ne s’instaure.

Un récit touchant, sur l’impuissance d’Irène Frain – et des familles de victimes en général – à comprendre ce qui s’est passé, le pourquoi et le comment des drames, l’identité des responsables. Des questions térébrantes qui, faute de réponse, hantent les esprits des vivants. Alors prendre la plume pour que la justice la prenne à son tour, pour que les choses bougent, tel est le souhait de la romancière. Un souhait que l’on ne peut qu’espérer voir exaucé.

Informations pratiques

Un crime sans importance, Irène Frain – éditions du Seuil – Récit – 248 pages – 18€

Rentrée littéraire : Les passantes, Michèle Gazier

Les passantes
©Karine Fléjo photographie

Un roman viscéralement humain, sur ces passants ô combien précieux dans la vie des malades : les infirmiers à domicile. Profond. Lumineux. Touchant.

Nous sommes à Montpellier dans un cabinet d’infirmiers libéraux où les membres du personnel se donnent sans compter. Car pour les patients qu’ils visitent, patients pour la plupart âgés et isolés, ils représentent bien plus que de simples soignants : ils sont parfois leurs seuls interlocuteurs de la journée, leur seul lien avec la famille, leur font quelques courses, les aident dans leurs courriers et moult petits mais si précieux services. Difficile de garder la « bonne » distance avec les patients, d’être dans l’empathie sans se laisser dévorer, sans se perdre soi-même.

J’ai appris à mes dépens qu’il est indispensable de se protéger dans ce métier de compassion qui est le nôtre. Pour être efficaces, nous devons garder une certaine distance. Afin de ne pas sombrer dans la douleur des autres, dans leur malheur, j’essaye de ne pas confondre soin et attachement. »

Si jusqu’ici Madeleine, Evelyne, Lilas, Léonor et Joseph, les infirmiers du centre de soins, sont parvenus à ne pas se laisser submerger, l’arrivée d’une vieille femme dans leur patientèle, à l’allure altière et aux vêtements d’un autre âge, rompt leur fragile équilibre. Non seulement cette Madame Prat entretient un mystère sur son prénom, porte d’étranges bracelets en mousse pour cacher des cicatrices de mystérieuses coupures aux poignets, mais elle montre envers chacun une froideur telle, que Joseph l’a surnommée P.N. (Pôle Nord).

Il faut apprendre beaucoup d’eux en leur posant le moins de questions possible, les écouter et surtout les entendre. Comprendre leur pathologie, leurs craintes. Entrer dans leur vie sans effraction. S’y glisser avec souplesse. Comprendre jusqu’où aller dan leur intimité.

Léonor est convaincue l’avoir connue par le passé, Madeleine est bouleversée par le désarroi de cette femme qui incarne une solitude terrible, endémique. Chacun est désarçonné par le malaise que génère cette femme en lui et réagit à sa façon, ce qui crée des tensions dans l’équipe.

Quel est le secret de Madame Prat? D’où vient-elle? Chacun décide d’éclaircir ce point, sans forcément en aviser ses collègues.

Un très beau roman

Avec Les passantes, Michèle Gazier rend un très bel hommage aux soignants en général et aux infirmiers à domicile en particulier. Des professionnels qui apportent de la chaleur humaine, un surcroit de vie à l’existence de leurs patients. Dans ce roman choral, chacun évoque la façon dont il envisage ce métier, son rapport aux patients, ses limites. Avec beaucoup de subtilité, de justesse dans la psychologie des personnages, l’auteure nous embarque dans cette enquête sans temps mort, sur les pas de l’énigmatique Madame Prat, qui ne semble avoir qu’une insondable solitude comme compagne.

Un roman bouleversant, impossible à lâcher.

Informations pratiques

Les passantes, Michèle Gazier – Editions Mercure de France – 174 pages – 16,50€

Dans ce roman bouleversant, Michèle Gazier rend un hommage délicat à ces femmes qui sont des passantes des temps modernes, aux avant-postes de la solidarité et de l’altruisme.

Rentrée littéraire : Sale bourge, Nicolas Rodier

sale bourge de Nicolas Rodier
©Karine Fléjo photographie

Un enfant battu est-il condamné à devenir un adulte violent ? Dans ce premier roman, Nicolas Rodier dresse le portrait d’une famille bourgeoise aux apparences trompeuses.

Des apparences trompeuses

Fils ainé d’une famille versaillaise de six enfants, Pierre semble avoir de l’extérieur une existence dorée : tennis, chasses au trésor, rallyes automobile à thème, équitation, des activités réservées aux familles aisées. Mais dans l’intimité de la famille, une fois le vernis ôté, le quotidien n’est guère brillant. Une mère qui passe de la tendresse à la violence extrême le temps d’une respiration, hurle, frappe avec tout ce qui lui passe sous la main. Un père qui fait l’autruche face à la virulence de sa femme et ne joue pas son rôle protecteur auprès de la fratrie. Alors, au sein de cette famille chaotique, chacun essaye de se faire une place, de trouver un certain équilibre à défaut de trouver un équilibre certain.

Mais les cris et les coups subis pendant l’enfance s’évanouissent-ils vraiment avec le temps ? Quelles séquelles en garderont les enfants et notamment Pierre ? Des enfants violentés feront-ils des adultes violents ou se construiront-ils en opposition à leurs parents ?

La violence en héritage

Dans ce premier roman « Sale bourge », paru aux éditions Flammarion, Nicolas Rodier  s’intéresse à cette violence tue, celle dont on ne parle pas dans les cocktails, mais qui surgit dans les foyers une fois la porte de la riche villa refermée. Une violence aussi bien physique que verbale, qui alterne ici avec des moments de grande douceur. Comment trouver ses repères quand votre mère passe sans arrêt de l’ange au démon, et réciproquement ? Comment se construire sur des bases de peur et d’insécurité ? Plus encore : l’auteur s’interroge sur les conséquences d’une telle violence, lorsque l’enfant arrive à l’âge adulte. Ne pas vouloir faire subir à son entourage ce que lui-même a subi, suffit-il à faire de lui un adulte non violent ? Peut-il canaliser les émotions qui le traversent, museler la colère qui gronde en lui ? Drogue, alcool, anorexie et autres troubles du comportement sont parfois les refuges des enfants maltraités devenus adultes. Est-ce pour autant une fatalité ?

Un roman vif, qui écorche ce milieu bourgeois si attaché aux apparences.

Informations pratiques

Sale bourge, Nicolas Rodier – éditions Flammarion, août 2020 – 214 pages – 17€

Rentrée littéraire : Rosa Dolorosa

Rosa Dolorosa
©Karine Fléjo photographie

Un magnifique premier roman, absolument hypnotique. Jusqu’où une mère peut-elle aller pour protéger son fils? Un combat maternel superbe et bouleversant.

Mère et fils : un duo inséparable

Rosa a eu son fils très jeune, et, depuis l’âge de ses 8 ans, l’élève seule. C’est donc une relation exclusive et indiciblement forte qu’ont tissée Rosa et Lino âgé aujourd’hui de 23 ans. Ils vivent ensemble, travaillent ensemble et ont des projets ensemble. Leur rêve? Fermer leur restaurant « Le petit soleil » et ouvrir dans le vieux Nice un hôtel avec un énorme aquarium rempli de méduses. Un rêve bientôt réalité.

Mais c’était sans compter avec cette terrible affaire : un jeune enfant de 8 ans, fils de leur serveuse, est retrouvé assassiné. Pire encore : tout et tous semblent accuser Lino. Une culpabilité inconcevable pour Rosa.

Aussi, même si une vilaine tâche sur la jambe l’élance atrocement, même si la raison voudrait qu’elle consulte un médecin de toute urgence, sa priorité est ailleurs. Et cet ailleurs s’appelle Tino. Aussi grande soit sa douleur, elle résistera, ne se découragera pas. Le défendra bec et ongles.

A-t-elle raison de croire en son innocence? Parviendra-t-elle à faire libérer son fils? Jusqu’où ira-t-elle pour le défendre?

Le combat d’une mère

C’est un premier roman très abouti que nous livre Caroline Dorka-Fenech, avec Rosa Dolorosa. Le combat acharné d’une mère pour protéger son fils. Quel qu’en soit le prix. Quels qu’en soient les risques. Mais surtout, quelle que soit sa responsabilité dans ce drame.

C’est un combat dantesque, presque animal, celui d’une louve pour son petit, auquel le lecteur assiste, hypnotisé par l’intensité émotionnelle qui se dégage du texte, par le courage de cette femme et mère. Captivé par l’intrigue.

Impossible de reposer le livre une fois la lecture commencée.

Impossible d’oublier la formidable Rosa une fois la lecture terminée.

Un excellent cru de cette rentrée littéraire! A lire absolument.

Informations pratiques

Rosa Dolorosa, Caroline Dorka-Fenech – Editions de La Martinière, août -2020 – 282 pages – 18€

Rentrée littéraire : Un jour viendra couleur orange, Grégoire Delacourt

Un jour viendra couleur orange
©Karine Fléjo photographie

En cette rentrée littéraire, Grégoire Delacourt nous offre un roman viscéralement humain, véritable ode à l’enfance et au respect des différences. Et si l’amour sauvait de tout?

« On veut juste une vie juste »

Pierre travaillait comme opérateur dans une usine de production de papiers et cartons quand il a été brusquement licencié. Depuis, il n’a retrouvé qu’un poste de vigile à mi-temps à Auchan. Un maigre salaire qui s’ajoute à celui de sa femme Louise, infirmière en soins palliatifs, pour élever leur fils Geoffroy, âgé de 13 ans.

La colère que Pierre a contenue suite à son licenciement, à son impossibilité à être embauché ensuite à un salaire décent, à la naissance de ce fils différent qui lui fait peur, à la vie qui brise ses rêves un à un, sort enfin. Avec fracas. Cette colère trop longtemps contenue, muselée, bridée, trouve à s’exprimer avec d’autres compagnons d’infortune gilets jaunes sur les ronds-points. Leur slogan : « On veut juste une vie juste ».

Telle une petite rivière gonflée par les orages essuyés, la colère de Pierre devient un torrent fou. Quand il embarque son fils dans sa rage, l’exhorte à jeter un cocktail molotov sur le centre des impôts, c’est l’écart de trop. Louise, qui depuis sa naissance tente de protéger son fils des agressions du monde, qui l’enveloppe de douceur et tente par tous les moyens d’atténuer ses peurs paroxystiques, ne supporte pas la démesure qui s’empare de Pierre. De toute façon, dès l’instant où le petit s’est révélé différent, Pierre a cessé d’être un père pour Geoffroy et un mari pour elle.

Geoffroy qui se tape la tête contre les murs quand il a peur, qui ne ressent pas la douleur physique, qui parle comme un livre. Geoffroy dont le regard n’agrippe rien ni personne. Geoffroy que le moindre bruit effraie. Geoffroy, l’âme pure, l’esprit innocent, tête de turc de l’école et hantise de son père. Heureusement, outre le cocon délicat que lui offre Louise, Geoffroy a trouvé en une élève de 4ème, Djamila, une oasis de douceur, d’écoute et de tolérance. Djamila, l’être qui sait reconnaître en lui un garçon unique et précieux. Mais ce lien magique va lui aussi être soumis à la fureur des hommes.

Aragon avait-il raison de penser qu’un jour viendrait, couleur orange, …, une épaule nue où les gens s’aimeraient? L’homme, capable du pire, peut-il aussi être capable du meilleur? Et si l’amour savait de tout?

La force de l’amour

Avec un jour viendra couleur orange, Grégoire Delacourt nous offre un roman très rythmé, écrit dans une forme d’urgence, celle qu’il y a à retrouver une vie plus juste, plus apaisée. Plus aimante. A maintes reprises, je suis restée béate devant la puissance évocatrice du texte, devant la justesse des propos. A l’image de la colère qui s’empare de Pierre et emporte tout sur son passage, le texte de Grégoire Delacourt vous emporte coeur et âme, vous secoue, vous émeut, vous révolte. Et vous dépose sur une rive, à l’écart de la boue charriée par les flots, le sourire aux lèvres et les larmes aux yeux.

Grégoire Delacourt nous montre que l’homme ne naît pas de façon manichéenne du côté des bons ou des méchants. Les circonstances de la vie, l’ignorance, la peur de la différence font tantôt surgir sa part d’ombre, tantôt sa part de lumière. Il appartient donc à chacun d’être conscient de cette dualité en lui, et de tout faire pour que sa face lumineuse l’emporte. Pour faire l’amour, pas la guerre.

Un roman très engagé et viscéralement humain. A lire absolument!

Informations pratiques

Un jour viendra couleur orange, Grégoire Delacourt – éditions Grasset, août 2020 – 366 pages – 19,50€