Le plus fou des deux, Sophie Bassignac

le plus fou des deux, Sophie Bassignac

Si un inconnu vous abordait et vous demandait : « Donnez-moi une bonne raison, une seule, de ne pas me suicider cette nuit ! » Que feriez-vous ?

Sauver un homme du suicide

Lucie Paugham est une marionnettiste de renom. A quelques heures du réveillon du 31 décembre, Lucie se rend au cinéma pour une corvée : voir le film d’un ami alors qu’elle n’en a aucune envie. Si elle avait su ce qui l’attendait, elle aurait peut-être encore davantage reculé. En effet, un inconnu s’assoit à côté d’elle ans le cinéma et lui tient ces propos sidérants : « Donnez-moi une bonne raison, une seule, de ne pas me suicider cette nuit ! » Non seulement cette phrase ferait frémir n’importe quelle personne, mais chez Lucie, elle a un double retentissement : trente ans plus tôt, dans le salon familial, son père avait fait irruption en demandant à ses filles ce qui pourrait bien l’empêcher de se suicider. Lucie et sa sœur Agnès avaient alors ri, pensant à une blague.

Il ne plaisantait pas.

Tandis que Lucie s’est plongée depuis corps et âme dans sa carrière, restant dans l’ombre de sa marionnette, reprenant le contrôle de sa vie en tirant les ficelles de son double en bois, le passé la rattrape.

Comment réagir ? Venir en aide à cet homme en lui proposant de travailler avec elle ? Ne pas le prendre au sérieux comme elle n’avait pas pris son propre père au sérieux ? Ne surtout pas prendre le risque d’une deuxième mort ?

Un roman sur le déni

Si l’entrée en matière fait redouter un livre sombre, l’angle sous lequel l’auteur aborde ce sujet n’est pas dramatique. Son héroïne a survécu à la disparition de son père et à l’écrasante culpabilité de ne lui être pas venue en aide à temps, en se réfugiant dans le déni. Si sa sœur Agnès et sa mère se sont demandé mille fois pourquoi il est passé à l’acte, Lucie a toujours verrouillé ses pensées. Mais l’irruption de cet homme suicidaire dans sa vie un soir de fête va faire sauter les verrous. Le passé n’est plus derrière elle, il lui fait face. La femme derrière l’artiste va devoir affronter ses démons.

Une lecture agréable, une analyse intéressante, mais il me manquait quelque chose pour être vraiment touchée par ces personnages. Je vous laisse juge avec votre propre lecture.

 

Envole-moi, Sarah Barukh

Envole-moi par Sarah Barukh

©Karine Fléjo photographie

Une plongée émouvante au cœur de l’adolescence et de ses amitiés passionnelles. Ou quand une blessure mal refermée empêche de se reconstruire, plus forte, plus loin. Empêche de s’envoler.

Une amitié passionnelle

Anaïs et Marie fréquentaient le même lycée parisien dans les années 90, au cœur du 19ème arrondissement. L’une très investie dans ses études pour compenser par ses brillants résultats la mauvaise estime qu’elle a d’elle-même. L’autre, sûre de son charme, plus portée sur les excès en tous genres et les garçons. Deux adolescentes différentes mais qui s’attirent comme les pôles opposés d’un champ magnétique. Une amitié passionnelle, entière, qui oscille entre amour et rivalité, admiration et jalousie. Une amitié à la vie à la mort. A l’image de deux sœurs de cœur liées pour la vie, du moins se le promettent-elles alors.

Pourtant, malgré cette promesse, Anaïs et Marie coupent tout contact en 1993, suite à un drame.

Depuis, chacune suit son chemin, sans nouvelle de l’autre. Jusqu’à cet appel de Marie, dix ans après. Face à ce signe de Marie, ce n’est cependant pas la joie mais la terreur qui envahit Anaïs.

« Retrouver Marie signifiait retourner dans le quartier de notre enfance, faire face à notre histoire et à nos fantômes. »

A présent qu’elle a trouvé un semblant d’équilibre à Nice, auprès de Solal,  qu’ils envisagent tous deux de construire une famille, peut-elle prendre le risque de tout bousculer ? Et si son passé n’était pas dans son dos mais lui faisait face ?

Cicatriser pour avancer

C’est un roman très émouvant que Sarah Barukh nous offre avec Envole-moi. Un titre emprunté à une chanson de Jean-Jacques Goldman, un appel à son amie, comme dans le texte de la chanson, à remplir son esprit d’autres horizons, tandis que le présent et l’avenir revêtent inlassablement les couleurs du passé. Au fil des pages, on découvre l’origine de la dissolution de cette amitié dix ans plus tôt. Une dissolution dans les faits mais pas dans le cœur ni dans les esprits, puisqu’il suffit d’un appel de Marie pour qu’Anaïs abandonne tout séance tenante.

Sarah Barukh analyse avec beaucoup de sensibilité et de justesse, comment les drames non dépassés peuvent couper les ailes, empêcher la personne de se reconstruire ailleurs, plus forte. De s’envoler. Comme un oiseau aux ailes mazoutées qui a besoin qu’une main amie le lave à grande eau de ce qui lui colle aux plumes, à la peau, à l’esprit, pour pouvoir reprendre son élan et gagner le ciel.

 

Informations pratiques

Envole-moi, Sarah Barukh – Editions Albin-Michel, janvier 2020 – 293 pages – 19,90€

 

Moi, Tina Modotti, heureuse parce que libre, Gérard de Cortanze

moi-tina-modotti-heureuse-parce-que-libre, Gérard de Cortanze

©Karine Fléjo photographie

La vie trépidante de l’italienne Tina Modotti, talentueuse photographe et militante révolutionnaire, sous la plume de Gérard de Cortanze. Ou le destin d’une femme extraordinairement libre.

Tina Modotti, femme libre

Tina Modotti naît en 1896 à Udine, dans la région italienne du Frioul. Sans vivre dans la misère, la famille de Tina, a des revenus relativement modestes, fait partie de cette classe ouvrière malmenée par le régime capitaliste. Alors, les parents de Tina comme de nombreux ouvriers, défilent dans les rues. La petite Tina n’a que 5 ans, mais déjà, juchée sur les épaules de son père lors des défilés, elle ressent l’ivresse procurée par la bataille politique, par l’élan de solidarité. Un sentiment euphorisant qui ne la quittera plus jamais.

Son père tente sa chance, seul, aux Etats-Unis. Ouvrière dans une usine de textile pour subvenir aux besoins de sa famille en Italie, elle décide de le rejoindre. De tenter sa chance à son tour. A San Francisco, elle est remarquée pour sa beauté, son charisme et est engagée comme actrice de théâtre, puis de cinéma. Mais n’être remarquée que pour sa plastique ne saurait la satisfaire. Fréquentant de nombreux artistes, avec lesquels elle refait le monde, elle fait la connaissance de l’illustre photographe Edward Weston, dont elle devient un des modèles ainsi que la maîtresse. L’art photographique l’attire. Elle sent qu’elle tient peut-être là sa voie, bien davantage que le cinéma. Edward Weston sera son maître dans cet art. Un art que tous deux décident d’exercer en cette terre riche de promesses qu’est le Mexique.

Plus Tina découvre la photographie, plus elle s’éloigne d’Edward Weston : si lui a une quête photographique avant tout esthétique, Tina Modotti cherche avant tout à témoigner de son époque, à imprimer le monde tel qu’elle le voit.

« Ce qu’elle veut, c’est militer avec son art, avec la photographie : la subordonner au militantisme. » Tina revendique être une femme libre, libertaire et libertine.

L’art passe par la politique. Son engagement se fait de plus en plus intense. Elle travaille pour le journal El Machete, milite pour le Secours rouge, pour la Ligue anti-impéraliste, pour le comité «Bas les pattes devant le Nicaragua» et pour celui qui défend Sacco et Vanzetti, deux anarchistes d’origine italienne condamnés à mort aux Etats-Unis. Obligée de fuir le Mexique après l’assassinat de son amant, elle abandonne la photographie pour s’adonner entièrement au militantisme. C’est là le sens qu’elle veut donner à sa vie.

Une biographie romancée très documentée

C’est un livre très documenté que nous offre Gérard de Cortanze, dans « Moi, Tina Modotti, heureuse parce que libre ». Une biographie romancée de 330 pages, avec de nombreuses notes, un index et une bibliographie. Une plongée dans le début du vingtième siècle, aux côtés d’une très belle italienne brune au regard triste, collectionneuse d’hommes, photographe talentueuse, femme courageuse et engagée, communiste qui a porté les couleurs de son parti de Mexico à Moscou. Une femme qui fera de son art une arme : la photographie est avant tout pour elle une action politique, un militantisme.

Une femme libre au destin fascinant.

Le courage des autres, Hugo Boris

Le courage des autres par Hugo Boris

©Karine Fléjo photographie

Des portraits croqués sur le vif lors de trajets de métro. Des êtres comme vous et moi, avec leurs côtés émouvants, énervants, héroïques mais aussi lâches parfois. Un livre très original et vraiment touchant.

Radioscopie de l’être humain

Hugo Boris est âgé de vingt-sept ans et vient de décrocher avec succès sa ceinture noire de karaté. Un art martial qu’il pratique depuis dix ans suite à une agression à laquelle il a échappé de peu. De quoi désormais savoir se défendre en cas de besoin. Du moins le pense-t-il. Mais quand le lendemain de cet examen de karaté, il est témoin d’une agression dans le RER, sa ceinture noire ne lui est d’aucun secours. Tétanisé, il est en état de sidération. Si la veille sur le tatamis il simulait l’agressivité du combat, aujourd’hui la menace est réelle mais le combat absent. Il parvient seulement à tirer la sonnette d’alarme avant de fuir de la rame.

« La ceinture sonne maintenant comme un mensonge impardonnable, et cette imposture s’élargit brusquement, dans ma détresse, à tout ce qu’on m’a appris et que je ne sais pas faire. »

Ce qui aurait pu rester une impression fugace, un événement sans lendemain, s’inscrit au contraire chez l’auteur comme un traumatisme.

J’ai la maladie de la peur. Je suis devenu la proie de ce mot. Ma propre réaction me terrorise, me dévirilise, me tend mon reflet authentique (…) Si lâche, si friable.

Dès lors, à chaque fois qu’il prend les transports en commun, Hugo Boris se met à observer le comportement des autres voyageurs, à guetter s’il y a chez eux le courage qu’il n’a pas eu. Sur des bouts de papier, des coins de carnet, des tickets de métro, tout ce qui peut servir de support à des écrits, il prend des notes sur ce dont il est témoin : la beauté des échanges, le courage de certains, la tendresse de certaines situations, l’agressivité d’autres. Pendant 15 années, il va ainsi prendre la température de la société, brassée dans les métros et RER, bus et train, et se constituer un amas de notes, véritable herbier dont il décide de faire un livre : Le courage des autres.

Un livre touchant et sincère

C’est sous un angle très original que l’auteur aborde la question du courage. Original et authentique aussi. En effet, Hugo Boris ne se cache pas d’être peureux, et de regretter que sa ceinture noire de karaté ne lui ait au final pas donné davantage de confiance en lui ni d’outils pour se défendre. Il se met à nu, indiciblement touchant, et évoque ses peurs, son admiration pour ceux qui osent dire, faire,  agir quand la situation le nécessite. Il décrit aussi ce courage qu’il s’est découvert en devenant papa : quand il prend le RER avec son fils Gabriel âgé de quelques mois, il se sent invincible :

 » Ses 9 kilos font passer en moi une vigueur qui ne vient pas de moi. Je suis invincible quand je voyage avec Gabriel. Si quelqu’un le touche, je le tue. Je le sais et tout le monde le sait. En me permettant d’émettre ce tendre rayonnement de sécurité moi aussi (…), il me fait entrevoir quelques instants le doux confort de la force. »

Un livre qui parle de l’auteur mais aussi de vous et moi, de toutes ces personnes qui prennent les transports en commun. Ne vous est-il jamais arrivé de ne pas parler, ou de ne pas agir, tétanisé de peur? Si certainement. Comme Hugo Boris dans ce métro. Et si son expérience particulière nous touche, c’est par sa vocation universelle. L’humanité entière se retrouve dans ces voitures du métro, et montre tantôt ce qu’elle a de plus lumineux, tantôt ce qu’elle a de plus sombre. C’est cette peinture contrastée que nous offre avec beaucoup de sensibilité et d’authenticité Hugo Boris ici.

 

 

Le secret Hemingway, Brigitte Kernel

Le secret Hemingway par Brigitte Kernel

©Karine Fléjo photographie

Quand la difficulté de se construire dans l’ombre d’un père illustre se double de celle de se vivre comme une femme dans un corps d’homme. La vie de Grégory Hemingway devenu Gloria, sous la sensible plume de Brigitte Kernel.

Le secret Hemingway

Être le fils du grand Ernest Hemingway, l’incorrigible séducteur, l’illustre écrivain, prix Nobel et prix Pulitzer n’est déjà pas simple en soi. Alors quand de plus, dès son plus jeune âge, on se sent femme dans un corps d’homme, cela devient très compliqué de trouver sa place.

C’est en prison que l’on retrouve l’un des fils d’Ernest Hemingway, prénommé Grégory. Transsexuel, opéré dix ans plus tôt pour avoir un corps de femme, il a été ramassé par la police pour attentat à la pudeur sur la voie publique.

Médecin, père de huit enfants, très amoureux de sa femme Ida, il vit comme une torture d’être une femme dans un corps d’homme. Vers l’âge de dix ans, il a découvert avec délice le bonheur de porter les sous-vêtements de la maîtresse de son père. Surpris par ce dernier, il a essuyé une colère folle. Mais était-ce vraiment une découverte pour Ernest, lui qui depuis la naissance de son fils n’a jamais consenti à l’appeler Grégory, lui préférant le surnom féminin de Gigi ? Quant à sa mère, elle avait rêvé d’une fille et n’a jamais aimé ce bébé qui s’est révélé être un garçon. Alors, jusqu’à l’âge de 7 ans, elle l’a habillé en fille : robes, ballerines, collants fins, rubans dans les cheveux, la panoplie de la fille qu’elle espérait. Et elle lui a toujours préféré son frère.

Si son père, Ernest, s’est toujours refusé à le laisser aller à ses penchants féminins, il n’en adore pas moins son fils. Et Grégory est en adoration de même devant ce père, au point de sacrifier pendant longtemps la femme en lui pour ne pas le contrarier. Quitte à se perdre. Quitte à souffrir.

L’enfermement

Dans ce roman très touchant sur la vie de Grégory Hemingway, Brigitte Kernel se glisse dans la peau de Grégory et se penche sur le poids des secrets de famille, sur la difficulté d’être et non de « par-être ». Quel est le plus grand enfermement finalement : est-ce de se retrouver en prison, d’être prisonnier d’un corps d’homme quand on se sent femme, d’être dans une camisole chimique en clinique faute de supporter son corps masculin ? L’enfermement n’est pas qu’une question de barreaux. Il n’est en effet pas de prison pire que la geôle mentale, celle que l’on transporte partout avec soi. Une souffrance qui transpire de partout chez Grégory, y compris après son opération pour devenir femme, lorsque cinq de ses huit enfants le rejettent, lorsque les gens dans la rue l’insultent. La liberté a un coût terrible.

Un roman émouvant, sensible et juste sur la vie d’un être qui aurait juste voulu pouvoir être lui-même et être aimé ainsi. Un être qui aurait aimé vivre libre.

Il fait bleu sous les tombes, Caroline Valentiny

Il fait bleu sous les tombes

©Karine Fléjo photographie

Un premier roman lumineux, où la délicatesse de l’écriture, la douceur des mots, l’emportent sur la gravité du propos.

Perte d’un enfant et quête de sens

Alexis est un jeune et brillant étudiant de vingt ans. Était serait plus exact. Car il y a quelques jours, Alexis a sauté par-dessus un pont et a mis fin à ses jours. Pour sa petite sœur de cinq ans, pour ses parents, ses amis, c’est la sidération.

«  Quand votre enfant meurt, peu importe son âge et même s’il était devenu presque un homme et que sa force vous émerveillait quand il vous serrait dans ses bras, il redevient le tout petit sur lequel vous étiez censé veiller, et vous savez soudain que vous avez failli, que le protéger était ce que vous auriez dû faire, que c’était même la seule chose que la vie exigeait vraiment de vous, vous sa mère. »

Si sa petite sœur et son père sont très affectés, pour sa mère c’est l’effondrement sous une chape de culpabilité. La douleur et l’incompréhension sont telles, qu’elle ne peut plus enseigner ni s’occuper de sa plus jeune fille, ni de sa maison. Elle a beau se repasser en boucle le film de ces derniers mois sur l’écran de ses pensées, traquer un indice qui aurait pu lui laisser présager le pire, elle ne trouve pas. Pourtant elle doit savoir. Pourtant elle doit comprendre. Alors elle décide de se rendre seule dans la ville universitaire d’Alexis, là où il a passé ses derniers jours, ses dernières heures.

De son côté, Alexis s’adresse au lecteur. Si son corps est immobile dans sa tombe, son âme n’a pas encore opéré sa réincarnation. Entre deux mondes, il s’interroge : pourquoi est-il passé à l’acte ? Lui-même l’ignore, n’a de cette dernière journée qu’un souvenir parcellaire.

Madeleine sa mère, comme Alexis, trouveront-ils les réponses ? Exhumeront-ils le secret, qui a conduit à l’inhumation d’Alexis ?

Il pleut sous les tombes : un roman lumineux

Ne vous laissez pas impressionner par la noirceur du sujet, ce roman est avant tout et surtout lumineux ! Et c’est même un tour de force de la part de l’auteure : réussir à glisser autant de tendresse, d’humanité, de lumière, dans ce livre sur la mort. On suit avec beaucoup d’émotion la quête de sens éperdue de Madeleine, sa chute et sa renaissance, les fugues de Noémie qui s’enfuit de son école maternelle pour venir parler à son frère sur la tombe.

Un roman sur le secret, la culpabilité, le deuil, mais aussi sur la difficulté à s’assumer à l’entrée dans l’âge adulte, à oser s’accepter tel que l’on est et non tel qu’on avait imaginé être.

 

 

Rendez-vous avec Eliette Abécassis : « On n’a finalement plus le temps d’être face à soi-même »

Eliette Abécassis

 

En cette rentrée littéraire 2020, Eliette Abécassis nous offre un magnifique roman d’amour : Nos rendez-vous. Rendez-vous pris avec l’équipe éditoriale Grasset et l’auteure, pour un chaleureux petit déjeuner.

Ce roman en particulier, et vos romans en général, sont-ils inspirés de votre histoire personnelle ? 

D’une certaine façon, oui. J’ai écrit sur la maternité, sur le divorce, c’est la vie. Et en même temps j’essaye de sortir de ma vie, de m’en éloigner pour arriver à quelque chose d’universel. Et j’ai voulu faire une histoire autour à partir d’un sentiment que j’ai eu d’inachevé, de ces rencontres que l’on fait et pendant lesquelles on a manqué d’audace, comme dans le poème de Rimbaud : « Par délicatesse, j’ai perdu ma vie. » Et puis j’ai inventé, j’ai brodé.

Vos personnages se rencontrent pour la première fois à l’âge de 20 ans. A 20 ans, on est souvent un peu mal dans sa peau, un peu mal dans son corps, on ne sait pas précisément ce qu’on va faire, ce dont on a envie.

À 20 ans on ne sait pas quels sont nos désirs. Donc on a du mal à l’exprimer, puisqu’on n’en est pas conscient. Avec les épreuves de la vie, on commence à se connaître, et à savoir ce que l’on veut. On commence à oser aller vers là où l’on veut car on s’en est pris plein la tête.

 

Nos rendez-vous Eliette Abécassis

Est-ce un rendez-vous manqué parce ce que ce n’est pas le bon moment ?

C’est ce qu’en grec on appelle le Kairos, c’est le temps du moment opportun. En fait, il ne suffit pas pour qu’un rendez-vous amoureux réussisse que ce soit la bonne personne, il faut aussi que ce soit le bon moment, les bonnes circonstances. Et ça peut être le bon moment, mais la mauvaise personne. Le Kairos chez les Grecs c’est essentiel.

Dans ce livre, on sent très bien l’époque, notamment cette absence de téléphone portable, cette impossibilité d’être joignable partout et tout le temps qui fait qu’ils vont se rater au premier rendez-vous

Oui complètement. Ce rendez-vous manqué ne serait pas possible aujourd’hui. Parce qu’aujourd’hui avec les SMS et le téléphone portable, on s’envoie 20 SMS par minute, on peut toujours joindre l’autre, savoir où il en est.

Eliette Abécassis

 

Aujourd’hui en effet tout circule plus vite, tout va vite. Y compris les sentiments.

Oui c’est pour ça aussi que j’ai eu envie d’écrire ce livre. Parce qu’aujourd’hui tout va très vite, On sait exactement où on en est, partout et tout le temps avec les téléphones. On a plus cet indéfinissable, cet inachevé, il y a beaucoup moins d’attente, car on a toutes les réponses. Et je me demande s’il n’y a pas une perte du sentiment, du désir. Et du coup, où est le romantisme ?

Il serait donc bon de ralentir ?

Oui, car aujourd’hui il y a vraiment une accélération. Tout va de plus en plus vite. On a de moins en moins de temps. Notamment, on n’a plus le temps de s’ennuyer. Or pour être amoureux il faut s’ennuyer. Je parle d’ennui métaphysique et non d’ennui existentiel. On ne s’ennuie plus. Dès que l’on a un moment dans les salles d’attente, dans les aéroports, dans les transports, on est connecté, penché sur son téléphone. On n’a finalement plus le temps d’être face à soi-même, de se demander ce que l’on fait de notre vie, ce que l’on désire. On n’a plus le temps de la rêverie.

Nos rendez-vous Eliette Abécassis

Ce livre a-t-il été difficile à écrire ?

J’ai mis près de 30 ans à l’écrire (rires) car c’est près de 30 ans de vie qui se sont écoulés avant que je ne me mette à l’écrire. Mais quand je m’y suis mise cela m’a pris un an. Ce qui a été compliqué a été de raconter 30 ans de façon concise et à chaque fois d’incarner l’époque de façon universelle avec des petites touches. Ce qui a été compliqué aussi, c’est de construire tout le sous-texte à travers le texte, tout ce qu’il ne se disent pas à travers ce qu’ils se disent, de faire ressentir leurs émotions sous le texte.

C’est une belle histoire d’amour, qui fait rêver. C’est votre premier roman d’amour

Oui c’est la première fois que j’écris un livre d’amour et cela m’a beaucoup plu. Même s’il s’agit ici d’amour en creux. C’est très compliqué d’écrire un livre d’amour, surtout à notre époque, où tout de suite on tombe dans le kitsch, ou dans le ridicule. J’ai surfé ici en écrivant un livre qui est tout en silences.

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Retrouvez la chronique que j’avais consacrée à ce roman en cliquant sur ce lien : Nos rendez-vous

 

Nos rendez-vous, Eliette Abécassis

nos rendez-vous par Eliette Abécassis

©Karine Fléjo photographie

Quand deux êtres sont faits l’un pour l’autre mais n’osent pas se le dire, ils passent non seulement à côté l’un de l’autre, mais aussi à côté de leur vie. Et si dans la vie nous n’avions qu’un seul amour mais plusieurs chances ?

L’amour fou non avoué

Nous sommes à la fin des années 80 dans le milieu estudiantin parisien. Amélie est ravie d’avoir échappé au cocon familial et à sa petite commune normande pour venir étudier à Paris. Elle étouffait sous les disputes de ses parents, la sévérité extrême de son père. En allant s’inscrire à la Sorbonne, elle rencontre un jeune étudiant de vingt ans comme elle, au charme fou : Vincent. Ils s’attablent devant un café, aussi impressionnés l’un que l’autre. Ils discutent de tout, de leur vie, de leurs espoirs, de leurs blessures, de leurs rêves. Comme s’ils s’étaient toujours connus. Comme si d’emblée ils se sentaient en confiance. Comme si le monde autour d’eux n’existait plus. Mais, peu sûrs d’eux-mêmes, craignant que l’autre ne rejette une avance, ils n’osent s’avouer qu’ils se plaisent.

Ils se donnent néanmoins rendez-vous quelques jours plus tard. Mais Amélie, toute retournée de le revoir, change cent fois de tenue et arrive en retard. Très en retard. Trop en retard pour le croiser. Vincent imagine qu’elle lui a posé un lapin. Chacun repart à sa vie, sur un chemin opposé.

Pourtant, tout au long des trente années qui vont suivre, le destin va faire se croiser leur chemin à plusieurs reprises. Se saisiront-ils de ces opportunités pour s’avouer leurs sentiments ? Ces rendez-vous leur offriront-ils le bonheur de cheminer ensemble ? Ou ne trouveront-ils jamais le bon moment pour donner une chance à leur amour ?

Il n’est jamais trop tard pour vivre son amour

Eliette Abecassis nous offre un roman d’amour très touchant, très vivant, porté par une écriture fluide et vive, un regard juste et une sensibilité à fleur de plume. D’emblée, le lecteur se prend d’affection pour ces deux êtres, espère avec eux, a le cœur qui bat au diapason du leur. Les silences, les non-dits, la peur font prendre à leurs routes des directions opposées. Mariage, enfants, expatriation, projets professionnels sont autant de virages qui les éloignent, qui les détournent du chemin de leur cœur, du chemin de la vérité de leurs sentiments. On a envie de se glisser entre les pages, de rejoindre les protagonistes, de les rattraper dans la rue et de leur dire de ne pas passer à côté l’un de l’autre. A côté de leur vie. Car de même qu’on n’a qu’une vie, on n’a qu’un seul amour. Même si on peut aimer plusieurs fois.

Oser c’est perdre l’équilibre un instant. Ne pas oser c’est se perdre soi-même.

Cette citation de Kierkegaard illustre bien cet envoûtant roman.

Nos rendez-vous est un roman plein d’espoir, qui montre qu’il n’est jamais trop tard pour faire du reste de sa vie la plus belle partie de son existence.

Alors, si vous voulez passer un délicieux moment de lecture, ne manquez pas ce rendez-vous avec le nouveau roman d’Eliette Abécassis !

Informations pratiques

Nos rendez-vous, Eliette Abécassis – Editions Grasset, janvier 2020

 

Le petit-fils, Nickolas Butler (Stock)

Le petit-fils de Nickolas Butler

©Karine Fléjo photographie

Après Retour à Little Wing et Des hommes de peu de foi, Nickolas Butler nous revient avec un bouleversant roman : Le petit-fils. Le combat magnifique de grands-parents pour sauver leur petit-fils.

Religion ou secte ? Foi ou aveuglement ?

Lyle et Peg vivent paisiblement leur retraite dans leur maison du Wisconsin. Amoureux de la nature, Lyle apprécie les cadeaux qu’elle lui fait au gré des saisons, savoure chaque instant présent, chaque floraison, chaque récolte de nouveaux fruits. Un bonheur simple, au cœur du verger.

Un bonheur décuplé par la présence de leur fille Shiloh et de son fils de 5 ans, Isaac, qu’elle élève seule. Tous deux sont en effet revenus vivre chez Lyle et Peg, pour la plus grande joie de ces derniers. Ils chérissent ces moments en famille, cet unique petit-fils plein de vie et sa maman pleine d’ombres.

Aussi, quand Shiloh leur annonce vouloir quitter à nouveau leur domicile pour s’installer avec Isaac plus près de sa nouvelle communauté religieuse, pour Lyle et Peg, c’est un déchirement. Et une source d’inquiétude.

Car la foi que manifeste leur fille avec une soudaine ferveur leur paraît suspecte. Quel est donc ce prédicateur sorti de nulle part, ce Steven dont Shiloh boit les paroles ? Quelles sont les intentions réelles de cet homme qui prétend que le petit Isaac peut guérir les malades par une simple apposition des mains et des prières ? Est-ce un illuminé ? Un escroc ? Si suite au drame qui a frappé le couple quelques décennies plus tôt, Lyle a perdu la foi, la défiance que lui inspire Steren est loin de l’aider à la retrouver. Mais il laisse parler l’intelligence du cœur et, accompagné de Peg, décide d’aller voir de plus près en quoi consiste cette communauté religieuse plutôt que de la rejeter. Comprendre plutôt que condamner. Accompagner plutôt que répudier. N’est-ce pas le rôle de tout bon parent ?

Jusqu’à ce drame qui va achever de les convaincre qu’ils doivent intervenir en urgence. Pour le bien de leur fille et de leur petit-fils. Pour sauver la vie d’Isaac.

Le petit-fils, un roman magnifique de Nickolas Butler

Le petit-fils est un roman aux personnages indiciblement attachants et bouleversants. Le lecteur se retrouve aux côtés de Lyle et Peg, des êtres viscéralement humains, positifs, tournés vers les autres, que le destin malmène. Avec beaucoup de sensibilité, de finesse dans l’analyse, Nickolas Butler interroge le lecteur sur la foi, sur la responsabilité en tant qu’individu en général et parent en particulier, mais aussi sur les liens filiaux. La foi doit-elle être remise en cause suite à une grande blessure comme la perte d’un être cher ? Quelles sont les frontières entre une foi fervente et une emprise sectaire ? Où s’arrête la liberté de chacun et où commence son devoir d’assistance à autrui ? Comment faire entendre raison à quelqu’un qui a perdu toute capacité de discernement ? Des questions habilement soulevées par l’auteur dans ce roman d’une profonde humanité. On referme le livre bouleversé, littéralement habité – et durablement, par la beauté des personnages.

Un roman magnifique à découvrir absolument !

 

Le petit chat est mort, Xavier de Moulins

Le petit chat est mort Xavier de Moulins

©Karine Fléjo photographie

Un récit indiciblement touchant, sur les vertus d’un petit chat venu agrandir la maisonnée. Et si nous avions beaucoup à apprendre de ces félins ?

Adopter un chat

Prendre un chat, voilà une idée qui n’enchantait pas Xavier de Moulins. La corvée de litière, le problème des vacances, les poils en décoration sur les vêtements, les griffes en signature sur les tapis et meubles, la valse des vases, ce n’était pas pour lui. Sans compter l’égoïsme et l’ingratitude légendaires du chat.

Mais ça, c’était avant.

Avant qu’il ne cède au désir d’une de ses filles et ne tombe raide dingue d’une petite boule de poils. En l’espace de quelques mois, les quelques mois de la trop courte vie de ce chaton né avec une malformation cardiaque, la maisonnée se trouve transformée, apaisée. Ce félin se révèle être protecteur, consolateur de chagrins. Face aux épreuves et aux deuils que ses humains traversent, il apporte son immuable soutien, sa chaleureuse présence et sa sérénité contagieuse.

Pour Xavier, il agira même comme un révélateur, comme si par son exemple, ce chat lui ouvrait les yeux sur les autres, sur la vie. Comme si par son comportement, il lui enseignait plus de richesses et de sagesse, que tous les livres de développement personnel réunis. La preuve par l’exemple.

Le chat, un maître de vie

Depuis l’antiquité, le chat fascine. Son intelligence, sa capacité d’attention et sa spiritualité naturelle sont la plupart du temps très supérieures aux nôtres. Observer un chat nous offre de belles leçons de vie, c’est la conclusion qui s’est imposée à Xavier de Moulins en adoptant ce chaton.

Le chat ignore le futur et vit intensément l’instant présent. Cet hédoniste nous montre le bonheur ineffable d’une sieste dans un rayon de soleil, d’une pâtée offerte par une main amie, d’un câlin sur son pelage soyeux. Chaque minute est vécue pleinement comme si ce devait être la dernière.

Son regard pousse à l’introspection. Que déchiffrer dans ses « prunelles mystiques » chantées par Baudelaire ? C’est un vieux sage ronronnant. Observez-le : le chat ne s’énerve que si on le pousse à bout alors qu’il se livre à une activité importante. Sinon, il demeure la vivante image de la méditation et de la maîtrise de soi. «L’idée du calme est dans un chat assis », notait Jules Renard. Être serein en toutes circonstances, voilà ce dont il témoigne.

Par ailleurs, l’amour propre chez le chat est si grand, qu’il n’y a en lui ni attentes, ni besoins de réassurance ni espoir d’une double dose d’amour en retour. Avec lui, contrairement aux hommes, l’amour n’est pas un troc « je te donne, tu me rends » mais un don. Il est gratuit. Et si nous nous en inspirions au lieu de nous prendre la tête dans nos relations aux autres?

Le chat a un besoin? Il l’exprime sans détour, là où bien souvent nous tergiversons, parlons du bout des lèvres dans l’espoir que l’autre comprenne. Par peur de déplaire, peur d’être abandonné. Et si l’autre n’a pas entendu ce que nous n’avons pas clairement formulé, nous nous renfermons sur nous-mêmes, tristes et parfois rancuniers. Et si on apprenait à miauler nos besoins et nos envies, sans peur, au lieu de gémir sur notre sort?

Si la malformation cardiaque du chaton, découverte sur le tard, a abrégé prématurément le séjour du craquant félin parmi la famille de Moulins, l’empreinte qu’il y a laissée n’est pas prête de s’effacer. Et Xavier de Moulins de conclure :

«  Ma place parmi les vivants est d’être un peu plus chat moi aussi. »

Au fil des pages, la carapace de l’auteur se fendille, pour laisser apparaître un homme qui s’autorise à être lui-même, à montrer sa sensibilité, à prendre du recul, révélé par un chat. Une mise à nu très pudique, tout en délicatesse, tout en finesse, comme les pas légers d’un chat sur le clavier d’un piano. Des confidences servies par une écriture très épurée et des mots choisis avec grâce. Un témoignage émouvant, sur une expérience particulière à portée universelle : l’influence des chats sur le bien-être des humains.

CHAT-peau Xavier!