Rentrée littéraire : La revanche des orages, Sébastien Spitzer

la revanche des orages

Comment vivre avec une térébrante culpabilité, celle d’avoir participé à la mort de 60 000 personnes, lors du bombardement d’Hiroshima ? Le portrait d’un pilote de bombardier américain, embarqué dans une tragédie qui le dépasse. Un magnifique roman inspiré de faits réels.

Pilote bombardier à Hiroshima

Anna, jeune comédienne italienne, est amoureuse d’un pilote bombardier de l’aviation américaine, Eatherly. Un homme qui a tout d’un héros shakespearien, se dit Anna. Et d’imaginer leur vie, tandis qu’il reviendra du combat bardé de gloire et d’honneurs, dans une jolie maison de la côte Ouest avec un beau jardin. Pour l’heure Eatherly n’est qu’un simple pilote dont les missions se déroulent toujours loin du front, à sa grande déception. Jusqu’à ce jour où, avec une poignée de collègues, il est embarqué dans l’opération la plus importante de sa vie. La plus marquante de l’Histoire. Mais les teneurs de cette opération sont gardées secrètes. Tout juste sait-il que l’armée américaine a mis au point un « gadget » redoutable. Une arme monstrueuse.

Et pour cause, il s’agit de la première bombe atomique, celle qui sera larguée sur Hiroshima.

Pendant ce temps, Anna est venue habiter au Texas, dans la ferme de ses beaux-parents. Une vie bien loin des applaudissements de la scène, des grands auteurs qui la font rêver, de son mari pilote envoyé en mission. Mais elle consent à ce sacrifice, convaincue qu’l va revenir en héros et que le meilleur les attend.

Or quand le major Eatherly rentre de mission, que tous célèbrent la reddition du Japon, il s’effondre intérieurement. Le début de la descente aux enfers commence pour un héros qui se sent davantage un zéro.

Survivre avec le remords

C’est un magnifique roman que nous offre Sébastien Spitzer en cette rentrée littéraire des éditions Albin Michel, avec La revanche des orages. Une fois encore, avec un talent fou, l’auteur inscrit l’histoire d’un homme dans la grande Histoire. Celle d’un pilote embarqué dans une mission qui le dépasse, rattrapé par le remords à peine cette mission exécutée. Ces 60 000 morts le hantent jour et nuit, comme cette voix d’une victime d’Hiroshima qui s’infiltre dans ses pensées. Était-il nécessaire de commettre tous ces crimes ? Comment survivre avec le remords, avec tous ces cadavres sur la conscience ? Comment continuer à vivre avec un doute aussi corrosif ? Comment les autres peuvent-ils en voir en lui qu’un héros alors qu’il est un voleur de vies ?  Mutique, prostré, sujet à des hallucinations auditives, il passe des années au dispensaire militaire de Waco à son retour d’Hiroshima. Avec beaucoup de finesse, l’auteur nous entraine dans cette bascule, celle d’un pilote traumatisé mais aussi celle de sa famille dont l’image de héros se brise pour ne laisser que souffrance et désillusions.

Un roman passionnant. Magnifique.

Informations pratiques

La revanche des orages, Sébastien Spitzer – rentrée littéraire – éditions Albin Michel, aout 2022 – 21,90€- 395 pages

Autres romans de Sébastien Spitzer

Retrouvez en cliquant sur le titre, les autres romans de Sébastien Spitzer chroniqués sur ce blog :

Rentrée littéraire : Caroles Fives, Quelque chose à te dire

J'ai quelque chose à te dire Fives Carole

Quand une lectrice, elle-même auteure, pénètre dans l’intimité de la romancière qu’elle admire plus que tout au monde, la réalité dépasse alors la fiction. Qui manipule qui ? Un thriller troublant.

Dans l’intimité d’une auteure

Béatrice Blandy n’a écrit que cinq romans, avant sa disparition prématurée des suites d’un cancer foudroyant. Cinq romans qui ont marqué le monde littéraire et surtout une de ses lectrices : Elsa Feuillet. Elsa Feuillet est en effet une grande admiratrice de Béatrice Blandy, dont elle connait presque par cœur les œuvres, des œuvres dont elle s’identifie tellement aux personnages, qu’ils semblent lui parler, la guider dans son quotidien.  Quand elle apprend le décès de la célèbre romancière sur le net, elle se sent redevable envers elle, ses œuvres lui ont tellement apporté ! Aussi, romancière elle-même, le succès en moins que son idole, elle décide de la citer en exergue de son nouveau roman. C’est alors que le mari de la défunte romancière la contacte. Il a lu son livre, se dit touché qu’elle ait fait référence à Béatrice et lui propose de venir déjeuner avec lui, dans son appartement parisien. Elsa, qui n’avait jamais rencontré la grande romancière, va alors pénétrer dans l’intimité presque sacrée de son appartement, de son bureau d’écriture. Commence alors une mésaventure digne de la plus grande fiction, dont elle va devenir le personnage principal. Mais sera-t-elle aussi l’auteure de cette histoire, ou tout est-il déjà écrit ?

Un thriller troublant de Carole Fives

En cette rentrée littéraire, c’est un vrai bonheur de retrouver la belle plume de Carole Fives, aux éditions Gallimard avec J’ai quelque chose à te dire. Cette fois, la romancière nous embarque dans un thriller au sein du monde littéraire. Plagiat, écriture à quatre mains, stratégie éditoriale, médias, succès, elle nous plonge dans ce milieu très fermé de la création littéraire. Et joue avec le lecteur : l’héroïne est-elle victime d’une histoire qui la dépasse ? Ou est-elle l’instigatrice de sa vie ? Peut-elle s’approcher dangereusement près de la défunte romancière qu’elle admirait tellement, sans se brûler les ailes ? Peut-on admirer quelqu’un sans chercher à l’imiter ? Où s’arrête l’influence d’une personne admirée ? Quelle est la frontière entre influence et plagiat ?

On se laisse totalement embarquer par l’histoire d’amour et de création et…surprendre par la chute.

Un beau roman de cette rentrée littéraire !

Informations pratiques

Rentrée littéraire : Caroles Fives, Quelque chose à te dire – éditions Gallimard, août 2022 – 168 pages – 18€

Rentrée littéraire : Olivier Adam

dessous les roses olivier adam

Un roman tout en finesse, qui explore avec brio les liens familiaux, notamment les rivalités intestines au sein d’une fratrie, de même que la liberté de créer quand on est artiste. Peut-on tout dire dans ses livres, dans ses chansons, dans ses films et doit-on être fidèle à la réalité ?

Fratrie et rivalités

Antoine et Claire se retrouvent dans la maison familiale, pour soutenir leur mère et assister aux obsèques de leur père. Manque un membre de la fratrie à l’appel, le fils cadet, dont ils ignorent s’il viendra : Paul. Paul, c’est un peu l’élément perturbateur de la famille. Si l’ainée, Claire, a toujours été l’enfant sage, la fille qui s’est employée à toujours donner satisfaction à ses parents, à rester dans le chemin tracé par le père, si Antoine le benjamin, a toujours fait montre d’une sensibilité plus grande, du besoin d’être protégé, s’il est senti écrasé par son frère si brillant et sa sœur si sage, Paul s’est distingué. Il a fait carrière dans le cinéma et s’est attiré les foudres de son père comme celles d’Antoine en dénigrant sa famille dans ses œuvres, en remodelant la vérité, en s’inventant une enfance, en reniant ses origines. Du moins est-ce ainsi qu’ils l’ont perçu.

Aussi, quand finalement il rejoint la maison familiale, Antoine lui montre les crocs. Mord. Et de lui reprocher son absence de limites, la violence, l’impunité et l’insensibilité dont sa totale liberté de créateur est révélatrice. Pour Paul, ces accusations sont injustifiées, le fruit d’une obsession à vouloir absolument se reconnaitre dans ses personnages. Sauront-ils faire la paix ? Qui dit vrai ? Ont-ils tous raison à leur façon ?

La liberté de créer

En cette rentrée littéraire aux éditions Flammarion, avec Dessous les roses Olivier Adam soulève avec finesse et justesse plusieurs interrogations : est-ce parce qu’on a eu les mêmes parents qu’on a reçu la même éducation ? Vécu la même enfance ? Quand on a eu une enfance commune, en conserve-t-on forcément les mêmes souvenirs, les mêmes impressions de joie ou de peine ? Certains conservent des roses le velours des pétales. D’autres les épines. Selon la place occupée dans la fratrie se nouent des relations particulières entre parents et enfant, mais aussi entre les frères et sœurs. Peut-on dès lors prétendre avoir eu la même enfance sous prétexte qu’on a eu les mêmes parents et la même maison ? Dans un trio, c’est souvent le schéma de l’aîné protecteur et responsable, le petit dernier chouchou et le cadet qui doit se démarquer.

Mais pas seulement. Olivier Adam nous interroge aussi sur la liberté de créer quand on est artiste. Un artiste, qu’il soit chanteur, cinéaste, peintre ou encore écrivain, a-t-il le droit de faire de sa vie privée et de celle de sa famille élargie une matière première pour ses créations ? Un artiste a-t-il le droit d’écrire sur ses proches sans leur consentement, voire de tordre la réalité ? Autrement dit : la création doit-elle être fidèle à la vérité, à la réalité, ou est-elle totalement libre, y compris d’évoquer la vie des autres sans leur accord préalable ? Peut-il y avoir création sans totale liberté ?

Touche par touche, chacun donne son ressenti dans ce roman choral, met à jour les rivalités intestines entre les frères, la place de modératrice de la sœur, confronte son point de vue. Jusqu’à la chute finale qui révèle une mise en abime vertigineuse …

Informations pratiques

Dessous les roses, Olivier Adam- Rentrée littéraire – Editions Flammarion, août 2022 – 21€ – 248 pages

Rentrée littéraire : Viola Ardone, Le choix

Viola Ardone Le choix

Après Le train des enfants (article ici), Viola Ardone nous revient avec un roman tout aussi intense et beau : Le choix. Le parcours d’une jeune fille sicilienne décidée à ne pas subir le sort réservé aux femmes dans les années 60.

Naitre fille dans un monde d’hommes

Oliva Denaro est une jeune fille qui vit en Sicile au début des années 60. Elle a un frère jumeau, Cosimino. Très vite, elle réalise combien naître femme est un fléau dans ce monde fait par les hommes pour les hommes. Et cette différence de traitement entre les sexes lui apparait encore plus flagrante dès lors qu’elle est en âge d’avoir ses règles. Selon des principes ancestraux, désormais il lui est interdit d’aller jouer avec ses copains masculins, d’accompagner son père à la recherche d’escargots. Elle doit marcher en regardant ses pieds si elle croise un garçon et être accompagnée par quelqu’un de sa famille sur le chemin de l’école, chemin qu’elle empruntait jusqu’alors seule. Le reste du temps, elle doit rester à la maison. Oliva n’accepte pas ce qu’elle vit comme une injustice : pourquoi son frère, contrairement à elle, demeure-t-il libre de ses mouvements ? Pourquoi ne se range-t-on pas à l’opinion de son institutrice, laquelle affirme que les hommes et les femmes sont égaux et que les femmes doivent avoir la même liberté ?

Quand un drame survient, Oliva sent la révolte gronder en elle. Non, cette fois elle ne se soumettra pas. Non, elle n’encaissera pas en silence. Elle combattra. Demandera justice. Quel qu’en soit le prix.

Le combat des femmes

Avec Le choix, paru en cette rentrée littéraire aux éditions Albin Michel, Viola Ardone nous montre combien le combat des femmes reste d’actualité, combien leurs acquis demeurent fragiles. A travers l’obstination d’Oliva, une héroïne inoubliable, ce sont les luttes que nombre de femmes ont dû mener qu’elle évoque, luttes sans cesse renouvelées tant leurs droits sont constamment remis en cause. Droit à l’avortement, droit de choisir son mari, droit de poursuivre son agresseur en cas de viol, sont quelques-unes des luttes menées.

Pour Oliva, il est inconcevable de se soumettre au principe seriné par sa mère « une fille c’est comme une carafe, qui la casse la ramasse ». Autrement, si un homme agresse sexuellement une femme, ce dernier doit l’épouser et cela le dispense de toute poursuite, selon la loi italienne. Or Oliva et sa copine Liliana sont convaincues qu’il est temps que les mentalités changent et que le changement doit venir des femmes.

« Un non isolé peut changer une vie, un grand nombre de « non » rassemblés peut changer le monde. »

A l’image du Train des enfants, Viola Ardone inscrit avec un talent fou la petite histoire dans la grande, nous offre des personnages indiciblement attachants, nous emporte dans le tourbillon de son intrigue. C’est le roman de l’appel de la liberté, de la non résignation. Un roman sociétal magnifique.

A lire absolument !

Informations pratiques

Le choix, Viola Ardone – rentrée littéraire des éditions Albin Michel, août 20222 – 22,90€- 385 pages

Rentrée littéraire : Petite, je disais que je voulais me marier avec toi

Petite je disais que je voulais me marier avec toi

Un premier roman magistral. Une relation père-fille d’une émotion à fleur de plume, servie par une écriture aussi ciselée que puissante. A lire absolument !

Exilé kurde

Quand la narratrice mesure le chagrin de son père, exilé kurde, devant la tombe de son propre père au pays, elle voit en miroir le déchirement qui l’attend le jour où elle perdra celui qui illumine ses jours depuis sa naissance, son modèle, son héros, celui qu’elle chérit le plus au monde : son père.

Et de remonter le temps aux côtés de son père. Son amour pour l’école et l’ambition de réussir socialement furent brisés dans leur élan par le manque de moyens de la famille. Il n’eut d’autre choix que de rejoindre son propre père pour travailler dans les champs de coton d’Anatolie, du lever du jour à la tombée de la nuit. Et quand au crépuscule de sa vie, son propre père lui fait promettre de ne pas croupir dans ce pays, là encore il se range à ce que l’on a décidé pour lui, mettant de côté ses rêves et ses envies. Du départ d’Anatolie à l’intégration sur les terres d’Europe, en passant par la discrimination dont il fut la cible pendant son service militaire en raison de ses origines kurdes, la narratrice retrace le parcours de cet homme courageux, d’une grande humanité et d’une indicible bonté. Un homme qui s’est sacrifié toute sa vie pour permettre à ses enfants d’accéder à l’existence dont il avait rêvé pour lui.

Un premier roman d’une intensité émotionnelle et d’une puissance évocatrice rares

Petite, je te disais que je voulais me marier avec toi, premier roman de Mehtap Teke, paru aux éditions Viviane Hamy en cette rentrée littéraire, est un véritable bijou de littérature. Aussi étincelant par la beauté de son style, sa fluidité, son langage ciselé, que par le témoignage vibrant d’amour qu’il livre. Chaque page, chaque phrase, est porteuse d’une puissance évocatrice rare, d’une intensité émotionnelle indicible. Impossible de ne pas être transporté, ému, par le portrait de cet homme si courageux, si sensible à la détresse des autres, qu’elle soit humaine ou animale, si désireux de répandre le bonheur et l’amour autour de lui.

Un roman magistral, sur la transmission, le courage, l’amour, servi par une plume absolument magnifique. Un roman que l’on a envie de relire, d’offrir, de partager !

Mon gros coup de cœur de cette rentrée littéraire.

« Non, la passion de la langue s’apprend. Elle s’acquiert, se bâtit et s’obtient. Elle s’offre à quiconque s’y intéresse, quel que soit le bagage social ou culturel que l’on traine derrière soi. Ce n’est pas déterminant de savoir d’où on vient : c’est la destination qui compte. »

Informations pratiques

Rentrée littéraire : Petite, je disais que je voulais me marier avec toi, Mehtap Teke-éditions Viviane Hamy, août 2022- 18,90€- 247 pages

Constance Debré : Nom

Nom Constance Debré

C’est le troisième livre de Constance Debré, laquelle s’est imposée pour ses phrases coupées au sabre, la puissance de ses propos, les lignes qu’elle fait bouger. Cette fois, l’auteure s’interroge sur l’essence de notre identité : le nom.

Un livre qui bouscule et déplace les lignes

Alors que son père vit ses derniers instants et qu’elle est à son chevet, Constance Debré nous interroge sur l’importance du nom de famille. A fortiori un nom aussi connu que le sien avec des hommes politiques illustres, dont un premier ministre, un reporter de guerre Prix Albert Londres (père de Constance), des médecins renommés. Ces dernières années, Constance s’est dépouillée de tout pour ne garder que l’essentiel. De façon radicale. Elle a rendu sa robe d’avocate, s’est séparée de son mari, a quitté son appartement, a coupé les ponts avec beaucoup, s’est débarrassée du matériel.

« Marcher vers le vide, voilà, c’est ça ce qu’il faut faire, se débarrasser de tout, de tout ce qu’on a, de tout ce qu’on connaît, et aller vers ce qu’on ne sait pas. Sinon on ne vit pas. (…) Être libre, c’est le vide ce n’est que ce rapport avec le vide. »

Mais dans ce dénuement extrême, il y a une chose qui la suit, un héritage lourd : son nom. « Ce qui n’est pas nommé n’existe pas. Le nom est l’essence de notre identité ». Avant même de la connaître, avant même qu’elle ne se présente, son nom charrie dans son sillage l’héritage de sa famille, leurs empreintes dans l’histoire politique, médicale et autre. Ce nom qui est le nôtre, qui nous désigne, désigne en réalité notre famille. Et d’arriver à ce constat sidérant de vérité : « Notre identité c’est les autres ».

Transformer le réel

Constance Debré signe ici son troisième livre, Nom aux éditions Flammarion. Et force est de reconnaître qu’en trois livres, elle a su imposer son style cash et la puissance de ses propos sur la scène littéraire. Aucun de ses livres, aucune de ses phrases, aucun de ses mots n’est gratuit. Non, ses écrits ont pour mission de nous bousculer, de nous interpeller, de nous faire nous demander si le regard que nous portons sur la vie ne mérite pas de changer d’angle. Car d’un côté il y a les faits, incontestables, implacables. Et de l’autre, la représentation que nous en faisons. Or c’est cette représentation que Constance Debré entend remettre en question.  Pourquoi accepter que ce nom, qui parle en réalité de nos pères, nos mères, du passé, définisse notre identité dans nos sociétés actuelles ? Ne pourrait-on pas refuser cet héritage ?

Un livre qui bouscule et fait réfléchir.

Les livres de Constance Debré

Retrouvez ici, les deux précédents ouvrages de Constance Debré chroniqués les années passées. Il vous suffit de cliquer sur le titre pour accéder à la chronique :

Informations pratiques

Constance Debré : Nom- Editions Flammarion, février 2022 – 19 € – 169 pages

Mathias Malzieu : Le guerrier de porcelaine

le guerrier de porcelaine

Le roman le plus intime de Mathias Malzieu, lequel retrace l’enfance de son père, Mainou, à la fin de la de la deuxième guerre mondiale, en territoire occupé. Un livre d’une grande poésie, d’une indicible sensibilité, écrit à hauteur d’enfant.

Juin 1944, Montpellier. La grand-mère de Mathias Malzieu, mère de Mainou, décède en couches. Le bébé, une petite fille qui devait se prénommer Mireille, n’a pas non plus survécu. Tandis que son père est rappelé pour combattre, Mainou, alors âgé de neuf ans, est emmené chez sa grand-mère maternelle, au delà de la ligne de démarcation, caché dans une charrette de foin. C’est réfugié dans une ferme du Bas-Rhin, en territoire occupé, avec sa grand-mère, son oncle Emile et sa tante Louise, que Mainou va tenter de faire le deuil et de surmonter le vide de l’absence de père.

Il va aussi expérimenter la peur, quand les bombes sifflent, que les meubles tremblent, que le jardin se jonche de cratères d’obus et qu’il faut se réfugier en urgence à la cave. Heureusement, il y a l’oncle Emile et son amoureuse aux grenadines, Sonya, l’amie juive de sa maman planquée au grenier et ses poèmes, l’amour des siens et la belle relation qu’il entretient avec la cigogne qu’il a vue naître et qu’il a baptisée Marlène Dietrich. Mais aussi et surtout, il y a le formidable pouvoir de l’écriture, de l’imaginaire, qui lui permet de tenir, tandis que chaque jour il communique par écrit avec sa défunte mère, évoque avec elle en détail ses journées.

Cette maudite guerre prendra-t-elle fin un jour comme le lui a dit son oncle Emile? Pourra-t-il sortir librement dans la forêt, faire du vélo jusqu’au village sans crainte d’être arrêté? Et surtout, son père sortira-t-il indemne de ses combats et viendra-t-il le rechercher?

La guerre vue par un enfant

En cette rentrée littéraire 2022, c’est un livre plein de sensibilité, de tendresse, d’humour, que nous offre Mathias Malzieu aux éditions Albin Michel avec Le guerrier de porcelaine. L’auteur réussi à se glisser dans la tête d’un enfant de neuf ans avec une justesse sidérante. Et touchante. Il nous restitue admirablement bien la candeur, la douceur, l’émerveillement et les questionnements de l’enfance. Impossible de ne pas se prendre d’affection pour le petit Mainou, sa cigogne Marlène Dietrich et son hérisson Jean Gabin. Impossible de refermer le livre et de l’oublier. Dans chaque livre, il y a dans l’écriture et dans le regard de Mathias Malzieu une poésie qui fleure bon l’enfance, avant que les années parfois n’érodent notre capacité à nous émerveiller de tout, à nous intéresser à tout, à nous réjouir du plus infime bonheur du quotidien. Il y a cette fraicheur et cette beauté réconfortantes qui sont une signature de l’auteur, qu’il est bon de retrouver de livre en livre, comme des étoles de mots dans lesquelles on aime s’envelopper l’hiver venu.

Informations pratiques

Mathias Malzieu : Le guerrier de porcelaine- éditions Albin Michel, janvier 2022 – 19,90€ -296 pages

Rien ne t’appartient, Natacha Appanah

Rien ne t'appartient Appanah

Deuil et résurgence du passé

Depuis le décès de son mari Emmanuel trois mois auparavant, un homme auprès duquel elle a vécu un amour merveilleux pendant plus de 15 ans, Tara se sent couler. Certes, il y a les vagues de chagrin liées à la disparition qui la submergent. Certes, elle boit la tasse car il y a l’éloignement de son beau-fils dont elle avait espéré un rapprochement en pareilles circonstances.

Mais pas seulement.

Car Emmanuel était le seul à pouvoir la préserver de sa vie passée. Tel un barrage qui retenait le tsunami dévastateur de ses premières années de vie. Avec son décès, le barrage a cédé. Le passé qu’elle pensait dépassé n’est plus dans son dos. Il lui fait face. Et dans ses flots, une jeune fille prénommée Vijaya, ce qui signifie Victoire. Qui est cette fillette joyeuse, qui aimait rire, danser s’amuser et se croyait libre comme un oiseau ? Quel est son lien avec Tara ? De quel enfer Emmanuel a-t-il sauvé sa femme ?

Une enfance volée

Avec Rien ne t’appartient, paru aux éditions Galimard, je retrouve cette écriture très serrée, d’une puissance évocatrice rare, qui m’avait tant séduite dans Tropique de la violence ou Le ciel par-dessus le toit. Concise, avec des mots qui frappent comme des uppercuts, la romancière nous plonge dans l’enfance de l’héroïne, celle d’une fillette dont les parents ont disparu dans des circonstances dramatiques, prélude à une enfance chaotique, violente, infiniment traumatisante. Une enfance en enfer.

De ce pays dont elle est rescapée et qui n’est jamais nommé, elle garde le constat terrible que naître fille est une malédiction. Qui plus est grandir et devenir une « fille gâchée » parce qu’on se croyait libre d’aimer et de désirer. Libre de posséder son corps. Mais rien ne lui appartient en réalité, c’est ce qu’on s’est acharné à lui faire entrer dans la tête, jusqu’à ce qu’Emmanuel arrive en sauveur. Et lui rende sa liberté, celle d’exister, d’aimer et d’être aimée, de désirer, de rêver. D’être et d’être acceptée comme telle.

Un roman très fort, un portrait de femme infiniment touchant. Magnifique.

Informations pratiques

Rien ne t’appartient, Natacha Appanah – éditions Gallimard, août 2021 – 158 pages – 16,90€

Delta Blues, Julien Delmaire

delta blues

Un roman ou plutôt un voyage sensoriel au cœur du Mississipi des années 30. Envoutant.

L’enfer sur terre

Nous sommes dans le delta du Mississipi, berceau du blues, dans les années 30. Un état où naitre noir est un véritable fléau. Les bus, les soins, l’électricité sont réservés aux blancs. Les hommes encagoulés du Klu Klux Klan font régner la terreur. Et comme si cela ne suffisait pas, à la dureté du quotidien de la population noire s’ajoute cette année-là une terrible sécheresse. Alors certains, comme Dora, vendent leur corps pour nourrir leur enfant. D’autres, comme Bobby, jouent de la guitare dans les bars.

Mais dans cet enfer, il y a une lueur d’espoir, celle de l’indéfectible amour qui lie Betty et Steve. Tous deux sont jeunes, noirs et pauvres. Mais riches des sentiments qu’ils éprouvent l’un pour l’autre. Betty est blanchisseuse, nièce de la sorcière vaudou Saphira.  Une vieille femme qui intercède auprès des dieux pour influer sur le destin des êtres et qui réalise des potions pour soigner ses pairs.

Mais alors que les exécutions sommaires du KKK se multiplient, que les récoltes sont menacées par l’absence de pluie, que des meurtres sont perpétrés la nuit, Betty et Steve se pensent invincibles, portés par leur amour. Raison ou illusion ?

Et puis, il y a la musique. Partout. Tout le temps. Le blues qui console, berce, bat au rythme des récoltes dans les plantations, joué sur les guitares et les harmonicas.

Une immersion totale dans le Mississipi des années 30

Avec Delta Blues, paru en cette rentrée littéraire aux éditions Grasset, Julien Delmaire nous offre une véritable immersion dans le Mississipi des années 30. Ce n’est pas juste un voyage à travers les mots, à travers le temps et l’espace, c’est un concentré d’émotions, de perceptions, de parfums, de sons, de saveurs, de visions. On vit plus qu’on ne lit au diapason des personnages. Témoin et non juste lecteur, coupé du monde qui nous entoure le temps de la lecture.

L’écriture, très poétique, très mélodieuse est une partition sensorielle sur laquelle s’inscrivent les destins chahutés de cette population noire, mais aussi des métis, des Indiens, des blancs. Une galerie de personnages très riches qui chacun apportent une note différente de la vie d’alors. Un blues de 500 pages envoutant comme les sortilèges de Saphira, qui donne furieusement envie, la lecture terminée, de se plonger dans le blues de Robert Johnson, Willie Brown ou encore Sonny Boy.

Informations pratiques

Delta Blues, Julien Delmaire – rentrée littéraire – éditions Grasset, août 2021 – 500 pages

L’unique goutte de sang, Arnaud Rozan

L'unique goutte de sang

Esclavage, racisme, violence, haine, ou quand le pire loup pour l’homme est l’homme lui-même. Un roman intense et dur.

Haine raciale

Nous sommes dans les années 20 dans le Tennessee, plus précisément à Chattanooga. Un état où le lynchage des noirs est monnaie courante. Sans aucune forme de justice ni de procès.

Les enfants blancs sont élevés dans la terreur du « nègre », comme ce fut le cas pour Janice et Emily. Tandis que les enfants noirs apprennent très tôt à faire profil bas face aux blancs, à ne jamais les regarder dans les yeux, à se soumettre pour éviter les ennuis.

Mais malgré les injonctions parentales, Janice et Emily se piquent de curiosité pour le beau jeune homme noir qu’elles surprennent à se baigner dans la rivière. Et de venir chaque jour l’observer à son insu. Jusqu’au jour où, glissant de leur poste d’observation dans une roncière, Sidney les repère et vole à leur secours.

Mais de retour chez elles les vêtements en lambeaux, c’est une tout autre version qu’elles donnent pour justifier leur sortie hors du périmètre autorisé et l’état de leur robes. Sidney ne les a pas sauvées mais agressées. Il n’en faut pas plus pour qu’une expédition punitive soit organisée. Non seulement ils s’en prennent à Sidney mais aussi à ses parents et à ses deux sœurs. La famille est torturée, massacrée. Seul Sidney survit, miraculeusement épargné par l’adjoint du sheriff, un certain Whyte.

Qu’est-ce qui a bien pu pousser Whyte, un blanc, à sauver la vie de Sidney ? Quel est le secret qui pèse sur sa conscience ?

Quête des origines

Dans l’unique goutte de sang, paru en cette rentrée littéraire aux éditions Plon, Arnaud Rozan revient sur cette période sombre de l’histoire où blancs et noirs grandissaient dans la peur de l’autre, où les lynchages de noirs étaient légion. L’esclavage, monnaie courante. A cette époque prévalait the one-drop-rule, la loi de l’unique goutte de sang. Autrement dit, il suffisait d’une seule goutte de sang noir dans l’ascendance d’un blanc, pour qu’il soit classé comme « nègre ». Et donc discriminé, voire violenté et même lynché. Sans le savoir, l’adjoint Whyte et Sidney ont un point commun, ce qui explique la clémence de ce dernier. Un point commun que le lecteur découvre au fil des pages, tandis que de son côté, Sidney tente de se reconstruire et part en quête de ses origines. Mais va surtout trouver l’injustice, la violence et la haine…

Un destin bouleversant, un personnage attachant, sur toile de fond des actions du Klu Klux Klan, des lynchages et des émeutes de l’été sanglant de Chicago. La seule faute de Sidney et de ses frères de couleur ? Etre nés noirs.

Informations pratiques

L’unique goutte de sang, Arnaud Rozan- Rentrée littéraire – Editions Plon, aout 2021 – 18€- 265 pages.