Constance Debré : Nom

Nom Constance Debré

C’est le troisième livre de Constance Debré, laquelle s’est imposée pour ses phrases coupées au sabre, la puissance de ses propos, les lignes qu’elle fait bouger. Cette fois, l’auteure s’interroge sur l’essence de notre identité : le nom.

Un livre qui bouscule et déplace les lignes

Alors que son père vit ses derniers instants et qu’elle est à son chevet, Constance Debré nous interroge sur l’importance du nom de famille. A fortiori un nom aussi connu que le sien avec des hommes politiques illustres, dont un premier ministre, un reporter de guerre Prix Albert Londres (père de Constance), des médecins renommés. Ces dernières années, Constance s’est dépouillée de tout pour ne garder que l’essentiel. De façon radicale. Elle a rendu sa robe d’avocate, s’est séparée de son mari, a quitté son appartement, a coupé les ponts avec beaucoup, s’est débarrassée du matériel.

« Marcher vers le vide, voilà, c’est ça ce qu’il faut faire, se débarrasser de tout, de tout ce qu’on a, de tout ce qu’on connaît, et aller vers ce qu’on ne sait pas. Sinon on ne vit pas. (…) Être libre, c’est le vide ce n’est que ce rapport avec le vide. »

Mais dans ce dénuement extrême, il y a une chose qui la suit, un héritage lourd : son nom. « Ce qui n’est pas nommé n’existe pas. Le nom est l’essence de notre identité ». Avant même de la connaître, avant même qu’elle ne se présente, son nom charrie dans son sillage l’héritage de sa famille, leurs empreintes dans l’histoire politique, médicale et autre. Ce nom qui est le nôtre, qui nous désigne, désigne en réalité notre famille. Et d’arriver à ce constat sidérant de vérité : « Notre identité c’est les autres ».

Transformer le réel

Constance Debré signe ici son troisième livre, Nom aux éditions Flammarion. Et force est de reconnaître qu’en trois livres, elle a su imposer son style cash et la puissance de ses propos sur la scène littéraire. Aucun de ses livres, aucune de ses phrases, aucun de ses mots n’est gratuit. Non, ses écrits ont pour mission de nous bousculer, de nous interpeller, de nous faire nous demander si le regard que nous portons sur la vie ne mérite pas de changer d’angle. Car d’un côté il y a les faits, incontestables, implacables. Et de l’autre, la représentation que nous en faisons. Or c’est cette représentation que Constance Debré entend remettre en question.  Pourquoi accepter que ce nom, qui parle en réalité de nos pères, nos mères, du passé, définisse notre identité dans nos sociétés actuelles ? Ne pourrait-on pas refuser cet héritage ?

Un livre qui bouscule et fait réfléchir.

Les livres de Constance Debré

Retrouvez ici, les deux précédents ouvrages de Constance Debré chroniqués les années passées. Il vous suffit de cliquer sur le titre pour accéder à la chronique :

Informations pratiques

Constance Debré : Nom- Editions Flammarion, février 2022 – 19 € – 169 pages

Mathias Malzieu : Le guerrier de porcelaine

le guerrier de porcelaine

Le roman le plus intime de Mathias Malzieu, lequel retrace l’enfance de son père, Mainou, à la fin de la de la deuxième guerre mondiale, en territoire occupé. Un livre d’une grande poésie, d’une indicible sensibilité, écrit à hauteur d’enfant.

Juin 1944, Montpellier. La grand-mère de Mathias Malzieu, mère de Mainou, décède en couches. Le bébé, une petite fille qui devait se prénommer Mireille, n’a pas non plus survécu. Tandis que son père est rappelé pour combattre, Mainou, alors âgé de neuf ans, est emmené chez sa grand-mère maternelle, au delà de la ligne de démarcation, caché dans une charrette de foin. C’est réfugié dans une ferme du Bas-Rhin, en territoire occupé, avec sa grand-mère, son oncle Emile et sa tante Louise, que Mainou va tenter de faire le deuil et de surmonter le vide de l’absence de père.

Il va aussi expérimenter la peur, quand les bombes sifflent, que les meubles tremblent, que le jardin se jonche de cratères d’obus et qu’il faut se réfugier en urgence à la cave. Heureusement, il y a l’oncle Emile et son amoureuse aux grenadines, Sonya, l’amie juive de sa maman planquée au grenier et ses poèmes, l’amour des siens et la belle relation qu’il entretient avec la cigogne qu’il a vue naître et qu’il a baptisée Marlène Dietrich. Mais aussi et surtout, il y a le formidable pouvoir de l’écriture, de l’imaginaire, qui lui permet de tenir, tandis que chaque jour il communique par écrit avec sa défunte mère, évoque avec elle en détail ses journées.

Cette maudite guerre prendra-t-elle fin un jour comme le lui a dit son oncle Emile? Pourra-t-il sortir librement dans la forêt, faire du vélo jusqu’au village sans crainte d’être arrêté? Et surtout, son père sortira-t-il indemne de ses combats et viendra-t-il le rechercher?

La guerre vue par un enfant

En cette rentrée littéraire 2022, c’est un livre plein de sensibilité, de tendresse, d’humour, que nous offre Mathias Malzieu aux éditions Albin Michel avec Le guerrier de porcelaine. L’auteur réussi à se glisser dans la tête d’un enfant de neuf ans avec une justesse sidérante. Et touchante. Il nous restitue admirablement bien la candeur, la douceur, l’émerveillement et les questionnements de l’enfance. Impossible de ne pas se prendre d’affection pour le petit Mainou, sa cigogne Marlène Dietrich et son hérisson Jean Gabin. Impossible de refermer le livre et de l’oublier. Dans chaque livre, il y a dans l’écriture et dans le regard de Mathias Malzieu une poésie qui fleure bon l’enfance, avant que les années parfois n’érodent notre capacité à nous émerveiller de tout, à nous intéresser à tout, à nous réjouir du plus infime bonheur du quotidien. Il y a cette fraicheur et cette beauté réconfortantes qui sont une signature de l’auteur, qu’il est bon de retrouver de livre en livre, comme des étoles de mots dans lesquelles on aime s’envelopper l’hiver venu.

Informations pratiques

Mathias Malzieu : Le guerrier de porcelaine- éditions Albin Michel, janvier 2022 – 19,90€ -296 pages

Rien ne t’appartient, Natacha Appanah

Rien ne t'appartient Appanah

Deuil et résurgence du passé

Depuis le décès de son mari Emmanuel trois mois auparavant, un homme auprès duquel elle a vécu un amour merveilleux pendant plus de 15 ans, Tara se sent couler. Certes, il y a les vagues de chagrin liées à la disparition qui la submergent. Certes, elle boit la tasse car il y a l’éloignement de son beau-fils dont elle avait espéré un rapprochement en pareilles circonstances.

Mais pas seulement.

Car Emmanuel était le seul à pouvoir la préserver de sa vie passée. Tel un barrage qui retenait le tsunami dévastateur de ses premières années de vie. Avec son décès, le barrage a cédé. Le passé qu’elle pensait dépassé n’est plus dans son dos. Il lui fait face. Et dans ses flots, une jeune fille prénommée Vijaya, ce qui signifie Victoire. Qui est cette fillette joyeuse, qui aimait rire, danser s’amuser et se croyait libre comme un oiseau ? Quel est son lien avec Tara ? De quel enfer Emmanuel a-t-il sauvé sa femme ?

Une enfance volée

Avec Rien ne t’appartient, paru aux éditions Galimard, je retrouve cette écriture très serrée, d’une puissance évocatrice rare, qui m’avait tant séduite dans Tropique de la violence ou Le ciel par-dessus le toit. Concise, avec des mots qui frappent comme des uppercuts, la romancière nous plonge dans l’enfance de l’héroïne, celle d’une fillette dont les parents ont disparu dans des circonstances dramatiques, prélude à une enfance chaotique, violente, infiniment traumatisante. Une enfance en enfer.

De ce pays dont elle est rescapée et qui n’est jamais nommé, elle garde le constat terrible que naître fille est une malédiction. Qui plus est grandir et devenir une « fille gâchée » parce qu’on se croyait libre d’aimer et de désirer. Libre de posséder son corps. Mais rien ne lui appartient en réalité, c’est ce qu’on s’est acharné à lui faire entrer dans la tête, jusqu’à ce qu’Emmanuel arrive en sauveur. Et lui rende sa liberté, celle d’exister, d’aimer et d’être aimée, de désirer, de rêver. D’être et d’être acceptée comme telle.

Un roman très fort, un portrait de femme infiniment touchant. Magnifique.

Informations pratiques

Rien ne t’appartient, Natacha Appanah – éditions Gallimard, août 2021 – 158 pages – 16,90€

Delta Blues, Julien Delmaire

delta blues

Un roman ou plutôt un voyage sensoriel au cœur du Mississipi des années 30. Envoutant.

L’enfer sur terre

Nous sommes dans le delta du Mississipi, berceau du blues, dans les années 30. Un état où naitre noir est un véritable fléau. Les bus, les soins, l’électricité sont réservés aux blancs. Les hommes encagoulés du Klu Klux Klan font régner la terreur. Et comme si cela ne suffisait pas, à la dureté du quotidien de la population noire s’ajoute cette année-là une terrible sécheresse. Alors certains, comme Dora, vendent leur corps pour nourrir leur enfant. D’autres, comme Bobby, jouent de la guitare dans les bars.

Mais dans cet enfer, il y a une lueur d’espoir, celle de l’indéfectible amour qui lie Betty et Steve. Tous deux sont jeunes, noirs et pauvres. Mais riches des sentiments qu’ils éprouvent l’un pour l’autre. Betty est blanchisseuse, nièce de la sorcière vaudou Saphira.  Une vieille femme qui intercède auprès des dieux pour influer sur le destin des êtres et qui réalise des potions pour soigner ses pairs.

Mais alors que les exécutions sommaires du KKK se multiplient, que les récoltes sont menacées par l’absence de pluie, que des meurtres sont perpétrés la nuit, Betty et Steve se pensent invincibles, portés par leur amour. Raison ou illusion ?

Et puis, il y a la musique. Partout. Tout le temps. Le blues qui console, berce, bat au rythme des récoltes dans les plantations, joué sur les guitares et les harmonicas.

Une immersion totale dans le Mississipi des années 30

Avec Delta Blues, paru en cette rentrée littéraire aux éditions Grasset, Julien Delmaire nous offre une véritable immersion dans le Mississipi des années 30. Ce n’est pas juste un voyage à travers les mots, à travers le temps et l’espace, c’est un concentré d’émotions, de perceptions, de parfums, de sons, de saveurs, de visions. On vit plus qu’on ne lit au diapason des personnages. Témoin et non juste lecteur, coupé du monde qui nous entoure le temps de la lecture.

L’écriture, très poétique, très mélodieuse est une partition sensorielle sur laquelle s’inscrivent les destins chahutés de cette population noire, mais aussi des métis, des Indiens, des blancs. Une galerie de personnages très riches qui chacun apportent une note différente de la vie d’alors. Un blues de 500 pages envoutant comme les sortilèges de Saphira, qui donne furieusement envie, la lecture terminée, de se plonger dans le blues de Robert Johnson, Willie Brown ou encore Sonny Boy.

Informations pratiques

Delta Blues, Julien Delmaire – rentrée littéraire – éditions Grasset, août 2021 – 500 pages

L’unique goutte de sang, Arnaud Rozan

L'unique goutte de sang

Esclavage, racisme, violence, haine, ou quand le pire loup pour l’homme est l’homme lui-même. Un roman intense et dur.

Haine raciale

Nous sommes dans les années 20 dans le Tennessee, plus précisément à Chattanooga. Un état où le lynchage des noirs est monnaie courante. Sans aucune forme de justice ni de procès.

Les enfants blancs sont élevés dans la terreur du « nègre », comme ce fut le cas pour Janice et Emily. Tandis que les enfants noirs apprennent très tôt à faire profil bas face aux blancs, à ne jamais les regarder dans les yeux, à se soumettre pour éviter les ennuis.

Mais malgré les injonctions parentales, Janice et Emily se piquent de curiosité pour le beau jeune homme noir qu’elles surprennent à se baigner dans la rivière. Et de venir chaque jour l’observer à son insu. Jusqu’au jour où, glissant de leur poste d’observation dans une roncière, Sidney les repère et vole à leur secours.

Mais de retour chez elles les vêtements en lambeaux, c’est une tout autre version qu’elles donnent pour justifier leur sortie hors du périmètre autorisé et l’état de leur robes. Sidney ne les a pas sauvées mais agressées. Il n’en faut pas plus pour qu’une expédition punitive soit organisée. Non seulement ils s’en prennent à Sidney mais aussi à ses parents et à ses deux sœurs. La famille est torturée, massacrée. Seul Sidney survit, miraculeusement épargné par l’adjoint du sheriff, un certain Whyte.

Qu’est-ce qui a bien pu pousser Whyte, un blanc, à sauver la vie de Sidney ? Quel est le secret qui pèse sur sa conscience ?

Quête des origines

Dans l’unique goutte de sang, paru en cette rentrée littéraire aux éditions Plon, Arnaud Rozan revient sur cette période sombre de l’histoire où blancs et noirs grandissaient dans la peur de l’autre, où les lynchages de noirs étaient légion. L’esclavage, monnaie courante. A cette époque prévalait the one-drop-rule, la loi de l’unique goutte de sang. Autrement dit, il suffisait d’une seule goutte de sang noir dans l’ascendance d’un blanc, pour qu’il soit classé comme « nègre ». Et donc discriminé, voire violenté et même lynché. Sans le savoir, l’adjoint Whyte et Sidney ont un point commun, ce qui explique la clémence de ce dernier. Un point commun que le lecteur découvre au fil des pages, tandis que de son côté, Sidney tente de se reconstruire et part en quête de ses origines. Mais va surtout trouver l’injustice, la violence et la haine…

Un destin bouleversant, un personnage attachant, sur toile de fond des actions du Klu Klux Klan, des lynchages et des émeutes de l’été sanglant de Chicago. La seule faute de Sidney et de ses frères de couleur ? Etre nés noirs.

Informations pratiques

L’unique goutte de sang, Arnaud Rozan- Rentrée littéraire – Editions Plon, aout 2021 – 18€- 265 pages.

Double Nelson, Philippe Djian

Double Nelson Djian Flammarion

En cette rentrée littéraire, Philippe Djian nous parle d’amour, ou plus exactement, de la renaissance d’un amour.

Fin d’un amour ou nouveau départ

Le livre commence sur un amour qui s’achève. Sur une gifle qu’Edith donne à Luc, l’homme dont elle partage la vie depuis neuf mois. Ils viennent pourtant de passer ensemble des mois intenses, enfiévrés, passionnés. Eux dont les univers sont si différents qu’ils n’auraient jamais dû se rencontrer. Edith fait en effet partie des forces spéciales d’intervention de l’armée et a toujours l’esprit squatté par une nouvelle mission, mission dont elle ne peut à chaque fois dévoiler que quelques bribes à Luc. Tout en ne vivant, ne dormant, ne parlant que de cela.

Luc, quant à lui, est écrivain. Et, même si cette rupture sentimentale est douloureuse, il sait par expérience qu’elle sera créatrice. Rien de tel qu’une rupture, des tensions, de la colère, pour alimenter l’écriture.

Seulement voilà, alors que l’inspiration lui revient, qu’il pense avoir tourné la page avec Edith comme avec les précédentes femmes de sa vie, Edith resurgit. A la faveur d’une mission qui a mal tourné, elle a besoin de se cacher quelque temps chez Luc. Ce dernier accepte.

Cela va-t-il demeurer une simple cohabitation « amicale », ou cette proximité physique va -t-elle attiser à nouveau les braises de l’amour ? En finit-on vraiment un jour avec nos histoires d’amour ?

L’amour toujours en cette rentrée littéraire

L’amour toujours, c’est un peu la morale du roman de Philippe Djian, Double Nelson, paru chez Flammarion en cette rentrée littéraire. L’amour qui perdure, même au-delà de la rupture, comme une part de soi. Une part de son histoire.

J’avoue avoir un sentiment très mitigé concernant ce roman. Ce ressenti n’est que le mien. Je reste dubitative, ma lecture terminée. J’ai été embarquée par le début du roman, par cette histoire d’amour qui ne se clôt pas vraiment et étais impatiente de voir si les personnages allaient pouvoir se donner une seconde chance. Or ce virage a mis du temps à être pris et entre les deux, un sentiment de vide, de flottement, de stagnation. Je me suis obligée à terminer ma lecture mais ai peiné, peu sensible au caractère loufoque et peu crédible des rebondissements concernant la mission d’Edith, cherchant une tension narrative qui ne venait pas. Je vous laisse donc juge et suis impatiente de connaitre votre avis !

Informations pratiques

Double Nelson, Philippe Djian – rentrée littéraire – Editions Flammarion, août 2021- 232 pages – 20€

Au-delà de la mer, Paul Lynch

au delà de la mer Lyn
ch

Deux hommes en plein océan, au cœur d’une terrible tempête. Face à face entre deux personnalités que tout oppose et face à face avec soi-même.

Au cœur de la tempête

Dans ce petit port d’Amérique du Sud, Arturo, le patron, a bien tenté de faire entendre raison à Bolivar. En vain. Malgré la tempête annoncée et le fait que pratiquement tous les autres bateaux soient restés à l’ancre, il veut partir en mer. Entêtement ? Inconscience ? Cupidité ? Et comme si son entêtement ne suffisait pas, son acolyte, un pêcheur expérimenté comme lui, n’est pas là. Pour l’accompagner, il devra se contenter d’un jeunot novice, prénommé Hector. Un ado qui laisse derrière lui sa petite amie et son lycée pour une sortie en mer censée lui rapporter un peu d’argent de poche.

Tous deux prennent la mer, l’un confiant, l’autre tremblant. Mais les premières heures semblent donner raison à la détermination de Bolivar. Ils peuvent pêcher tranquillement. Jusqu’à cette nuit où les éléments se déchainent brusquement. Un terrible ouragan fonce droit sur leur embarcation. Le bateau est balloté comme une coquille de noix, submergé par les paquets de mer qui déferlent sans cesse et malmènent l’équipage. Sans plus de moteur, de radio ni de nourriture, commence alors une longue dérive au milieu de l’océan Pacifique. L’occasion pour les deux marins d’un face-à-face forcé, l’un avec l’autre, mais aussi avec leur propre conscience. Qu’ont-ils fait de leur vie ? Ont-ils des regrets ? Des remords ? Qu’est-ce que le bonheur ? La culpabilité? Autant de questions métaphysiques auxquelles leur longue dérive leur laisse le loisir de penser.

Rédemption

J’avais découvert Paul Lynch en 2014 avec son magnifique roman Un ciel rouge le matin (chronique en cliquant sur le titre). Je le retrouve avec bonheur dans Au-delà de la mer, paru aux éditions Albin Michel en cette rentrée littéraire.

C’est un roman dans lequel Paul Lynch cherche à mettre ses personnages face à eux-mêmes. Alors qu’il y a de grandes chances pour qu’ils n’en sortent pas vivants, qu’ils n’ont plus rien à perdre et ont tout à gagner au contraire à se montrer tels qu’ils sont vraiment, ils reviennent sur leurs choix de vie, leurs motivations, le sens de la vie, la notion de liberté, de vérité. Ils laissent tomber les masques. L’occasion pour Bolivar, si cynique, si indifférent aux autres jusqu’alors, de faire rédemption. De se métamorphoser sous la menace de la mort.

Un roman méditatif sur la condition humaine, où homme et nature s’affrontent. Une nature malmenée par l’homme avec cette mer jonchée de détritus, qui prend ici sa revanche et lui réclame des comptes.  Un roman d’une grande intensité et d’une grande puissance évocatrice.

Paul Lynch

Informations pratiques

Au-delà de la mer, Paul Lynch- rentrée littéraire – Editions Albin Michel, août 2021 – 232 pages – 19,90€

Revenir à toi, Léonor de Récondo

revenir à toi

Une rentrée littéraire sous le signe de l’émotion avec « Revenir à toi », un magnifique roman de Léonor de Récondo.

Retrouver sa mère

Magdalena est une comédienne connue et reconnue, tant au théâtre qu’au cinéma. Quand son agent l’appelle, pour lui dire qu’on a retrouvé sa mère disparue 30 ans plus tôt, elle n’hésite pas. Elle plaque tout et prend le premier train de Paris pour Bordeaux, sans aucun bagage. Juste avec ses souvenirs.

Tandis que les kilomètres et les paysages défilent par la fenêtre du train, elle se souvient de son enfance. De sa maman, Apollonia, qui passait ses journées allongée, mutique, en proie à une dépression profonde. De ses grands parents paternels chez lesquels ils vivaient tous. De l’empathie de son grand-père envers sa mère et du mépris de sa grand-mère envers cette dernière. Du jour terrible où son père lui a annoncé au retour de l’école que sa mère était partie. Elle était alors âgée de 14 ans.

Partie où ? Combien de temps ? Pourquoi ? Personne ne veut ou ne peut lui donner de réponse. Inlassablement, Magdalena revient à la charge. Questionne. Sans succès. Quand peu de temps après, son père rencontre une autre femme et part vivre chez elle, laissant Magdalena chez ses grands-parents, il lui faut encore surmonter cette épreuve. Composer avec le vide, l’absence, le manque.

Le théâtre devient alors sa colonne vertébrale, son oxygène. Jusqu’à ce jour où le passé la rattrape.

Se réapproprier son passé

Revenir à toi, de Léonor de Récondo, ou comment se réapproprier son passé. Comment reconstituer le puzzle de sa vie, sans plus jouer, sans masque. Outre un bouleversant roman d’amour filial, c’est un bel hommage au théâtre que nous offre la romancière. Antigone a toujours résonné de façon très forte chez Magdalena. Sans qu’elle ne comprenne pourquoi. Mais ce qui n’était jusqu’alors qu’un constat fait soudain sens : elle était le porte-voix d’Antigone car sa vie, derrière son sourire de façade, sa joie apparente, cachait une blessure. Celle de l’arrachement à sa mère, de l’abandon de son père, de cette vie familiale sacrifiée. Un vide béant. Dès lors, se glisser dans la peau de personnages lui a permis de crier sa colère, sa douleur, son chagrin, ce qu’elle ne s’autorisait jamais à faire dans la vie. Et quand elle découvre le secret des origines de sa mère, les blessures qui l’ont fait plonger dans une si profonde dépression, elle réalise qu’elle n’est pas la seule à porter ce fardeau du secret, du vide, du chagrin. Les points d’interrogation s’effacent. Chacune peut se réapproprier son passé, sa vie. Et avancer.

C’est indiciblement émouvant, d’une grande fluidité et d’une grande justesse.

Informations pratiques

Revenir à toi, Léonor de Récondo – rentrée littéraire – éditions Grasset, août 2021 – 176 pages

Soleil amer, Lilia Hassaine

soleil amer

Le parcours de deux frères jumeaux séparés dès la naissance sur fond d’immigration dans les années 60. Une analyse et une plume brillantes.

Immigration et désillusions

Années 60. A Sétif en Algérie, Naja élève seule ses enfants. Son mari Saïd est en effet parti six mois plus tôt travailler en France en région parisienne, sélectionné pour sa robustesse et le faible coût de main d’œuvre qu’il représente. Le frère de ce dernier, Kader, l’a d’ailleurs précédé et ne semble pas déterminé à revenir.

Quand Saïd propose à Naja et aux enfants de le rejoindre en France, Naja pense que s’ouvre devant elle une vie enfin plus facile. Une vie dans laquelle ses enfants ne manqueront de rien. Mais la désillusion est grande. Non seulement France ne rime pas avec abondance, mais Saïd a changé. Violent, alcoolique, tyrannique.

Si Saïd a un salaire modeste, son frère Kader, marié à Eve, une Française, s’en sort mieux. Il vit dans un pavillon avec jardin, là où Naja, Said et les enfants s’entassent dans un appartement vétuste. Une situation enviable si ce n’est qu’ils n’ont pas d’enfant.

Aussi, quand Naja tombe enceinte de faux jumeaux, se pose la question de deux bouches de plus à nourrir très bientôt, alors qu’ils peinent déjà à joindre les deux bouts. Saïd lui propose de confier l’un des jumeaux à son frère à la naissance, sans rien révéler à personne, pas même plus tard aux jumeaux eux-mêmes. Soumise, Naja se dit que l’un de ses fils aura au moins la garantie de ne manquer de rien. Quitte à ce que son cœur de maman soit lacéré à la perspective de se séparer de lui. Et les jumeaux, ressentiront-ils ce manque de l’Autre ? Sentiront-ils qu’il existe une part de chacun d’entre eux ailleurs ? Vaut-il mieux pour eux qu’ils n’apprennent jamais le mensonge qui les entoure ?

Gémellité, des liens si particuliers

Dans Soleil amer, en lice pour le Prix Goncourt 2021, Lilia Hassaine explore la spécificité des liens entre les jumeaux à travers l’histoire de Daniel et Amir. Des jumeaux qui ignorent leur véritable parenté et vont évoluer dans des milieux sociaux radicalement différents.  Avec l’immigration algérienne en toile de fond dans les années 60, Lilia Hassaine nous plonge dans le quotidien des familles venues d’Afrique du Nord le cœur plein d’espoir. Des familles dans lesquelles naitre fille est un fléau, la condamnation à devenir l’esclave des frères puis du mari.  Des hommes et des femmes que l’on entasse dans des HLM de banlieue, véritables ghettos, qui se délabrent faute d’entretien. Le soleil promis est amer.

C’est une peinture très fidèle et très intéressante que nous livre la romancière sur l’immigration, le racisme, la solidarité entre immigrés, le sort des femmes, les politiques d’intégration. Avec une plume sensible, délicate, un style remarquable, elle nous entraine dans le sillage des jumeaux et de leurs familles respectives sur trente années.

Un roman indiciblement touchant. Magnifique. Une prise de conscience ou un rappel nécessaire.

Informations pratiques

Soleil amer, Lilia Hassaine – rentrée littéraire – éditions Gallimard, août 2021 – 16,90€ – 158 pages

Rencontre avec Julien Delmaire

« Le roman est plus comme un trip alors que la poésie est plus comme un shoot »

delta blues

En cette rentrée littéraire des éditions Grasset, Julien Delmaire publie un roman fascinant Delta Blues. Un véritable voyage dans le Mississipi des années 30. Rencontre avec l’auteur.

Avant le roman, il y a eu la poésie

J’ai commencé par la poésie. J’ai publié 6 recueils de poésie avant de publier mon premier roman. J’ai commencé avec le slam en 2001. J’étais tellement féru de poésie, de cette alchimie verbale entre les mots, que je ne ressentais pas vraiment le besoin de m’aventurer vers le roman.

Quel est le déclic qui vous a fait faire le grand saut de la poésie au roman ?

Je m’étais lancé dans un poème en prose plus long que d’habitude. Et arrivé à 15 ou 20 pages, je me suis dit que je tenais peut-être là le début de quelque chose. J’ai continué à écrire, ai éprouvé le besoin de faire naitre d’autres personnages. Et j’ai découvert le plaisir de la longue durée, de pouvoir créer d’autres temporalités. Le roman est plus comme un trip alors que la poésie est plus comme un shoot. Aujourd’hui, je passe ma poésie en contrebande dans le roman. Aujourd’hui le roman est le lieu qui accueille tout ce que j’ai envie d’expérimenter.

Parlez-nous de Delta Blues, votre quatrième roman

Je l’ai en tête depuis une dizaine d’années. J’ai mis 2 ans ½ à l’écrire. C’est un peu la quintessence de tout ce qui était en germe dans mes précédents livres :  la musique, les paysages et des visages qui se rencontrent pour créer un rêve éveillé où l’on chemine, pris par la main par le blues.

Faites-nous le pitch du roman

On est en 1932 dans le delta du Mississipi, où il y a une sécheresse terrible. C’est en quelque sorte « un polar climatique », c’est-à-dire que la sécheresse est omniprésente dès les premières pages et on sent qu’un drame se prépare. Le roman s’ouvre comme un roman d’amour, avec deux amants noirs, Betty et Steve. Cet amour-là est tout ce qu’il leur reste pour résister à un contexte économique et politique extrêmement oppressant. Le delta du Mississipi à cette époque est d’ailleurs surnommé par les noirs « l’enfer sur terre ».

Il y a une forte dimension mystique dans le roman

Il y a beaucoup de références au vaudou qui était extrêmement vivace dans le Mississipi de l’époque. C’est à la fois une religion (rites, invocations, sortilèges) et une médecine alternative basée sur la connaissance des plantes.  Les noirs n’avaient en effet pas accès à la médecine officielle. Saphira dans le roman est une sorcière vaudou, qui interpelle les divinités et influe sur le destin des personnages.

Quel a été l’élément déclencheur de ce roman ?

C’est la légende de Robert Johnson, un des plus fameux bluesmen des années 30. Il est réputé car il aurait fait un pacte avec le dieu Vaudou, Legba. Legba lui aurait pris sa guitare et l’aurait accordée de telle sorte qu’ensuite, Robert Johnson est devenu un prodige de la guitare. Il est présent dans ce roman et le traverse sous le nom de Bobby.

Je vous donne rendez-vous très bientôt pour partager avec vous mes impressions de lecture enthousiastes sur ce roman!