Une famille comme il faut, Rosa Ventrella

Une famille comme il faut
©Karine Fléjo photographie

Une auteure italienne à suivre absolument, qui réussit le tour de force de nous livrer un roman lumineux et grave à la fois. Un magnifique destin de femme.

Dans ce village de pêcheurs de Bari, région italienne des Pouilles, Maria semble destinée à ne pas faire d’études poussées et à épouser un pécheur du coin. Comme les autres filles du village. Comme sa mère, une femme effacée, soumise, à la beauté fanée, aux prises avec un mari d’une humeur exécrable et violent.

Mais justement, Maria n’est pas comme les autres filles du coin. Son teint foncé comme une prune bien mûre, son caractère rebelle, sa détermination, mais aussi sa grande intelligence, en font une fillette à part. Indomptable. Ne la surnomme-t-on pas à ce titre « Malacarne », ce qui signifie « mauvaise graine »? Peu lui importe ce que l’on dit ou pense d’elle.

Très vite, en voyant le respect et l’admiration qu’inspire le frère de sa copine Maddalena, un des rares enfants du village à avoir poussé relativement loin ses études, Maria sait qu’avec de brillants résultats scolaires, elle pourra peut-être échapper à sa triste condition et changer le cours de son destin.

Et puis, elle peut compter sur Michele, son camarade et indéfectible soutien. Une amitié amoureuse qui se doit d’être clandestine cependant, car Michele est le fils d’une famille détestée dans tout le village. Deux enfants pointés du doigt, au ban. Deux solitudes qui se comprennent.

 » C’était peut-être cela le secret de notre amitié. Nous étions tous les deux invisibles et l’un donnait de la consistance à l’autre ».

Mais tout comme Maria refuse de se résigner à sa condition modeste, elle refuse de se plier aux attentes de sa famille quant à ses fréquentations.

Parviendra-t-elle à sortir du sentier qu’on a tracé pour elle et à cheminer vers une vie qu’elle se sera choisie? Comment poursuivre ses rêves sans avoir le sentiment de trahir les siens, ses origines, ses valeurs?

Un magnifique destin de femme

Je découvre avec bonheur Rosa Ventrella, auteure italienne talentueuse, dont les éditions Pocket publient Une famille comme il faut, tandis que simultanément paraît son nouveau roman aux éditions Les escales : La liberté au pied des oliviers.

C’est un véritable voyage en Italie, au bord de la mer adriatique, que nous offre la romancière. Parfums, couleurs, odeurs, accent chantant, la puissance évocatrice du roman est exceptionnellement forte. On suit la jeune « Malacarne » dans son apprentissage de la vie, on admire son courage et sa détermination sans faille, on se prend d’une irrépressible affection pour cette enfant désireuse de prendre son destin en main contre vents et marées.

Un roman dense, touchant, grave et lumineux à la fois, véritable ode à l’amour et à l’amitié. Un livre qui trouve son écho dans ces propos de Nelson Mandela : « Lorsque les gens s’élèvent au dessus des circonstances de leur vie et se servent de leurs problèmes pour s’obliger à se surpasser, ils accèdent à la grandeur. »

Informations pratiques

Une famille comme il faut, Rosa Ventrella – éditions Pocket, mai 2020 – 332 pages –

L’invention des ailes, de Sue Monk Kidd (éditions J.C. Lattès) : coup de coeur!

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L’invention des ailes, de Sue Monk Kidd

Éditions Jean-Claude Lattès, janvier 2015

Puissant…  » L’‘invention des ailes  » dépeint la brutalité de l’esclavage avec une subtilité et une intensité qui rappellent les romans de Toni Morrison.

Sarah Grimké n’a que onze ans quand sa mère lui offre une esclave, la petite Handfull. Mais déjà, Sarah s’insurge contre les tâches avilissantes et inhumaines des noirs de la plantation. Recevoir une esclave en cadeau, être censée la traiter en sous-être humain la choque, contrairement au reste de sa famille, propriétaire d’une riche plantation. Par son refus de recevoir cette esclave personnelle, qui lui échoira pourtant, elle scellera son opposition au système. Et n’aura de cesse de combattre l’esclavage par la suite. Avec une obsession : la libération de Handfull. Un combat qu’elle mènera de front avec sa jeune sœur Angelina dont elle est aussi la marraine. Un amour sororal d’une force inouïe, à même de leur faire soulever des montagnes. Deux femmes déterminées, courageuses, qui pour défendre leurs valeurs ne vont pas hésiter à rompre avec leur famille, leur religion, leur terre natale et leurs traditions. Deux femmes qui, loin de reculer devant les nombreux obstacles qui s’érigent devant elles, vont inventer des ailes pour les surmonter, trouvant en chaque difficulté une motivation supplémentaire.
En relatant avec brio la vie romancée des sœurs Grimké, premières propagandistes de la cause abolitionniste mais aussi parmi les premières penseuses majeures du féminisme américain, Sue Monk Kidd nous plonge dans un récit aussi passionnant que bouleversant, superbe ode à la liberté et au courage. Impossible de ne pas s’attacher aux personnages, de ne pas se laisser happer par leurs destins entremêlés. Impossible de ne pas s’embraser au feu de l’indépendance qui les consume. Et comme le souligne fort justement l’auteur : être libre ne signifie pas seulement être libre de ses mouvements, mais aussi être libre dans son esprit.
Un coup de cœur !

L’invention des ailes, de Sue Monk Kidd ( éditions JC Lattès)

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L’invention des ailes, de Sue Monk Kidd

Éditions JC Lattès, janvier 2015

Caroline du Sud, 1803. Fille d’une riche famille de Charleston, Sarah Grimké sait dès le plus jeune âge qu’elle veut faire de grandes choses dans sa vie. Lorsque pour ses onze ans sa mère lui offre la petite Handful comme esclave personnelle, Sarah se dresse contre les horribles pratiques de telles servilité et inégalité, convictions qu’elle va nourrir tout au long de sa vie. Mais les limites imposées aux femmes écrasent ses ambitions.
Une belle amitié nait entre les deux fillettes, Sarah et Handful, qui aspirent toutes deux à s’échapper de l’enceinte étouffante de la maison Grimké. À travers les années, à travers de nombreux obstacles, elles deviennent des jeunes femmes avides de liberté et d’indépendance, qui se battent pour affirmer leur droit de vivre et se faire une place dans le monde.
Une superbe ode à l’espoir et à l’audace, les destins entrecroisés de deux personnages inoubliables !

Informations pratiques :

Nombre de pages : 477

Prix éditeur : 22€

L’art d’écouter les battements de coeur, de Jan-Philipp Sendker ( éditions JC Lattès) : le roman de votre été!

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L’art d’écouter les battements de cœur Jan-Philipp Sendker

Éditions Jean-Claude Lattès, mars 2014

Une histoire d’amour empreinte de spiritualité orientale et d’humanité. Le roman de votre été!

« Il peut arriver dans la vie quelque chose comme un tournant catastrophique, lorsque le monde tel qu’on le connait cesse d’exister. Un moment qui fait de nous quelqu’un d’autre, en l’espace d’un battement de cœur. (…) Ces moments sont-ils la conclusion dramatique d’un long processus, une conclusion prévisible si on avait su lire les présages au lieu de les négliger? Et si ce tournant existe vraiment, en avons-nous conscience au moment où ils se produisent ou bien n’identifions-nous cette rupture que rétrospectivement?  C’est ce que se demande Julia depuis la disparition aussi soudaine qu’inexpliquée de son père, Tin Win, avocat réputé de Wall-Street, quatre ans plus tôt. Enlèvement? Meurtre? Fuite délibérée? Comment imaginer qu’il ait abandonné femme et enfant? Plus elle se repasse en boucle le film de sa disparition, plus elle réalise à quel point la vie passée de cet homme qu’elle vénérait était un mystère. Les seuls renseignements lui viennent des services de l’immigration : né à Rangoon, son père est venu de Birmanie aux États-Unis en 1942 avec un visa étudiant. Après des études de droit à New-York, il est devenu citoyen américain.

Désireuse de percer le mystère de ses origines, Julia décide d’aller en Birmanie, dans le village où son père a grandi. Elle tombe alors sur un vieil homme, U Ba, au regard pénétrant. Plus troublant encore : il s’adresse à elle comme s’il la connaissait depuis toujours, comme s’il savait qu’un jour, elle serait venue à lui. A ses côtés, Julia va tourner les pages du passé de son père, de cet enfant devenu aveugle qui, du fait de son handicap, avait développé un sens extraordinaire : la faculté d’interpréter les battements de cœur. Et tout particulièrement ceux de Mi Mi, le philosophal amour de sa vie, auquel il a été arraché…

L’art d’écouter les battements de cœur est un conte philosophique d’une humanité, d’une sagesse et d’une sensibilité extraordinaires. D’emblée, le lecteur se glisse aux côtés de Julia et s’envole en Birmanie, pays où les traditions, le respect dû aux anciens et les superstitions sont si prégnants. Cette histoire d’un amour absolu, qui fait fi des handicaps physiques, du temps et de la distance, est aussi vibrante que belle et nous invite à regarder au delà des apparences. Car  » les yeux sont les plus trompeurs de tous »…

Un roman qui se savoure et qui, à n’en pas douter, fera battre votre cœur au diapason du sien.

P. 123 : Nos organes sensoriels adorent nous égarer et les yeux sont les plus trompeurs de tous. Nous avons bien trop confiance en eux. Nous croyons voir le monde qui nous entoure et pourtant nous n’en percevons que la surface. Il nous faut apprendre à deviner la vraie nature des choses, leur substance, et à cet égard, les yeux sont plus un obstacle qu’une aide.

Coup de coeur pour « Le sourire des femmes, de Nicolas Barreau » : le livre qui délivre…

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Nicolas Barreau

Le sourire des femmes, de Nicolas Barreau

Éditions Héloïse d’Ormesson, février 2014

« Je vais maintenant vous révéler un secret, mademoiselle Mirabeau, déclara-t-il, et chacun d’entre nous savait ce qui allait suivre, car nous l’avions tous déjà entendu une fois. Un bon livre est bon à chaque page. » Quand Aurélie, lectrice très occasionnelle, referme le roman qu’elle a entre les mains, nul doute pour elle qu’il s’agit d’un « bon » livre. Mieux : il s’agit DU livre, celui qui vient de lui sauver la vie grâce à l’éclairage apporté sur son existence, le livre qui l’aidera à surmonter les épreuves et l’accompagnera en tout lieu et en tout temps. Un livre lumière.

C’est pourtant le hasard – ou le destin?, qui l’a guidée vers ce roman joliment intitulé Le sourire des femmes. Dévastée par le départ de son compagnon, éplorée par le décès aussi soudain que récent de son père, la jeune restauratrice erre dans les rues de Paris, submergée par des idées sombres. Réfugiée dans une librairie de l’île Saint Louis pour échapper à un policier un peu trop insistant qui craint qu’elle ne tente de mettre fin à ses jours, elle se saisit du premier livre venu. Et de retour chez elle, confortablement installée pour lire, c’est le choc. Non seulement ce roman lui insuffle une extraordinaire foi en la vie, mais la comédie romantique qu’elle a entre les mains évoque une restauratrice trentenaire qui lui ressemble. Plus troublant encore, le restaurant choisi par l’auteur est SON propre restaurant…

Les informations sur la quatrième de couverture mentionnent que l’auteur, un certain Robert Miller, est un ancien ingénieur automobile résidant près de Londres. Comment cet homme peut-il connaître son petit restaurant de la rue Princesse, dans le quartier germanopratin? Comment se fait-il que l’héroïne soit son si fidèle reflet? Pour le savoir, mais aussi pour le remercier de lui avoir redonné goût à la vie, une seule solution : écrire à l’auteur. Mais ce qui semblait simple, à savoir initier un dialogie par écrits interposés, se complique quand l’auteur s’avère aussi mystérieux que ce Robert Miller, aussi insaisissable que l’air… Qui est-il vraiment? Et son éditeur, André Chabanais, pourquoi semble t-il faire barrage entre l’auteur et elle?

Dans cette comédie romantique à deux voix, Nicolas Barreau nous entraine de quiproquos en quiproquos, de petits en gros mensonges, de sorte qu’on s’interroge avec malice sur la façon dont les protagonistes vont bien pouvoir retomber sur leurs pieds. Une histoire d’amour indiciblement attachante, cuisinée avec beaucoup de talent, des zestes d’humour et énormément d’amour. A consommer sans modération!

Un ciel rouge le matin, de Paul Lynch (éditions Albin Michel) : un premier roman juste magnifique!

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Un ciel rouge le matin, de David Lynch

Éditions Albin Michel, mars 2014

Printemps 1832. Au service du même propriétaire terrien depuis plusieurs générations, la famille de Coyle s’est toujours appliquée à la tâche. Son père y a même laissé la vie. Aussi, quand Coyle apprend que lui et les siens sont expulsés, c’est un indicible sentiment d’injustice qui l’envahit. Il veut que le propriétaire anglais, Monsieur Hamilton, lui motive sa décision. Mais la conversation tourne mal et le maître se tue dans une malencontreuse chute. Accusé de meurtre, Coyle n’a d’autre choix que de fuir, d’abandonner la mort dans l’âme femme et enfant. Cependant les hommes de main de Hamilton, notamment John Faller, n’entendent pas renoncer aussi facilement. La chasse à l’homme est lancée. Impitoyable. Incessante. Terrifiante.

Devenu fugitif, Coyle s’embarque sur un bateau en partance pour les États-Unis. Dans son esprit, l’espoir de revenir tôt ou tard en Irlande, tant le lien à la terre, aux racines, est puissant. Mais la Pennsylvanie n’est pas l’eldorado tant espéré. L’exploitation humaine et la violence y font rage. Et Faller a lui aussi fait le voyage… La traque continue.

Paul Lynch signe ici un remarquable premier roman. Un roman dense, d’une puissance évocatrice exceptionnelle, où la nature se révèle être un personnage à part entière. L’Irlande du XIXème siècle est en effet décrite avec lyrisme dans toute sa beauté, sa luxuriance, son âpreté aussi. On sent les parfums, on admire les couleurs, on cuit sous le soleil, on s’engouffre dans le sillage de la plume si puissante et si belle de l’auteur, témoin catapulté au coeur des scènes plus que lecteur.

Un roman à lire absolument.

Un auteur à suivre assurément.

Le sourire des femmes, de Nicolas Barreau (éditions Héloïse d’Ormesson)

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Le sourire des femmes, de Nicolas Barreau

Editions Héloïse d’Ormesson, février 2014

« L’année dernière, en novembre, un livre m’a sauvé la vie. Je sais que cela peut sembler invraisemblable et pourtant c’est exactement ce qui s’est passé, un jour qui ressemblait à tous les autres. Un jour où mon imbécile de cœur s’était brisé. »

Le hasard n’existe pas ! Aurélie, jeune propriétaire d’un restaurant parisien, en est convaincue depuis qu’un roman lui a redonné goût à la vie. À sa grande surprise, l’héroïne du livre lui ressemble comme deux gouttes d’eau. Intriguée, elle tente d’entrer en contact avec l’auteur, un énigmatique collectionneur de voitures anciennes qui vit reclus dans son cottage. Qu’à cela ne tienne, elle est déterminée à faire sa connaissance, mais l’éditeur du romancier ne va pas lui faciliter la tâche. S’ensuit une série de rendez-vous manqués et de quiproquos délicieux.

Comédie romantique qui peint avec saveur un Paris chromo et gourmet, Le Sourire des femmes revisite le nouveau désordre amoureux non sans un soupçon de magie et un zeste d’enchantement.

L’analphabète qui savait compter, de Jonas Jonasson (éditions Presses de la cité)

 

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L’analphabète qui savait compter, de Jonas Jonasson

Traduit du suédois par Carine Bruy

Éditions Presses de la cité, octobre 2013

Après le succès mondial du Vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire, Jonas Jonasson nous livre une comédie tout aussi explosive que la première.

Personne n’avait vérifié si tous les videurs de latrines du ghetto de Soweto étaient effectivement analphabètes, mais tout le monde partait de ce postulat. Moralité, Nombeko Mayeki, fluette gamine de douze ans employée au nettoyage, fut déclarée analphabète. Sans que quiconque ne le testât. Naitre dans les années 1960 en Afrique du sud, qui plus est fille, ne laissait en effet augurer qu’un piètre avenir, une espérance de vie et un horizon limités, l’absence d’études.

Mais.

Mais Nombeko n’est pas une fillette comme les autres. Et si elle déjouait les statistiques selon lesquelles la probabilité qu’une analphabète née dans les années 1960 à Soweto grandisse en dehors du ghetto, côtoie rois et présidents, n’est seulement que d’une sur quarante-cinq milliards six cent soixante-six millions deux cent douze mille huit cent dix? Dès l’âge de cinq ans, son esprit vif et son intelligence hors normes furent de fait remarqués par sa mère. Championne de calcul mental, assoiffée de connaissances, Nombeko est très vite repérée par ses supérieurs et promue au rang de chef des latrines malgré son jeune âge. Et ce n’est que la première marche d’une ascension aussi exceptionnelle que rocambolesque. Son rêve absolu, sa quête suprême : fréquenter la Bibliothèque nationale de Pretoria, s’immerger dans ces milliers d’ouvrages pour épancher sa soif d’apprendre.

Avec ce nouveau roman, Jonas Jonasson nous entraine au pas de course sur les traces de personnages détonants et étonnants, des agents du Mossad aux jumeaux ennemis en passant par des sœurs chinoises faussaires, un potier paranoïaque ou encore une jeune femme explosive. Les rebondissements et les gags explosent de toutes parts tel un feu d’artifice. L’espièglerie et la ruse de l’héroïne font mouche. L’humour de l’auteur aussi. Une comédie complètement déjantée! Et savoureuse.

Si vous avez envie de faire travailler vos zygomatiques, alors nul doute, ce roman est pour vous!

Informations pratiques :

Nombre de pages : 476

Prix éditeur : 22€

ISBN : 978 2258 097063

 

La Kar’Interview de Pamela Hartshorne

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La Kar’Interview de Pamela Hartshorne, auteur de La nuit n’oubliera pas (éditions de L’Archipel).

La nuit n’oubliera pas, ce sont deux femmes, deux époques, deux destins séparés par quatre siècles mais avec un seul et unique but  : sauver une enfant en danger. Et si le temps ne se déroulait pas linéairement?…

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Rencontre avec l’auteur : 

Karine Fléjo : Quelle est la place de la ville de York (nord de l’Angleterre) dans ce roman?

Pamela Hartshorne : Une place très importante, d’autant que mes recherches pour mon doctorat d’histoire médievale portaient sur les conseils de quartier dans cette ville au XVIème siècle. Je vis à York, au centre de la ville. Chaque jour je marche dans ces rues et j’imagine la vie des gens qui étaient dans ces conseils.C’est une ville où l’histoire est très présente, très forte, que ce soit dans les pierres, les constructions anciennes, comme si les murs avaient absorbé l’histoire. Ecrire ce roman, c’était un moyen de créer ce monde découvert dans les archives et de le rendre présent dans un autre univers, aujourd’hui. Oui, la ville de York est le personnage principal de ce roman.

KF : Auriez-vous aimé vivre à York à l’époque de l’héroïne Hawise, c’est à dire au XVIème siècle?

PH : Non pas vraiment, surtout pas au regard de la condition de la femme. Mais en même temps, ce qui ressort de mes études, c’est que les gens qui vivaient à York au XVIème siècle avaient les mêmes relations humaines que celles que nous connaissons. Nous avons une humanité en commun. Et aussi difficile soient les conditions, les femmes à cette période jouissaient de la vie. La vie était très gaie, très animée.

KF : Vous avez un doctorat en histoire médiévale. Dans l’écriture du roman, qu’est-ce qui prédomine la rigueur de l’historienne ou l’imagination de la romancière?

PH : Tout au long de la rédaction, j’ai été tiraillée entre les réflexes de l’historienne et l’instinct de la romancière qui ne pouvait s’empêcher de s’interroger et d’extrapoler. Comme bien d’autres auteurs de romans historiques, j’ai voulu recréer un univers plausible et aussi convaincant que possible. J’ai voulu retourner au XVIème siècle et faire vivre et penser les personnages comme vivaient et pensaient les gens de cette époque. Mais cela demeure « mon » XVIème siècle, mon interprétation de cette période.

KF : Quand vous commencez à écrire, avez-vous déjà la trame ou les personnages vous échappent-ils pour vivre leur vie propre?

PH : Je commence avec une idée et alors les personnages font évoluer l’histoire dans un sens que je n’avais pas envisagé. Ce sont eux qui décident. J’aimerais bien être un auteur qui planifierait tout, avec un cadre très défini pour chaque moment, chaque personnage. Or je tente de fonctionner comme cela mais cela ne se produit jamais ainsi au final.

KF : Vous avez deux héroïnes, sur deux époques différentes, Grace et Hawise. Comment avez-vous travaillé sur ces deux personnages?

PH : Quand j’ai commencé le roman, je me suis dit qu’il serait plus facile de traiter le personnage de Grace, cette femme de notre époque, plutôt que celui de Hawise dans les années 1580. Or ce fut le contraire. J’ai dû batailler énormément avec Grace car elle fait des voyages dans le passé, or comment peut-on faire le lecteur s’identifier à quelqu’un qui vit des expériences aussi étranges?

KF : On passe d’une héroïne à l’autre, d’une période à l’autre, de façon très fluide, comme s’il y avait à chaque fois un passage de témoin de l’une à l’autre.

PH : Je suis partie de l’idée qu’à partir d’un stress post-traumatique, on peut réexpérimenter quelque chose du passé à travers l’un de nos cinq sens. Le toucher, l’ouie, le goût, l’odorat, la vue vont servir à effectuer la bascule entre deux époques.

KF : Ce qui donne une construction remarquable, sans rupture de rythme, avec des enchainements qui semblent couler de source. Que souhaitez-vous partager en priorité avec vos lecteurs?

PH : J’aimerais qu’ils prennent conscience du poids du passé dans nos vies actuelles, qu’ils aient un regard curieux et bienveillant envers l’Histoire.

KF : Votre roman est très visuel. On l’imaginerait très bien porté au cinéma.

PH : J’adorerais!

                                                                                      Propos recueillis le 13 février 2014

Un ciel rouge le matin, de Paul Lynch (éditions Albin Michel)

 

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Un ciel rouge, le matin, de Paul Lynch

Editions Albin Michel, à paraître le 6 mars 2014

Tableau âpre et ténébreux de l’Irlande du XIXe siècle et de sa brutale réalité sociale, Un ciel rouge, le matin possède la puissance d’évocation des paysages du Donegal où il se déroule en partie. Le lyrisme sombre et poétique de Paul Lynch, qui signe là un remarquable premier roman, en exprime la force autant que les nuances, entre ombre et lumière.

Printemps 1832. Coll Coyle, jeune métayer au service d’un puissant propriétaire anglais, apprend qu’il est expulsé avec femme et enfants de la terre qu’il exploite. Ignorant la raison de sa disgrâce, il décide d’aller voir l’héritier de la famille, qui règne désormais en maître. Mais la confrontation tourne au drame : Coll Coyle n’a d’autre choix que de fuir. C’est le début d’une véritable chasse à l’homme, qui va le mener de la péninsule d’Inishowen à Londonderry puis aux États-Unis, en Pennsylvanie. Pleine de rage et d’espoirs déçus, son odyssée tragique parle d’oppression et de vengeance, du lien viscéral qui unit les hommes à leur terre.

« Paul Lynch possède un talent sensationnel, hérité d’écrivains tels que Cormac McCarthy ou Sebastian Barry. Consacrez-lui toute votre attention, car il est en train de créer son propre territoire littéraire. » Colum McCann