Simone Veil, récit : Seul l’espoir apaise la douleur

Simone Veil seul l'espoir apaise la douleur

Le témoignage bouleversant de Simone Veil sur sa déportation à l’âge de 16 ans ½ avec sa sœur et sa mère. Digne. Courageux. Terrible. Nécessaire.

Le témoignage de Simone Veil

Blessée que les déportés n’aient pas été écoutés à leur retour des camps – un silence qu’ils n’ont pas choisi, mais une indifférence à leur endroit, Simone Veil tenait à transmettre ce qu’a été l’extermination des juifs. Elle qui l’a vécu, ainsi que son frère, ses sœurs et ses parents. Simone Veil est issue d’une famille juive de quatre enfants. Une famille tout à fait laïque pour laquelle la religion n’existait pas. Son père, architecte, ancien combattant de la guerre 14-18, n’imaginait pas un seul instant que Pétain puisse ne pas reconnaitre ce que représentaient les Français anciens combattants, fussent-ils juifs. Quand il prend conscience du danger, c’est trop tard. Simone Veil n’a que de 16 ans 1/2 en mars 1944, quand elle est arrêtée dans une rue de Nice. Avec sa mère et sa sœur Milou, elles sont déportées tout d’abord à Drancy. La première étape d’un cauchemar dans les camps qui va durer 18 mois.

Transmettre pour ne pas oublier

Dans le cadre de la constitution d’archives audiovisuelles, Mémoires de la Shoah, 115 témoignages ont été recueillis. Il s’agit de témoignages de déportés, de Justes, d’enfants cachés, d’acteurs de la mémoire. Simone Veil, qui était la présidente de la Fondation de la Mémoire de la Shoah, a apporté ici son bouleversant témoignage. Elle parle de l’horreur, de l’humiliation permanente, de la cruauté, de la faim, du froid, des morts. Mais aussi de sa merveilleuse maman d’une bonté et d’un courage exceptionnels, de son engagement pour l’Europe, de la nécessité de transmettre pour ne pas oublier.

« Peut-être que pour moi ce qu’il est important de dire et de redire, c’est combien, lorsque nous étions au camp, pour chacune d’entre nous, il était important d’espérer, de penser que certaines rentreraient et parleraient, et témoigneraient. On parle souvent du devoir de mémoire (…). Mais en ce qui nous concerne c’est un devoir de transmission que nous avons, parce que nous l’avons promis. »

Un témoignage indiciblement émouvant, pour ne pas oublier certes, mais aussi pour insister sur la nécessité d’évacuer les rancœurs, la haine et désirs de revanche pour ne pas obérer l’avenir des jeunes générations.

A lire absolument !

Informations pratiques

Seul l’espoir apaise la douleur, Simone Veil-éditions Flammarion, octobre 2022 – 19€ – 220 pages

Zazaï : Liberté, ma dernière frontière

Liberté ma dernière frontière

Le témoignage bouleversant d’un jeune afghan de 15 ans contraint à l’exil pour fuir les talibans. Son errance de six mois sur les routes avec la faim, le froid, la neige, le désert pour rejoindre la France.

Six mois d’enfer sur les routes de l’exil

Nous sommes en 2013. Zazaï a tout juste 15 ans, quand sa mère et son oncle paient un passeur et l’obligent à quitter l’Afghanistan. C’est le cœur déchiré que sa famille prend cette décision, mais ils n’ont pas le choix. A 15 ans, Zazaï est en âge de combattre, qu’il le veuille ou non, et seules deux perspectives s’offrent à lui s’il reste au pays : être embrigadé par les talibans ou être enrôlé par l’armée. Son oncle paie grassement un chef de filière, prénommé Nabi, pour assurer le passage des frontières de l’Afghanistan à la France. Mais pour les passeurs, toutes les occasions sont bonnes pour racketter les familles des migrants, pour exiger davantage d’argent pour accompagner de pays en pays leurs proches et organiser les « games » (passages de frontière où les migrants jouent leur vie). Commencent alors six mois d’errance avec la faim et la soif, le froid alternant avec la chaleur extrême, dans des conditions inhumaines. Six mois de coups, d’humiliations, de rançonnages, de prise d’otages, de squats immondes, de camps miséreux et de foyers. Certains ne verront jamais l’eldorado promis, perdront la vie en chemin. Zazaï, à force de courage et de volonté, arrivera en France.

Un témoignage véritable message d’espoir

Julie Ewa a prêté sa plume à la voix de Zazaï dans Liberté, ma dernière frontière, paru aux éditions de l’Archipel. Le témoignage bouleversant d’un jeune afghan contraint de fuir seul la guerre, le terrorisme, dans l’espoir de trouver l’asile dans un pays européen. Pendant six mois, il va cheminer sur des routes toutes plus pénibles et plus dangereuses les unes que les autres, victime de la cupidité des passeurs et de la violence de certains policiers. Traité comme un chien. Pakistan, Iran, Turquie, Bulgarie, Serbie, Hongrie, Italie furent les pays étapes de son long exil, jusqu’à son arrivée six mois plus tard en France.

C’est une leçon de courage et d’espoir que nous livre le jeune homme. Malgré l’inhumaine difficulté de cet exil, il n’a jamais renoncé. Mieux, il a réussi à trouver sa place en France, apprenant la langue, reprenant ses études et se formant au métier d’électricien pour lequel il a trouvé un emploi à Strasbourg. Si nombre d’individus sinistres ont jalonné son parcours, s’enrichissant sans scrupule sur le dos des migrants, ce témoignage montre aussi qu’une tradition d’accueil, de compassion, d’ouverture à l’autre demeure dans nombre de pays dont la France.

Un témoignage édifiant. Nécessaire.

Un voyage vers la fraternité.

Informations pratiques

Liberté, ma dernière frontière, Zazai et Julie Ewa – Préface Xavier Emmanuelli– éditions de l’Archipel, janvier 2022-18€- 266 pages

Ma résilience à moi, Thierry Beccaro

ma résilience à moi Beccaro

Avec beaucoup de pudeur et de sensibilité, Thierry Beccaro nous livre quelle a été sa voie de résilience, pour surmonter la maltraitance infantile dont il a été victime. Parce qu’il est possible de se reconstruire. D’avancer. Un témoignage plein d’espoir pour toutes celles et ceux qui cheminent encore dans la nuit.

Maltraitance infantile et séquelles à l’âge adulte

Les quatre premières années de sa vie, passées chez sa tendre grand-mère, ont été LA parenthèse enchantée de son enfance. Un cocon de douceur et de tendresse, d’amour et de rires. Mais quand ses parents ont brusquement décidé de le reprendre avec eux, son monde s’est écroulé. Entre un père alcoolique et violent, une mère aux propos rabaissants et destructeurs, l’enfant vit dans la peur. Il s’agit d’éviter tout propos, tout geste, tout comportement susceptible de déclencher la colère et les coups. Mais comme ces derniers pleuvent sans raison, il est difficile pour l’enfant de comprendre ce qui lui arrive, que quoi qu’il fasse il subira les foudres du père. Alors il se met en état d’hypervigilance, se fait tout petit, excelle à l’école pour susciter (ou espérer susciter) la fierté et l’amour de ses parents. En vain.

L’enfant perclus de peur est devenu un adulte au départ très fragile, poursuivi par ses fantômes, peu confiant en lui-même, en la vie. Mais déterminé à avancer. Avec l’amour de la famille qu’il s’est constituée, un long travail réalisé en psychanalyse, il a avancé pas à pas, trébuché parfois. Mais s’est relevé toujours. C’est ce long et émouvant chemin de résilience qu’il nous livre ici.

Témoigner pour aider

Après son premier livre en 2018, Je suis né à 17 ans, dans lequel Thierry Beccaro révélait la violence physique de son père et la violence psychologique de sa mère à son endroit, il témoigne à nouveau dans Ma résilience à moi, paru aux éditions Plon. C’est un témoignage intime et pudique à la fois. L’auteur ne cherche nullement à s’apitoyer sur son sort ni à verser dans le pathos. Au contraire, il se sert de son enfance traumatisante et douloureuse, physiquement comme psychologiquement, pour montrer que malgré ce mauvais départ dans la vie, il est possible de connaitre, adulte, l’amour et l’épanouissement professionnel. Il partage avec le lecteur son long cheminement vers la reconstruction, chemin parsemé d’embuches, de tâtonnements, de joies et de dépassement de soi, non pas pour dicter aux êtres marqués par la vie le chemin à suivre, car chacun a un vécu propre et une voie propre à trouver. Mais pour transmettre un message d’espoir : oui, il est possible de dépasser son passé.

C’est indiciblement émouvant, courageux, altruiste. Une main d’encre et de papier tendue aux autres. Certes, un enfant fracassé deviendra un adulte fragilisé, mais l’important est de faire de ses cicatrices des balafres réussies. Des obstacles surmontés un exemple pour encourager les autres. Afin qu’ils se sentent moins seuls dans leur combat. Afin qu’ils osent libérer la parole et sortir de leur écrasante culpabilité. Et réapprennent à sourire à la vie.

Un livre nécessaire.

« S’apitoyer c’est se réduire c’est s’arrêter d’avancer, c’est disparaitre en soi, sans avoir plus d’explications. »

Informations pratiques

Ma résilience à moi, Thierry Beccaro avec Bénédicte des Mazery- éditions Plon, novembre 2021 – 207 pages – 18€

L’enfant des camps, Francine Christophe et Pierre Marlière

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Le récit bouleversant de Francine Christophe, rescapée des camps de concentration. Un témoignage sur ce dont l’homme est capable de pire comme de meilleur. A lire ABSOLUMENT.

Déportation à Bergen-Belsen

Francine Christophe et sa maman, de confession israélite, fuyaient en train en juillet 42, pour trouver refuge chez un oncle près de Grenoble, quand elles ont été arrêtées. Francine n’est alors âgée que de 8 ans ½. Son père est prisonnier de guerre. Commence alors pour la fillette et sa mère un long cauchemar. Emprisonnées à Angoulême, elles sont ensuite envoyées dans un camp près de Poitiers. La peur, la puanteur, la faim, l’insalubrité, la promiscuité avec des hordes de rats les attendent. Une étape terrible avant un nouveau départ dans des wagons à bestiaux, entassés debout les uns contre les autres, sans eau, sans pouvoir s’asseoir ni aller aux toilettes des heures et des heures durant. Direction Drancy cette fois, puis le camp de Pithiviers, avant un nouveau départ pour Beaune-la-Rolande cette fois. Francine s’agrippe à sa mère, son repère, son pilier, sa raison de vivre. « La séparation était notre hantise. Je sais que je n’aurais jamais survécu sans Maman. Elle était tout pour moi, tout ce qui me restait dans ce monde de haine. »

Un an et dix mois passent ainsi. Jusqu’au jour où elles apprennent qu’elles font partie des prisonniers sélectionnés pour une déportation au camp de Bergen-Belsen. Francine a alors tout juste dix ans. Il leur faut alors survivre à l’humiliation, la déshumanisation, le froid, la faim. L’enfer.

Un témoignage essentiel et digne

Francine Christophe a quitté l’enfer des camps de concentration depuis 75 ans. Avec beaucoup de courage, de dignité, elle met ici des mots sur ce qu’elle et sa mère ont vécu, vu. Ce à quoi elles ont survécu. Dans L’enfant des camps, paru aux éditions Grasset, elle raconte la mort, la déshumanisation, la terreur, les cadavres entassés. La faim, l’horreur. Mais elle évoque aussi les miracles de la vie : comme ce bébé qui a pu voir le jour en cachette des nazis au sein du camp et a survécu à la déportation, ces chansons qu’elle a entonnées accompagnée au piano par sa maman au camp de Beaune-la Rolande, la force surhumaine que leur procure l’amour qui les lie (Francine et sa maman) et leur permet de surmonter leurs inhumaines conditions de vie.

Alors certes, Francine a survécu. Mais les blessures aussi.

« Le camp s’est installé en nous, les survivants. Il est là, on reste dedans toute sa vie, on pense à lui chaque jour. Il suffit d’un bruit, d’une parole, d’n nom, d’une histoire, pour qu’on saute à pieds joints parmi les barbelés et les miradors. »

Parce qu’on ne guérit pas de pareilles horreurs.

« La guerre s’est installée en nous, laissant dans son sillage une mémoire douloureuse, des lieux et des noms, qui ont pour nous une couleur différente, teintés de tragique et de souffrance. On dit que le temps guérit toutes les blessures, qu’un jour où l’autre, on finit par oublier. Ce n’est pas vrai, certaines plaies ne cicatrisent jamais. Je suis et resterai marquée par ce que j’ai vécu. Rien ne pourra panser le passé qui fut le mien. »

Un témoignage essentiel. Un devoir de mémoire. A lire absolument. Pour ne pas oublier. Pour ne pas laisser l’Histoire se répéter.

Informations pratiques

L’enfant des camps, Francine Christophe et Pierre Marlière – éditions Grasset, janvier 2021 – témoignage – 118 pages – 12,90€

La liberté n’est pas un crime, Shaparak Shajarizadeh

La liberté n'est pas un crime, Shaparak Shajarizadeh

©Karine Fléjo photographie

Shaparak Shajarizadeh est devenue une figure de proue du mouvement pour le respect du droit des femmes en Iran. Pour avoir manifesté contre le port du voile et incité d’autres femmes à renoncer au port obligatoire du hijab, elle a été emprisonnée et torturée. Un témoignage édifiant.

Naître femme en Iran

« Je n’ai ni volé, ni tué, ni menti. Je n’ai fait de mal à personne. Je me suis exprimée pour dénoncer la condition des femmes dans notre pays. Mais en Iran, le régime n’aime pas les femmes qui revendiquent leurs droits. Le régime n’aime pas les femmes. Tout court. »

Shaparak est une jeune mère épanouie et une épouse aimante. Mais elle s’est sentie très vite en prison dans son pays. Si les femmes de la génération de sa mère ont connu une relative liberté, ont eu le droit de porter des robes colorées, de faire des études supérieures, de conduire, de laisser leurs cheveux voler au vent, de divorcer, d’avoir la garde de leurs enfants, la révolution de 1979 a changé diamétralement la donne. Les droits des femmes à l’égalité, à la dignité, à la liberté de croyance et d’expression ont été bafoués.

Mais Shaparak n’est pas femme à se résigner. Elle refuse de suivre aveuglément ce qu’on impose aux femmes au nom de grands principes religieux, de règles sexistes conçues pour écraser la moitié de l’humanité.

« Être femme en Iran, c’est sentir en permanence l’ombre de la peur sur ses épaules. C’est s’habituer à être surveillée par la police des mœurs. »

Inspirée par le mouvement des suffragettes, elle décide de se joindre au mouvement des « Mercredis blancs » contre le voile obligatoire : et de sortir tête nue dans la rue, un voile blanc accroché au bout d’un bâton. Et d’exhorter sur les réseaux sociaux, d’autres femmes à la suivre. Question de dignité et de liberté. Une revendication qui lui vaut une première arrestation, des tortures et une incarcération. Soutenue par la célèbre avocate Nasrin Sotoudeh, connue pour venir en aide aux femmes iraniennes bafouées, Sharapak sort de prison. Mais ne renonce pas à son combat. Une combattivité et un courage, qui mettent sa vie et celle de ses proches en péril. Son seul salut sera de fuir l’Iran.

Un témoignage édifiant sur la condition des femmes en Iran

Shaparak Shajarizadeh a trouvé l’exil au Canada l’an dernier, avec ses proches. Mais n’en oublie pas pour autant la bataille qu’elle a menée dans son pays pour faire respecter les droits des femmes, pour que cessent toutes ces atteintes à leurs libertés fondamentales. Avec ce livre témoignage, elle ouvre les yeux au monde entier sur ce qui se passe en Iran quand on naît femme aujourd’hui. Elle se fait la porte-parole de toutes celles qui n’ont pas le droit de s’exprimer, à commencer par son avocate, emprisonnée à Téhéran pour l’avoir soutenue dans sa cause. Elle alerte, informe, éveille les consciences.

« La liberté n’est pas un crime » relate son parcours hors du commun, celui d’une femme résolue à se battre jusqu’au bout, pour elle et toutes les autres femmes de son pays. En 2018, Shaparak Shajarizadeh a été distinguée par la BBC comme l’une des « 100 femmes les plus inspirantes au monde ». En février 2020, elle a été lauréate du Women’sRight Award .

Un témoignage édifiant.

 

Rentrée littéraire : Le consentement, Vanessa Springora

Le consentement de Vanessa Springora chez Grasset

©Karine Fléjo photographie

Un récit remarquable de lucidité et de courage sur la manipulation psychologique dont l’auteure a été victime à 14 ans. Ou quand un écrivain germanopratin célèbre jouit en toute impunité de ses penchants pédophiles et de son emprise destructrice sur les jeunes filles vierges.

Manipulation psychologique et emprise affective

A l’âge de six ans, la maman de Vanessa Springora se sépare de son mari. Plus de cris, plus de scènes de jalousie ni de violence. La fille et la mère vivent désormais au calme, dans un petit appartement sous les toits. Pour fuir le chagrin dans lequel l’abandon de son père la laisse, la jeune Vanessa se réfugie dans les livres. Un jour, à une soirée où elle accompagne sa maman, Vanessa, 13 ans, croise G., un auteur quinquagénaire célèbre. Elle n’imagine pas un seul instant que ces regards échangés sont la porte ouverte vers l’enfer.

Quelques jours plus tard, une lettre à l’encre bleu turquoise, signée G. et destinée à Vanessa, lui est remise par sa gardienne. A présent que G. a repéré sa proie, il lui faut la ferrer. Vanessa, férue de littérature, se sent flattée que cet homme de lettres pose le regard sur elle. Les missives se succèdent, de plus en plus passionnées. G. veut rencontrer Vanessa. Elle accepte, sans imaginer ce qu’il attend d’elle, juste fascinée par son érudition et son talent. Leur relation commence, pas complètement clandestine, puisque la mère de Vanessa est au courant et ne s’y oppose pas vraiment, du moins pas avec les barrières qu’une mère responsable devrait ériger. Vanessa a 14 ans. G. en a 50. Vanessa est vierge de toute expérience amoureuse. G. loue son expériences avec des vierges. Car pour G., seule l’intéresse la satisfaction de ses désirs. Et leur transposition dans un livre.

Le piège se referme.

Célébrité = Immunité ?

Le consentement est un témoignage précieux et courageux.

Précieux, car Vanessa Springora analyse avec beaucoup de finesse psychologique, de l’intérieur, ce qui rend l’emprise affective possible, les failles qui lui préparent le terrain. Père absent, admiration pour une personne célèbre et érudite, protection défaillante des parents, faim d’amour, manque d’estime de soi. Autant de brèches dans lesquelles le prédateur s’infiltre, s’enracine, conscient qu’il va pouvoir y asseoir sa force. Le lecteur voit la toile se tisser et se refermer sur la jeune fille, sans qu’elle ne réalise ce qui est en jeu, aveuglée par son admiration et son amour. Heureuse d’exister dans un regard. Un amour qu’elle croit réciproque, alors que dans l’esprit pervers de l’écrivain quinquagénaire, la jeune fille n’est qu’un faire-valoir, un trophée de plus à sa collection. Ce prédateur sexuel ne se gêne d’ailleurs pas pour sortir avec plusieurs jeunes adolescentes à la fois. Une entreprise de démolition massive. Et quand la jeune Vanessa réalise le jeu pervers qui se trame, la culpabilité naît : car, amoureuse, elle y a consenti, n’a rien vu venir, aveuglée par l’habile stratège qu’est G.

Courageux, car à l’heure des scandales du photographe David Hamilton ou de Harvey Weinstein, pour ne citer que ces exemples, on peut penser, à tort, que les prédateurs ne sont plus en odeur de sainteté. Eh bien si ! Le célèbre écrivain G., aujourd’hui octogénaire, continue à sévir en toute impunité. Mais peut-être ignore-t-on ses pratiques avec de jeunes garçons thaïlandais ou de jeunes adolescentes vierges ? Même pas ! Et pour cause, G. s’en vante dans ses livres, allant même jusqu’à publier ses journaux intimes avec force de détails, ainsi que des photos de certaines de ses très jeunes conquêtes sur son site officiel. Ou quand côtoyer des jeunes vierges fait se prendre pour Dieu. Vanessa Springora s’interroge sur cette immunité totale de l’écrivain G. : la célébrité et le talent « excuseraient-ils » tout ? Monsieur Toutlemonde aurait-il pu continuer à mettre des petits garçons dans son lit et à déflorer des adolescentes sans que la justice n’y mette un frein ?

Vanessa Springora, par sa magnifique écriture, sa sensibilité et sa capacité d’analyse, donne sa voix aux victimes de cet homme qui elles, n’ont pas ce talent pour l’écriture ou (ni) cette lucidité. Mais pas seulement. Elle nous montre aussi que la justice et la société ont encore bien du chemin à effectuer…

A lire absolument !

Barracoon, Zora Neale Hurston

Barracoon, de Zora Neale Hurston

©Karine Fléjo photographie

Zora Neale Hurston, anthropologue américaine, a recueilli en 1927 le témoignage du dernier esclave américain, Cudjo Lewis alias Kossola. Au cours de longs entretiens, pendant des mois, elle a noté ses souvenirs, ceux de l’ultime survivant du dernier convoi négrier. Un témoignage inestimable.

De sa capture en Afrique à sa condition d’esclave en Amérique

Cudjo Lewis est un homme âgé, usé et seul, quand la jeune anthropologue Zora Neale Hurston le rencontre. A 86 ans, le vieil homme a perdu sa femme et ses enfants et vit, libre, des cultures de son petit jardin. Il se laisse peu à peu apprivoiser par cette femme blanche soucieuse de connaître et de faire connaître son histoire. Jour après jour, il accepte de tout lui raconter, de son enlèvement en Afrique alors qu’il s’apprête à se marier, jusque son émancipation, en passant par près de six années d’esclavage sur les terres américaines.

C’est un témoignage précieux, inédit et exhaustif, très riche en précisions, que nous livre l’auteure. Avec beaucoup d’émotion, celui qui dans son Afrique natale s’appelait Kossola, évoque ses blessures, son déracinement. Il fait partie de ces 4 millions d’africains, capturés par des ethnies rivales africaines, qui ont été faits prisonniers dans des barracoons (bâtiment utilisé pour le confinement des africains destinés à être vendus vers l’Europe et vers les Amériques) entre 1801 et 1866. Ces prisonniers étaient échangés contre de l’or, des armes à feu et autres marchandises manufacturées en Europe et aux Etats-Unis.

Après une traversée dans les cales d’un navire négrier américain, et ce, bien que les lois sur l’abolition de l’esclavage aient été adoptées, Kossola débarque en Amérique. Et est réduit à l’esclavage pendant près de six ans.

La liberté mais toujours le déracinement

En avril 1865, les yankees libèrent les esclaves, dont Kossola.

« On est contents d’être libres, mais on ne peut plus vivre chez les gens à qui on appartenait. On va aller où, on ne sait pas. (…) On veut faire nos chez-nous mais on n’a pas de terre. Où on va les mettre, nos maisons ? »

La liberté est donc loin de tout résoudre. A l’absence de ressources, de toit, de terres, s’ajoute le sentiment prégnant de déracinement. Impossible de retourner en Afrique, car le billet de la traversée est trop cher. Ils vont donc s’organiser, créer une communauté en Amérique et économiser pour acheter des lopins de terre qu’ils cultiveront. Mais l’abolition de l’esclavage n’a pas fait disparaître toute trace de racisme. Il leur faut se battre, encore et toujours contre les discriminations dont il font l’objet.

Un témoignage essentiel, pour ne pas oublier. Être éviter que l’on répète les mêmes atrocités. Un devoir de mémoire.

 

On ne voit bien qu’avec le cœur, Maria Doyle (éditions Plon)

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On ne voit bien qu’avec le cœur, Maria Doyle

Editions Plon, septembre 2018

Récit

Aveugle depuis l’âge de neuf ans, Maria Doyle retrace son parcours depuis l’Irlande où elle est née au début des années 60, jusqu’à aujourd’hui : le destin étonnant d’une fillette et femme qui a décidé que son handicap ne serait pas un obstacle à la réalisation de ses rêves. Et y est parvenue.

Maria est venue au monde dans une famille irlandaise très modeste au début des années 60, une famille dans laquelle on connaît la faim et le froid. Quand sa vue se brouille en classe et que le verdict de l’ophtalmologue tombe, « maladie génétique incurable », elle refuse, du haut de ses neuf ans, de se laisser abattre. « Maintenant tu vas devoir apprendre à vivre autrement car ta maladie va encore évoluer jusqu’à ce que tu perdes complètement la vue. Tu vas donc être obligée de modifier certaines choses. » Une perspective inconcevable pour l’enfant. « Je ne veux pas m’adapter à la maladie ! C’est la maladie qui va s’adapter à moi ! ».

Et de s’en tenir à sa volonté farouche de mener une existence comme les voyants. Elle s’enfuira de l’école pour aveugles et fera 40 kilomètres à pied pour regagner la maison de ses parents. Et réintégrera l’école classique.

Elle continuera les activités sportives, développera une mémoire phénoménale pour retenir ses cours à défaut de les visualiser. Sa passion ? Le chant. Après un rôle décroché dans une comédie musicale, elle ira représenter l’Irlande à l’Eurovision, entamera une carrière aux Etats-Unis. Rien ne l’arrête.

Ce témoignage de Maria Doyle, aujourd’hui heureuse maman de sept enfants, vise à montrer à chacun combien le regard que l’on porte sur son handicap est essentiel. Face au handicap, à la maladie, on peut s’effondrer dans un fauteuil de lamentations et devenir spectateur de sa vie ou…décider de se battre pour donner vie à ses rêves, garder espoir toujours. Être acteur. Un portrait touchant, plein d’humour. Une ode à la combativité.

Ce soir on regardera les étoiles, Ali Ehsani (Belfond) : un témoignage essentiel

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Ce soir on regardera les étoiles, Ali Ehsani

Editions Belfond, février 2018

Récit

Pourquoi lire ce livre ?

  • C’est un témoignage de l’intérieur sur la condition des migrants
  • C’est une invitation à la tolérance, à l’ouverture aux autres
  • Pas de misérabilisme ni de sensationnalisme mais au contraire beaucoup de courage, de détermination et d’espoir dans ce récit

Agé de 8 ans, Ali Ehsani a dû fuir l’Afghanistan en 1998 après la mort de ses parents dans un bombardement. C’est ce bouleversant exil de 5 années avec son frère Mohammed à travers le Moyen-Orient et l’Europe, jusqu’aux côtes italiennes, qu’il raconte ici. Un témoignage bouleversant. Une invitation à la tolérance, à l’ouverture à l’autre. A lire de toute urgence.

Kaboul, 1998. De retour de l’école, Ali, 8 ans, ne retrouve plus la maison de ses parents. Bombardée par un missile. Réduite à un tas de pierres. Incrédule, il refuse d’accepter l’atroce réalité : ses parents ont pourtant bien  été tués. Son grand frère Mohammed le prend sous son aile et décide de fuir l’Afghanistan et sa guerre, de tout laisser derrière eux. Pour survivre. Du moins pour espérer survivre.

Avec bienveillance, douceur et un amour infini, Mohammed veille sur son petit frère, masque la peur qu’il éprouve lui-même, rogne sur ses maigres repas et l’eau si rare, pour que le petit Ali souffre le moins possible. Arc-boutés sans eau ni nourriture sur le toit d’une camionnette dont ils ont dû grassement payer le chauffeur, ils mettent le cap sur Téhéran via le Pakistan. Première étape d’un périple qui durera cinq interminables années.

Mais Téhéran ne peut qu’être une étape. Vivre dans la clandestinité, sans papiers, sans droits, ne peut pas être une fin en soi. Cap sera alors mis sur l’Europe : la Turquie, la Grèce, puis l’Italie. Avec le risque de se faire arrêter et reconduire en Afghanistan à tout instant.

A pied, sur le toit de camionnettes, sous les camions, à bord de bateaux gonflables de fortune, ils affrontent le froid et la chaleur extrême, la faim et la soif, la peur et la solitude, les montagnes, le désert et la mer déchaînée. Mais jamais ne renoncent. Quitte à y laisser la vie.

C’est un témoignage absolument ESSENTIEL que nous livre Ali Ehsani, à une heure où on est abreuvé d’informations diverses et contradictoires, de sources multiples et non vérifiées, sur la condition des migrants. Un témoignage de l’intérieur. Tout quitter pour ne pas mourir sous les bombes. Avancer la peur et la faim au ventre, sans savoir de quoi demain sera fait. Parce qu’on n’a pas d’autre choix. Pas de misérabilisme ici, ni d’apitoiement, mais une leçon de courage magnifique, une invitation à davantage de tolérance et d’ouverture envers nos semblables. A lire ABSOLUMENT.

Il n’y a rien de plus semblable à l’espoir que la décision d’émigrer : espoir d’arriver dans un endroit meilleur, espoir de réussir, espoir de survivre, espoir de tenir bon, espoir d’un dénouement heureux, comme au cinéma. Il est normal que tout être humain cherche désespérément à améliorer sa condition et, dans certains cas, partir est le seul moyen d’y arriver.

 

Les bouées jaunes, Serge Toubiana (Stock)

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Les bouées jaunes, Serge Toubiana

Editions Stock, janvier 2018

L’hommage émouvant de Serge Toubiana à celle qui partagea et illumina sa vie pendant 27 ans : Emmanuèle Berheim.

« Ecrire pour être à ses côtés et prolonger le bonheur d’avoir vécu auprès d’elle. Ecrire pour combler le vide, l’absence. Pour raconter le film de sa vie. Et faire en sorte qu’il ne soit jamais interrompu. » Quand Serge Toubiana, ancien directeur de la Cinémathèque française et des Cahiers du cinéma, perd sa compagne Emmanuèle Berheim des suites d’une longue maladie en mai 2017, le chagrin le submerge. Pour ne pas se noyer, il s’accroche à l’écriture comme à une bouée. Chaque jour, pour la maintenir vivante à ses côtés, il nage vers elle dans un océan de mots. Elle qui adorait nager longuement à l’île aux Moines, jusqu’aux bouées jaunes au loin, peut le voir désormais la rejoindre, dans les flots du souvenir.

Avec beaucoup de sensibilité, un amour et une admiration qui transparaissent à chaque phrase, Serge Toubiana nous dresse le portrait de cette romancière et scénariste indépendante, passionnée de boxe et de tir au pistolet, qui n’hésitait pas à chahuter l’ordre moral. Une férue d’art contemporain, de découvertes en tous genres, aimante et attentionnée avec chacun. Mais sous ces facettes lumineuses de cette amoureuse de la vie, à l’humour inénarrable, se cachait aussi une femme plus sombre, tourmentée, qui a longtemps dû batailler avec ses pulsions autodestructrices, avec les rapports complexes qu’elle entretenait avec ses parents.

Si ce témoignage est indiciblement touchant, si les mots de l’auteur interprètent une vibrante ode à l’amour et évitent avec soin l’écueil du pathos, j’ai été gênée par contre, par ce besoin non justifié à mes yeux, de faire étalage dans ce livre du nom des célébrités qui entourent le couple (Michel Houellebecq, Catherine Deneuve, François Ozon, Laure Adler, Claude Lanzmann,…), et ce, à de multiples reprises. Ceux qui ont appelé, ceux qui ont écrit, ceux qui se sont succédé à son chevet à l’hôpital, l’auteur nous en fournit de longues listes qui alourdissent le récit et ne lui apportent rien. Amis connus ou inconnus, quelle importance ? L’essentiel n’est-il pas davantage d’être entouré d’amis chers, peu importe qu’ils soient médiatisés ou non ? C’est donc un sentiment mitigé que j’éprouve à l’égard de ce récit, émouvant, sincère, vibrant, mais non dénué de longueurs et de précisions peu utiles.