Rentrée littéraire. Une poule sur un mur, Julie Dénès (Michalon)

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Une poule sur un mur…, Julie Dénès

Editions Michalon, août 2017

Récit

Le récit autobiographique d’une soumission totale, une histoire de violences conjugales dont la crudité ne tient ni de la provocation ni de l’exercice de style.

Timide, hypersensible, avec peu d’estime d’elle-même, une peur incommensurable de déplaire, Eve n’en revient pas quand un bel homme métis l’interpelle dans la rue. Que peut-il bien lui trouver ? Etudiante en droit, désireuse de devenir juge pour enfants, elle vient d’arriver dans cette ville universitaire où elle ne connait personne. Aussi cette rencontre est-elle providentielle. Et de tomber instantanément sous le charme de cet inconnu, un certain Éric.

Balade romantique en bord de mer, douceur des sourires échangés, promesse d’un lendemain heureux, jusqu’ici, tout se présente pour le mieux. Pourtant, après cette première sortie tous les deux, Éric reste étrangement silencieux, ne répond ni aux messages ni aux appels. Alors qu’elle n’ose plus espérer un signe de lui, il l’appelle, sans préciser autrement que par « plus tard », quand il la reverra. Suffisamment pour lui redonner espoir toutefois. Suffisamment pour la mettre en position d’attente, pour asseoir son emprise. Ce n’est que le début des douches écossaises, d’un bonheur en montagne russe où la joie paroxystique de certains moments partagés alterne avec l’angoisse abyssale de ses silences et l’horreur de sa violence. Dans sa tête, elle chante comme un mantra cette comptine : « Une poule sur un mur, qui picote du pain dur ». Pour ne pas entendre les cris. Pour ne pas sentir les coups.

L’auteur évoque ici avec beaucoup de courage sa propre expérience de relation toxique, explique comment l’emprise de l’autre, aussi inadmissible et inconcevable soit-elle, parvient à s’étendre. Un éclairage intéressant sur la raison du silence des victimes de violences tant physiques que morales. Un témoignage édifiant.

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Rentrée littéraire : coup de coeur pour Qui ne dit mot consent, d’Alma Brami (Mercure de France)!

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Qui ne dit mot consent, Alma Brami

Mercure de France, Août 2017

Rentrée littéraire

 

Dans ce terrible huis clos, Alma Brami dresse brillamment le portrait d’une femme meurtrie pour qui le couple est devenu un piège.  Un roman d’une puissance émotionnelle rare, véritable coup de cœur de cette rentrée ! 

Son mari n’avait pas eu trop de mal à la convaincre de s’installer à la campagne avec ses enfants. Il en avait besoin. Trop de stress, de travail, de bruit. Elle avait compris. Et l’avait soutenu. En l’espace de quelques semaines, il avait tout réglé. Et Emilie s’était retrouvée catapultée dans une maison loin de toute agitation, loin de tous. Mais que n’eût-elle pas fait par amour ? N’était-ce pas le rôle d’une femme aimante ?

Puis il avait proposé d’inviter une femme à la maison, pour qu’elle se sente moins seule. Du moins était-ce le motif affiché. Et ce fut bientôt un défilé « d’amies ». Emilie devait mesurer sa chance d’avoir un mari si soucieux de son bien-être. Fallait-il être ingrate pour lui en vouloir d’inviter son harem à la maison, alors qu’il la gardait comme l’Unique, la seule pérenne ? Les autres ne faisaient que passer, que pouvait-elle leur envier ? Pas de quoi faire une crise, enfin, son mari ne le lui répète-t-il pas assez?

A chaque incartade de son mari, Emilie se remet en question, culpabilise, doute d’elle-même, de sa capacité à être aimable au sens digne d’être aimée. Elle ravale sa tristesse, colle un sourire de façade, déploie des trésors d’attentions pour être et demeurer le gâteau et non juste la cerise, aux yeux de l’homme qu’elle aime.  Pour continuer à recevoir des mots caresses, des mots velours. Pour continuer à exister dans son regard. Au milieu des autres.

Ce roman d’Alma Brami est d’une intensité émotionnelle rare. Au fil des pages, le masque tombe, l’enfer se dessine, la pression monte. Sans jamais forcer le trait, sans jamais verser dans le pathos, l’auteur lève le voile sur la violence conjugale, la manipulation mentale, l’avilissement de l’autre réduit à n’être qu’un objet. Une violence silencieuse, insidieuse, qui ne se mesure pas en termes de décibels ni de mots acérés, mais de mots tendres et susurrés enveloppant des actes d’une cruauté sans nom. Jusqu’où peut-on aller par amour, ou plus exactement, par illusion de l’amour ? Un roman magistralement écrit, d’une extraordinaire justesse. Coup de coeur!