Un bonheur sans pitié, Eric Genetet

un bonheur sans pitié Eric Genetet

Quand la violence conjugale se substitue à l’amour

Marina a quitté Malek, car cet amour ne lui suffisait plus. Il y avait en effet entre eux un point de discorde essentiel : son désir d’enfant à elle, que lui ne partageait pas. Un désir non négociable. Très investie dans son travail, son épanouissement serait total si elle rencontrait l’amour passion, un homme qui désirerait véritablement s’engager avec elle, fonder une famille, se projeter.

Jusqu’au jour où, en surfant sur les réseaux sociaux à la recherche d’amis d’enfance, elle tombe sur Torsten, un homme qu’elle a connu au lycée et avec lequel elle a furtivement flirté. Et de le demander en ami. Torsten s’est lui aussi séparé de la mère de son fils. Un homme libre. Libre comme Marina.

D’échange en échange, ils se retrouvent. Si Marina est séduite par son physique, elle est cependant un peu gênée par l’insistance de Torsten, son empressement. Mais elle lui trouve des excuses : après tout, n’est-ce pas le signe de sentiments forts ? Elle se calque donc sur son rythme. Et brûle les étapes avec lui. Torsten s’installe chez elle et devient officiellement son compagnon. Seul son chat ne semble pas apprécier le nouveau venu. Une animosité réciproque.

Les six premiers mois sont idylliques. Torsten redouble d’attentions, de gentillesse. La vie est pétillante et légère comme des bulles de champagne. Et, alors qu’elle vole sur son petit nuage dans un ciel amoureux radieux, les premiers signes d’orage se manifestent. Il ne pourra finalement pas l’aider à payer le loyer, il trouve ses amies jalouses d’elle, son chat devient « cecondechat », sa façon de s’habiller fait vulgaire. Tout et rien est source de remarques humiliantes. Marina est sidérée, comme frappée par la foudre. Mais elle ne peut pas croire à ce qu’elle voit, à ce qu’elle entend. Elle s’accroche coûte que coûte au Torsten merveilleux des mois passés, comme à un paratonnerre. Elle y parvient d’autant mieux qu’après lui avoir battu froid, l’avoir rendue invisible dans son regard, il lui dit et répète combien il l’aime, ensoleille ses journées.

Pour mieux recommencer quand elle s’y attend le moins. Et le tonnerre de gronder, de plus en plus fort. Et les coups, les gifles, de pleuvoir.

 « Les belles âmes arrivent difficilement à croire au mal, à l’ingratitude, il leur faut de rudes leçons avant de connaître l’étendue de la corruption humaine. »   Honoré de Balzac

Mais Marina a cet homme dans la peau. Comme une drogue dont il lui faudrait sa dose quotidienne. Qu’il ne réponde pas à ses SMS, qu’il ne rentre pas le soir, et elle sombre dans un manque terrifiant.

« Pendant 6 mois, Torsten a injecté dans le corps de Marina des shoots de bonheur puissants, avant de tarir sciemment la source. Le cerveau de mon amie n’est pas équipé pour pallier ce manque-là. »

Et puis, Marina a une si piètre estime d’elle-même, entretenue depuis son enfance par sa mère qui lui a toujours préféré sa sœur, qu’elle est convaincue qu’il trouvera facilement mieux qu’elle, qu’elle ne le mérite pas.

Parviendra-t-elle à mettre fin à son addiction morbide ? Jusqu’où peut-on aller par amour ?

Un roman fort, une analyse extrêmement fine de la violence conjugale et de la soumission

Ce qui frappe à la lecture du roman d’Eric Genetet, c’est la finesse de l’analyse de ce qui se joue dans ce couple. Tant dans l’esprit de la femme dominée que de celui de l’homme manipulateur. La jeune femme est apparemment une personne épanouie, qui a professionnellement réussi. L’homme est attentionné et visiblement fou amoureux, déjà papa et non réfractaire à l’idée de l’être à nouveau. Tout pourrait donc laisser présager un futur couple heureux. Mais au fil des pages, des failles se révèlent qui vont faire de Marina la proie idéale. Son manque de confiance en elle, son peu d’amour propre sont des faiblesses sur lesquelles Torsten va asseoir sa force. Et puis, cette illusion de la perfection que Torsten lui a offert  les premiers mois a la vie dure, comme une drogue dont Marina ne peut se passer, y compris quand elle découvre le vrai visage de son dealer. Comment une femme peut-elle accepter l’inacceptable ? Quels sont les ressorts de l’emprise et de la dépendance affective dans le couple? C’est ce qu’Eric Genetet développe avec sensibilité et justesse dans ce livre coup de poing. Coup de coeur!

 

Trancher, Amélie Cordonnier (Flammarion) : une justesse époustouflante

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Trancher, Amélie Cordonnier

Editions Flammarion

Rentrée littéraire

Les mots frappent. Les phrases cognent. Les pages se transforment en rings de boxe. Amélie Cordonnier nous livre le combat d’une femme confrontée à la violence conjugale. Époustouflant de justesse, de puissance évocatrice.

Elle pensait le passé derrière elle. Aurélien avait changé, s’était apaisé, s’impliquait à la maison, s’occupait des enfants, faisait d’elle sa priorité, attentif, aimant. Même sa façon de lui parler avait totalement changé : plus d’insultes, de mépris, de colères intempestives, de mots qui vous font l’effet d’un uppercut en plein cœur. Non, l’Aurélien violent n’était plus. Et de se féliciter de n’avoir finalement pas rompu il y a sept ans, de lui avoir donné une deuxième chance.

« Tu ignorais qu’on ne réussit jamais à se dépêtrer de la violence. Tu ne savais pas qu’elle peut se mettre en veilleuse, en sourdine, se planquer dans un coin de la maison, rester tapie dans l’ombre, sous le paillasson pour mieux ressurgir le moment venu, et nous sauter dessus quand on s’y attend le moins. »

C’est donc un coup terrible qu’Aurélien lui porte quand sa violence sort de sa léthargie. « Ferme ta gueule une bonne fois pour toute connasse, si tu ne veux pas que je la réduise en miettes ». Elle reste KO. Sonnée. Une humiliation d’autant plus grande qu’il a porté le coup devant les enfants. Une douleur d’autant plus forte, que sa violence affecte aussi les enfants.

Dans quelques jours, le 3 janvier, elle aura 40 ans. Dans sa tête, elle se donne jusqu’à cette date pour trancher : partir ou rester.

Ce premier roman d’Amélie Cordonnier est d’une furieuse justesse. Il transforme le lecteur en spectateur d’un combat dans lequel les armes sont des mots. Des mots qui pulvérisent toute confiance en soi, toute estime de soi, toute gaieté. On comprend alors la difficulté de ces femmes à quitter leur conjoint violent. Car il n’est pas que violent, alterne avec des phases de grande douceur, de prévenance, d’amour tendre. Or le quitter, c’est aussi renoncer à ces merveilleux moments, à l’autre face de l’homme, la face lumineuse. A ce titre, ce roman n’est pas un énième roman sur la violence conjugale. Il a le mérite de répondre à la question si souvent posée à ces femmes : « Pourquoi tu restes ? » Un vrai coup de cœur.

Rentrée littéraire. Une poule sur un mur, Julie Dénès (Michalon)

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Une poule sur un mur…, Julie Dénès

Editions Michalon, août 2017

Récit

Le récit autobiographique d’une soumission totale, une histoire de violences conjugales dont la crudité ne tient ni de la provocation ni de l’exercice de style.

Timide, hypersensible, avec peu d’estime d’elle-même, une peur incommensurable de déplaire, Eve n’en revient pas quand un bel homme métis l’interpelle dans la rue. Que peut-il bien lui trouver ? Etudiante en droit, désireuse de devenir juge pour enfants, elle vient d’arriver dans cette ville universitaire où elle ne connait personne. Aussi cette rencontre est-elle providentielle. Et de tomber instantanément sous le charme de cet inconnu, un certain Éric.

Balade romantique en bord de mer, douceur des sourires échangés, promesse d’un lendemain heureux, jusqu’ici, tout se présente pour le mieux. Pourtant, après cette première sortie tous les deux, Éric reste étrangement silencieux, ne répond ni aux messages ni aux appels. Alors qu’elle n’ose plus espérer un signe de lui, il l’appelle, sans préciser autrement que par « plus tard », quand il la reverra. Suffisamment pour lui redonner espoir toutefois. Suffisamment pour la mettre en position d’attente, pour asseoir son emprise. Ce n’est que le début des douches écossaises, d’un bonheur en montagne russe où la joie paroxystique de certains moments partagés alterne avec l’angoisse abyssale de ses silences et l’horreur de sa violence. Dans sa tête, elle chante comme un mantra cette comptine : « Une poule sur un mur, qui picote du pain dur ». Pour ne pas entendre les cris. Pour ne pas sentir les coups.

L’auteur évoque ici avec beaucoup de courage sa propre expérience de relation toxique, explique comment l’emprise de l’autre, aussi inadmissible et inconcevable soit-elle, parvient à s’étendre. Un éclairage intéressant sur la raison du silence des victimes de violences tant physiques que morales. Un témoignage édifiant.

Rentrée littéraire : coup de coeur pour Qui ne dit mot consent, d’Alma Brami (Mercure de France)!

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Qui ne dit mot consent, Alma Brami

Mercure de France, Août 2017

Rentrée littéraire

 

Dans ce terrible huis clos, Alma Brami dresse brillamment le portrait d’une femme meurtrie pour qui le couple est devenu un piège.  Un roman d’une puissance émotionnelle rare, véritable coup de cœur de cette rentrée ! 

Son mari n’avait pas eu trop de mal à la convaincre de s’installer à la campagne avec ses enfants. Il en avait besoin. Trop de stress, de travail, de bruit. Elle avait compris. Et l’avait soutenu. En l’espace de quelques semaines, il avait tout réglé. Et Emilie s’était retrouvée catapultée dans une maison loin de toute agitation, loin de tous. Mais que n’eût-elle pas fait par amour ? N’était-ce pas le rôle d’une femme aimante ?

Puis il avait proposé d’inviter une femme à la maison, pour qu’elle se sente moins seule. Du moins était-ce le motif affiché. Et ce fut bientôt un défilé « d’amies ». Emilie devait mesurer sa chance d’avoir un mari si soucieux de son bien-être. Fallait-il être ingrate pour lui en vouloir d’inviter son harem à la maison, alors qu’il la gardait comme l’Unique, la seule pérenne ? Les autres ne faisaient que passer, que pouvait-elle leur envier ? Pas de quoi faire une crise, enfin, son mari ne le lui répète-t-il pas assez?

A chaque incartade de son mari, Emilie se remet en question, culpabilise, doute d’elle-même, de sa capacité à être aimable au sens digne d’être aimée. Elle ravale sa tristesse, colle un sourire de façade, déploie des trésors d’attentions pour être et demeurer le gâteau et non juste la cerise, aux yeux de l’homme qu’elle aime.  Pour continuer à recevoir des mots caresses, des mots velours. Pour continuer à exister dans son regard. Au milieu des autres.

Ce roman d’Alma Brami est d’une intensité émotionnelle rare. Au fil des pages, le masque tombe, l’enfer se dessine, la pression monte. Sans jamais forcer le trait, sans jamais verser dans le pathos, l’auteur lève le voile sur la violence conjugale, la manipulation mentale, l’avilissement de l’autre réduit à n’être qu’un objet. Une violence silencieuse, insidieuse, qui ne se mesure pas en termes de décibels ni de mots acérés, mais de mots tendres et susurrés enveloppant des actes d’une cruauté sans nom. Jusqu’où peut-on aller par amour, ou plus exactement, par illusion de l’amour ? Un roman magistralement écrit, d’une extraordinaire justesse. Coup de coeur!