Le MAGISTRAL roman de Ferdinand Laignier-Colonna : Marche ou rêve

Marche ou rêve, Ferdinand Laignier Colonna EHO

Un bijou de cette rentrée littéraire à ne manquer sous AUCUN PRETEXTE. Un premier roman aussi impertinent que drôle, aussi profond que brillant, d’une flamboyance hors du commun. Un ouvrage sans concession sur le handicap et sur le regard que la société porte sur lui.

Amitié, amour et maladie

Ils sont quatre copains corses inséparables : Marcos, François, Romain et le héros. En fait, ils sont en réalité cinq. Car la maladie, une myopathie dégénérescente, accompagne 24h/24 le jeune homme. « Une maladie sauvage, indomptée qui s’organisait des repas orgiaques de muscles pour, à terme, laisser sans énergie, aussi athlétique qu’un mollusque. » Mais qu’à cela ne tienne, tout problème à sa solution quand on a des amis, une volonté farouche et une énergie phénoménale. Alors le soir, porté par l’un, poussé par l’autre, il sort avec eux dans les bars. La nuit, il surfe sur les sites de rencontres, mais si lui assume sereinement son handicap, le regard que posent les autres sur lui le réduit à sa maladie et les femmes fuient. Sauf une. Sauf une certaine Laura. Et, deuxième rayon au soleil de son existence, le neurologue lui annonce qu’un nouveau traitement est testé actuellement et des protocoles thérapeutiques recrutent des profils semblables au sien. Si le traitement marche, alors lui aussi marchera peut-être, du moins devrait-il retrouver une certaine mobilité et donc une plus grande autonomie.

Mais quand la faim de vous affranchir de la maladie vous tenaille depuis si longtemps, quand le besoin irrépressible d’être libéré des douleurs et du fauteuil roulant gronde en vous, quand la peur panique que le handicap ne s’érige en obstacle dans votre couple devient térébrante, alors grande est la tentation de bruler les étapes, de vouloir aller plus vite, plus haut, plus loin. Ce qui n’est pas sans risque…

Un premier roman incontournable de cette rentrée littéraire

Il y a des livres au sujet desquels on a presque envie de se contenter de dire « Lisez-le ! Lisez-le et vous verrez ! », tant on a le sentiment que tout ce que l’on pourra en dire restera en deçà de ce que l’on aimerait exprimer. Marche ou rêve, de Ferdinand Laignier-Colonna, paru aux éditions Heloise d’Ormesson en ce mois de janvier, fait partie de ces rares livres-là. Le titre, magnifique, se voulait annonciateur d’un contenu qui le serait tout autant. Promesse plus que tenue. Dans ce premier roman, Ferdinand Laignier-Colonna réalise un véritable tour de force : évoquer le handicap du point de vue de la personne handicapée de façon totalement décomplexée, nous faire rire de sujets graves, se montrer drôle et profond à la fois, corrosif mais jamais irrévérencieux ni choquant. Avec un humour jubilatoire, l’auteur envoie paître les clichés et les contradictions d’une société qui prône le bien-vivre ensemble dans un monde uniquement conçu par et pour les valides.

Mais pas seulement. Ce roman est aussi une ode à l’amitié et à l’amour, à ces liens humains plus puissants que tous les antalgiques et autres traitements contre la douleur et la maladie, contre les coups de blues aussi.

On rit, on tremble, on applaudit, on pleure aussi parfois, tant ce roman est un concentré d’émotion dans toutes ses acceptions. Ferdinand Laignier-Colonna donne tant de consistance à ses personnages, les rend tellement vivants, que l’on a envie de prendre tout ce petit monde dans les bras et de les aider à donner corps à leurs rêves. Une invitation à aimer, à rêver, à vivre pleinement, quitte à se brûler les ailes. Une lecture galvanisante tant l’énergie de l’auteur est contagieuse.

Dire que c’est un très bon roman ? Non. C’est bien davantage. Un roman magistral, tant au niveau du fond que du style si maitrisé, si fluide, si énergique et émaillé de formules qui claquent. Un livre qui ne laisse pas indemne : vous ne regarderez plus jamais le handicap et les personnes handicapées de la même façon.

Vous êtes encore là à me lire ? Mais vous devriez avoir déjà filé en librairie pour l’acheter !

Informations pratiques

Marche ou rêve, Ferdinand Laignier-Colonna – éditions Héloïse d’Ormesson, janvier 2023- 224 pages – 19€

Rentrée littéraire : La filature, Arnaud Sagnard

la filature Arnaud Sagnard

C’est un roman qui glace le sang. Ou quand l’humain n’est plus qu’un pion pour l’entreprise, pion que l’on manipule sans état d’âme et sacrifie sur l’autel de la rentabilité.

Refonte complète d’entreprise et coût humain

Los Angeles, 2017. Daniel Stein travaille comme conducteur de bus depuis des années dans la même compagnie, la Los Angeles County Metropolitan Transportation Authority. Employé modèle et expérimenté, il a le privilège de rouler sur la ligne la plus agréable, la ligne 2. Aussi, quand il est convoqué au bureau du DRH, il ne s’attend absolument pas au séisme qu’on lui réserve. L’entreprise entame en effet une refonte complète de son organisation et demande à Daniel Stein de passer dans l’équipe des hiboux, chauffeurs ainsi surnommés car ils travaillent de nuit.  Une rétrogradation humiliante. Car travailler de nuit, c’est côtoyer les passagers ivres, agressifs, paumés, être le témoin de bagarres. Cette décision entrera en vigueur la semaine suivante.

Un homme dans l’ombre observe la réaction du chauffeur, c’est Jonathan Harris, senior Partner pour une compagnie d’assurances. Daniel Stein va-t-il capituler, se soumettre à la décision du DRH, ou va-t-il embarquer ses collègues et les syndicats dans un mouvement de rébellion ? Cet homme est un cobaye à son insu, l’élément clé d’un stress test : si Daniel Stein, le meilleur élément de la compagnie, accepte les nouvelles conditions, alors les autres chauffeurs le suivront. S’il s’y oppose, alors les risques pour la compagnie d’assurances sont élevés et assurer la compagnie de bus n’est pas souhaitable.

En filant le conducteur, Jonathan Harris ne s’attend cependant pas à ce qu’il va découvrir à son sujet…

Se libérer de l’enfance

En cette rentrée littéraire, Arnaud Sagnard publie son deuxième roman aux éditions Stock : La filature. Un thème très actuel, celui des restructurations d’entreprise. Quand on parle de restructuration d’entreprise, on met le plus souvent l’accent sur les licenciements que cela engendre et donc sur le personnel licencié. Mais les coûts sociaux qui portent sur les salariés qui demeurent dans l’entreprise reconfigurée sont peu abordés. C’est cet angle que choisit l’auteur, qui se focalise sur un des meilleurs éléments de l’entreprise pour mesurer comment il encaisse le choc. Les pratiques managériales glacent le sang. Cet homme n’est qu’un pion, un élément témoin que l’on suit pour savoir si la mesure va bien passer avec le reste des employés ou non. Un fusible en quelque sorte. Peu importe qu’il saute, peu importe l’impact sur sa vie personnelle, on est dans une expérience déshumanisée. Mais cette fois, Daniel Stein ne va pas être mis KO. Cette humiliation de plus, de trop, va peut-être lui donner le ressort de réagir, de se libérer du fardeau qu’il traine depuis l’enfance.

Si le sujet est très intéressant, le style très lyrique et les nombreuses digressions cassent le rythme et diluent la tension narrative. La proximité nouée avec le personnage en souffre aussi. Le fond m’a séduite, la forme moins. Un sentiment mitigé donc.

Pierre Lemaitre : Le silence et la colère

Le silence et la colère

Après Le grand monde, premier tome de sa tétralogie consacrée à la période des Trente Glorieuses, Pierre Lemaitre poursuit la fascinante saga de la famille Pelletier avec Le silence et la colère. Un roman social aussi captivant que brillant.

Les trente Glorieuses

Nous sommes en 1952, aux côtés de la famille Pelletier. Les parents sont restés à Beyrouth, tandis que les trois enfants, Hélène, François et Jean, sont venus s’installer à Paris. Les descendants n’ont pas voulu reprendre l’entreprise familiale de savonnerie libanaise et chacun tente de percer dans la voie qu’il a choisie. En cette période des Trente Glorieuses, chaque enfant est à un tournant de sa vie personnelle et professionnelle. François est journaliste à la rubrique faits divers du Journal du soir mais aspire à être affecté aux enquêtes sociales. Il est tourmenté par sa compagne dont il découvre qu’elle lui ment sur ses origines. Sa jeune sœur Hélène se consacre au reportage photo au sein de la même rédaction. A 23 ans, contrairement à nombre de ses amies, elle ne rêve pas de maternité. Mais se retrouve enceinte d’un homme marié. Que faire de cet enfant non désiré dans une société qui refuse le droit à disposer de son corps ? Quant à l’ainé, Jean, alias Bouboule, qui s’est illustré par de retentissants échecs professionnels comme personnels, marié à l’acariâtre Geneviève, c’est l’heure de saisir enfin sa chance. Il va ouvrir un magasin de vêtements d’un nouveau genre : une grande surface proposant des vêtements en quantités impressionnantes et à bas prix. Un investissement lourd pour lequel il joue quitte ou double. Encore faut-il qu’il ne soit pas rattrapé par ses crimes passés…

La famille pelletier va-t-elle bien négocier les virages que le destin place sur sa route ?

Un coup de (Le)maître

Lire Pierre Lemaitre est un enchantement. Un envol romanesque dans la lignée de Dumas, de Zola, de ces auteurs qui dépeignent avec talent la société à travers des feuilletons captivants. Avec ce nouvel opus, paru aux éditions Calmann-Lévy et intitulé Le silence et la colère, Pierre Lemaître nous transporte 70 ans en arrière, aux côtés d’une galerie de personnages tous plus truculents et attachants (ou détestables pour certains comme Geneviève) les uns que les autres. Chacun ressent un mélange de silence et de colère : colère de devoir se soumettre en silence aux diktats de la société, de la famille, du couple.  Le silence et la colère, c’est l’histoire d’une famille qui s’inscrit dans l’Histoire. Celle de l’interdiction d’avorter pour les femmes, sous peine de poursuites pénales. Celle de l’avènement de la grande distribution aux dépens des petits commerces de proximité. Celle de la revendication de meilleures conditions de travail et du droit de grève. Celle des grandes constructions comme les barrages, au détriment des petits villages. Pierre Lemaitre a l’exceptionnel talent de nous faire vivre au diapason de ses personnages, de trembler, de rire, de râler, de pleurer avec eux. Une immersion possible tant l’auteur sait donner de la chair à chaque personnage, maintenir le lecteur en haleine, attiser ses attentes, le garder captif dans le lasso de ses mots. Magistral.

C’est un roman foisonnant, fascinant, brillant, indiciblement vivant, riche en rebondissements, avec un twist final jouissif. Qu’il va être long d’attendre le tome suivant !

Pour information, les lecteurs qui n’ont pas lu Le grand monde peuvent tout à fait lire ce roman, sans être perdus. Tout est conçu pour permettre la compréhension de l’intrigue indépendamment du premier tome. Mais il est certain que ce roman terminé, vous vous jetterez sur le premier !

Informations pratiques

Le silence et la colère, Pierre Lemaitre- Editions Calmann-Lévy, janvier 2023 – 582 pages -23,90€

Christine Orban, Soumise

Christine Orban Soumise

Tout le monde connait le brillant Blaise Pascal. Mais sa sœur Jacqueline, dont l’intelligence n’avait rien à envier à celle de son frère, est demeurée méconnue. Christine Orban la sort de l’ombre dans ce portrait d’une femme hors du commun.

La sœur de Blaise Pascal

Il n’est pas facile de perdre sa mère quelques mois après sa naissance, cinquième enfant d’une fratrie qui compte déjà deux défunts. Il n’est pas facile non plus d’être la sœur d’un génie, aussi grand soit leur amour l’un pour l’autre et l’admiration qu’ils se vouent. C’est dans ce contexte que Jacqueline Pascal vient au monde, en 1623. Elevée par son père, instruite par ce dernier et par sa sœur ainée Gilberte, elle montre très vite des dispositions exceptionnelles pour la langue française et plus particulièrement poésie. La famille Pascal a ainsi deux prodiges : Blaise, mathématicien, physicien et inventeur de génie et Jacqueline, sa cadette, aussi douée pour les lettres que Blaise l’est pour les chiffres. Jacqueline, un fort tempérament, est bien décidée à égaler son frère par ses propres moyens, dans son domaine de prédilection. Elle se bat pour ne pas rester dans son ombre, dans un siècle où les femmes sont reléguées au second plan. Elles est d’ailleurs très vite remarquée, invitée à déclamer des vers devant la reine Anne d’Autriche.

Mais, soumise à son père, à son frère à la santé si fragile qu’elle doit jouer à l’infirmière jour et nuit, elle se détourne peu à peu de la cour, du monde du paraître, de la flatterie et de la fête, pour se consacrer à sa foi. Pour se soumettre à Dieu. Pour Jacqueline, Blaise doit se détourner de sa science pour la suivre sur la voie de la foi. Pour Blaise, la foi n’a pas à être exclusive, et peut très bien cohabiter avec a recherche scientifique. Entre le frère et la sœur, si fusionnels, c’est le déchirement…

Une femme soumise à son père, à son frère et à la religion

C’est une mise en lumière très intéressante que nous offre Christine Orban avec Soumise, aux éditions Albin Michel. Elle nous brosse le portrait d’une femme paradoxalement forte de caractère, déterminée, brillante, à contre-courant de la place de second plan réservée aux femmes à cette époque, mais soumise au désir de son père, soumise au devoir de porter assistance à son frère, soumise à sa pratique extrémiste de la foi. Une femme à qui la célébrité tendait les bras, dont la présence était recherchée par les plus grands, mais qui a choisi l’effacement et le renoncement avec cette vie de religieuse janséniste.

C’est un livre très documenté sur la famille Pascal, et plus largement, sur le contexte historique et social de ce XVIIème siècle. L’occasion de découvrir une femme hors du commun, celle que Blaise Pascal aimait le plus au monde.

Informations pratiques

Christine Orban, Soumise – éditions Albin Michel, janvier 2023 – 292 pages – 20,90€

Ariane Bois : Ce pays qu’on appelle vivre

Ce pays qu'on appelle vivre ariane bois

Un roman d’amour et de guerre, de lumière et de ténèbres. Ariane Bois revient sur un lieu mal connu de l’Histoire : le camp d’internement des Milles, près d’Aix en Provence, seul camp important d’internement et de déportation français.

L’amour en temps de guerre

Opposé au gouvernement du Reich, Léonard Stein, juif allemand, talentueux caricaturiste de presse, a trouvé refuge dans le sud de la France en 1937. Mais en ce printemps 1940, il n’est guère tranquille quand il voit la tournure que prend la guerre. Et il a raison : le gouvernement français a décidé de faire arrêter et interner les ressortissants du Reich, sans aucun discernement. Et donc y compris ceux qui sont profondément antifascistes et ont fui le nazisme. Arrêté par les gendarmes français, il est envoyé à la Tuilerie des Milles, un bâtiment industriel désaffecté près d’Aix en Provence, transformé en camp d’internement. Les détenus sont parqués comme des bêtes dans la boue et la fange, cernés par la vermine et les maladies, immergés dans une odeur pestilentielle. Dans ce lieu cauchemardesque, les prisonniers, au nombre desquels de nombreux intellectuels comme Max Ernst, Max Schlesinger et Franz Hessel, trouvent néanmoins le ressort de s’évader par la création artistique.

Léo n’a qu’une obsession : fuir ce camp, fuir la France, peu importe où et comment. Quand il croise le chemin de Margot Keller, une jeune femme juive, bénévole d’un réseau de sauvetage, qui apporte quelques vivres aux prisonniers du camp des Milles, il trouve en elle une alliée. Et l’amour. Margot va prendre des risques incroyables, mobiliser toute son énergie pour faire évacuer Léo. Se laissent-ils bercer d’illusions ? Comment échapper à un enfer pareil, alors que l’été 42 se révèle plus cruel que jamais, Vichy ayant accepté de livrer les juifs de la zone libre à l’Allemagne ?

Le camp français des Milles

Avec Ce pays qu’on appelle vivre, paru aux éditions Plon, Ariane Bois revient sur le camp d’internement et de déportation français des Milles, sous commandement militaire français. Un camp peu connu. Sur fond de guerre, de xénophobie et d’histoire d’amour, elle nous fait revivre cette macabre page de l’Histoire, évoque les Milles qui ont abrité 10 000 détenus dont 2000 d’entre eux, y compris des femmes et des enfants, furent déportés à Auschwitz. Au milieu de ce chaos, Ariane Bois souligne l’indicible courage des prisonniers, lesquels laissent libre cours à la création artistique : théâtre, peinture, dessin, chant, musique, ce sont plus de 400 œuvres artistiques qui ont été retrouvées à la libération du camp. Une façon qu’ont trouvé ces hommes et ces femmes pour résister à la déshumanisation et à la persécution. L’histoire d’amour entre Léo et Margot apporte une bouffée d’oxygène salutaire à l’enfer de ce lieu, aide le lecteur à ne pas être complètement accablé par l’indicible cruauté dont les juifs furent victimes dans ce camp.

Un roman nécessaire. Un devoir de mémoire.

Informations pratiques

Ariane Bois, Ce pays qu’on appelle vivre – éditions Plon, janvier 2023- 20,90€- 286 pages

Philippe Besson : ceci n’est pas un fait divers

Philippe Besson ceci n'est pas un fait divers

Un roman inspiré de faits réels, sur les dommages collatéraux d’un féminicide, du point de vue des enfants. Bouleversant. Percutant. Inoubliable.

Féminicide

Depuis 5 ans il s’adonne à sa passion pour la danse, loin du foyer familial dans lequel sa jeune sœur de 13 ans, Léa, vit encore avec ses parents. Une passion encouragée par sa mère, dont il se sent si proche. Et soudain, cet avenir annoncé radieux au regard de son don et de sa passion pour cet art, bascule dans les ténèbres : sa sœur l’appelle, terrifiée, pour lui annoncer l’impensable. Leur père a assassiné leur mère.

Et de se précipiter à Blanquefort, lieu du drame, aux côtés de Léa. Il découvre une fillette terrifiée, réfugiée dans un silence inquiétant. Leur père, quant à lui, a pris la fuite. Convaincu que son indéfectible amour, sa présence, sa force vont permettre à sa sœur de dépasser son traumatisme, il décide de rester en Gironde. Mais son amour suffira-t-il à extraire sa sœur du cauchemar dans lequel elle est plongée ? Sacrifier tous ses rêves est-il compatible avec un avenir supportable ?

Tandis que la traque commence pour retrouver le père, le fils remonte le fil du temps. Aurait-on pu empêcher ce drame ? Y avait-il des signes avant-coureurs que personne n’a vu ou voulu voir ? La violence et la jalousie maladive de son père étaient-elles perceptibles ? La culpabilité du fils alors grandit, térébrante, dévorante comme une armée de termites…

Un roman inspiré de faits réels

En cette rentrée littéraire 2023, Philippe Besson nous revient avec un roman dont le thème fait hélas trop souvent l’actualité : le féminicide. Ceci n’est pas un fait divers, paru aux éditions Julliard, s’inspire d’un fait divers réel, en évitant avec brio l’écueil du pathos ou du sensationnalisme malsain. Philippe Besson se glisse dans la peau des enfants, pour évoquer les dommages collatéraux de ce meurtre. Comment se reconstruire sur des fondations en miettes, mais aussi, comment se pardonner de ne pas avoir agi, de ne pas avoir compris le potentiel danger qui guettait ? Comment pardonner aux témoins des scènes conjugales, à la gendarmerie, leur légèreté et leur lâcheté face aux cris et aux plaintes ? Comment pardonner à leur père ? Avec une sensibilité à fleur de plume, une justesse chirurgicale dans l’analyse des émotions et des situations, Philippe Besson nous plonge dans le quotidien des enfants après le drame, nous fait vivre les répliques du séisme qui jalonnent leur vie.  

Un roman bouleversant. Une histoire impossible à oublier.

Informations pratiques

Philippe Besson : ceci n’est pas un fait divers- Editions Julliard, janvier 2023- 20€-204 pages

Rentrée littéraire : Stardust, Léonora Miano

Un roman autobiographique sur l’expérience de l’auteure de l’extrême précarité et de l’exclusion. Un roman sur la difficulté d’intégration, le choc des cultures, l’exil.

Une femme et son enfant à la rue

Louise, alias Léonora, a quitté son pays (le Cameroun), pour venir étudier en France. Alors qu’elle est en licence à l’université, elle décide de tout plaquer pour aller vivre avec son petit ami. Une union qui n’est pas du goût de la famille de ce dernier, qui décide alors de leur couper les vivres, tandis qu’ils logent à l’hôtel. Or tous les deux viennent d’avoir un bébé, une petite fille prénommée Bliss. Une enfant que lui a désiré, mais pour laquelle il ne se bouge pas, ne cherche pas de solution pour assurer les besoins de subsistance. Alors Louise décide de le quitter avec son bébé. Et de se retrouver à la rue avec sa fille, à l’âge de 23 ans, sans titre de séjour, sans travail, sans toit, sans soutien familial, bien que ses parents soient toujours vivants et son père soit établi en France. Quant à sa mère restée au Cameroun, elle n’accepterait pas que Louise revienne au pays en lui faisant l’affront d’exhiber son statut de fille-mère à la communauté. Louise ne peut donc compter que sur les services sociaux de ce pays d’accueil, sur les maigres aides financières et les soins que ces derniers lui octroient, de même que sur le toit certes sordide et les repas du centre d’hébergement et de réinsertion sociale de Crimée. Une galère qu’elle partage avec de nombreuses femmes. Mais elle tient, reste debout, grâce à l’indéfectible amour qui la lie à sa fille.

Un roman autobiographique

C’est un roman très intime, à vocation universelle, que nous livre Léonora Miano avec Stardust en cette rentrée littéraire des éditions Grasset. Un roman autobiographique écrit il y a 20 ans, mais qu’elle n’a pas cherché à faire publier jusqu’alors, pour ne pas être étiquetée « l’écrivain SDF » dit-elle en préambule. Le sujet avait tout pour me toucher. Vraiment. Comment rester insensible à la détresse de ces femmes, à leurs conditions de survie plus que de vie, à l’insuffisance des moyens humains et financiers pour leur venir en aide ? Mais j’ai été irritée tout au long du livre par les lancinantes mises en accusation des services sociaux et de leur personnel qui fait pourtant ce qu’il peut avec les faibles moyens dont il dispose, par le procès uniquement à charge fait à la France. Cette vision manichéenne, avec les méchants services sociaux, les méchants assistants sociaux, la méchante France d’un côté, et de l’autre les exilés, aurait mérité un peu plus de nuances et a desservi la cause que l’auteure voulait défendre, à savoir celle des femmes exilées, livrées à une précarité extrême en France.

Informations pratiques

Rentrée littéraire, Stardust de Léonora Miano- éditions Grasset, aout 2022- 215 pages – 18,50€

Rentrée littéraire : Stöld, Ann-Helen Laestadius

Stold Ann Helen Laestadius

Un thriller suédois, qui nous emporte au nord du cercle polaire arctique, à la rencontre de la culture des Samis, derniers éleveurs de rennes. Le portrait d’une femme courageuse, déterminée à défendre sa place dans la société ainsi que celle de son peuple opprimé.

L’oppression du peuple Sami

Elsa, 9 ans, vit au nord du cercle polaire arctique, dans la communauté des Samis, un peu à l’écart du monde. Une communauté traditionnelle, qui vit de l’élevage des rennes essentiellement, ce qui n’est pas pour plaire aux gens du village, des Suédois non Samis.

Un jour, alors qu’elle se rend à l’enclos des rennes, elle se retrouve face à un contrebandier, un certain Robert Isaksson. Un homme du village bien connu pour sa haine envers son peuple. Tétanisée, Elsa reconnait son renne, Nastegallu, trainé hors de l’enclos et éviscéré par Robert, les oreilles tranchées pour que l’on ne puisse pas identifier sa provenance par son marquage. L’homme fait alors à Elsa un signe éloquent : si elle parle, il la tuera.

De retour chez elle, le cœur brisé, une oreille de son renne cachée dans sa poche comme un doudou, Elsa annonce l’horreur à ses parents, mais tait avoir vu le coupable. Terrifiée par ses menaces de mort. Une tuerie de plus, pour laquelle aucune enquête ne sera menée, voire pour laquelle la police ne daignera pas même se déplacer depuis le village. Voilà à quoi est réduite la communauté des Samis : à subir sans pouvoir réagir. Au point que certains jeunes, désespérés par le sort qui est réservé aux éleveurs de rennes de leur communauté, préfèrent mettre fin à leurs jours que de subir encore et encore cette violence, ces injustices et ces discriminations criantes.

Les années passent, mais la colère d’Elsa ne passe pas, alimentée de surcroit par la douleur d’avoir perdu son ami Lasse. Les vols de rennes pour alimenter les trafics de viande continuent. En toute impunité. Elle décide alors d’agir.

Un thriller suédois

En cette rentrée littéraire, les éditions Robert Laffont nous propose de découvrir Stöld, d’Ann-Helen Laestadius, un roman qui a reçu le prix du livre de l’année en 2021 en Suède. J’avoue avoir peiné lors des 200 premières pages, ne trouvant pas de tension narrative, dans un roman qui s’enlisait comme les pas dans la neige fraiche. L’action a tardé mais ensuite le roman a pris son envol. On suit une jeune Elsa dont le courage et la combattivité n’ont rien à envier aux hommes de sa communauté, de même que sa capacité à gérer un élevage de rennes. Elle décide de faire appel à la presse et aux réseaux sociaux pour sensibiliser les gens au drame qui est celui de la communauté des Samis. Et de ne plus attendre la police pour bouger.

Ce roman nous fait découvrir un peuple mal connu, les Samis, dont il ne reste que 80 000 personnes à ce jour, principalement en Norvège et en Suède. Un sujet d’actualité, puisque c’est seulement en novembre 2021 que l’église et l’état suédois ont présenté leurs excuses au peuple Sami, dernier peuple autochtone d’Europe, pour les discriminations dont il a fait l’objet, reconnaissant officiellement que la langue, la culture et l’identité samis ont été bafouées. Un roman doublement ancré dans le présent aussi, par les dérèglements climatiques dont il se fait l’écho.

Un vrai dépaysement, avec des longueurs toutefois dans la première moitié du roman.

Informations pratiques

Rentrée littéraire : Stöld, Ann-Helen Laestadius- Editions Robert Laffont, août 2022 – 446 pages – 21,50€

Rentrée littéraire : Garçon au coq noir

Garçon au coq noir

C’est un roman très particulier, aux notes historiques et gothiques, que nous offre Stefanie vor Schulte en cette rentrée littéraire. L’histoire d’un enfant dénué de tout sauf de courage et d’altruisme, qui va tenter de résoudre le mystère du cavalier noir, ravisseur d’enfants.

Retrouver le ravisseur d’enfants

Martin, 11 ans, vit en marge du village, dans le dénuement le plus total. Orphelin, il n’a pour tout compagnon qu’un coq noir. Avec son volatile, il inspire la méfiance des villageois, lesquels le considèrent comme fou. Pourtant, Martin est tout sauf fou. Malgré le terrible drame dont il a été témoin, il est resté debout, survit du fruit de petits travaux pour les villageois et jeûne bien souvent. Il est doté d’une intelligence exceptionnelle, d’une ruse et d’une bonté tout aussi grandes.

Aussi, quand un peintre itinérant passe au village, Martin, qui n’a plus aucune attache, décide de lui emboîter le pas. Il va suivre ce dernier qui ne peint que le beau, de village en village, affronter les loups, la famine, la fatigue, sans se départir d’une envie impérieuse : découvrir qui se cache derrière le cavalier noir. En effet, ces derniers temps, un cavalier noir sévit dans la région et enlève les jeunes enfants, laissant leurs parents éplorés. Témoin de ces rapts, le rusé petit Martin se dit qu’au cours de ses pérégrinations, il va bien finir par tomber sur ce cavalier. Et par mettre fin à ses agissements.

Un voyage au moyen-âge

C’est un voyage dans le temps que nous propose Stefanie vor Schulte en cette rentrée littéraire aux éditions Héloïse d’Ormesson. Un voyage au Moyen-âge en compagnie d’un personnage indiciblement attachant, futé, combattif, d’une générosité et d’une bonté inouïes. Impossible de ne pas être bouleversé par ce petit garçon au coq noir, par sa résistance à la méchanceté, à la médisance, à la violence. Car si tous les villageois sont ligués contre lui, lui va au contraire se battre pour leur cause, prendre sur lui le fardeau de tout le village, comme l’avait fait son père avant lui. Mais à la différence de ce dernier, Martin mènera sa mission à bien. Une mission qui réserve bien des surprises.

Un roman d’une très grande originalité, proche du conte, qui montre que c’est quand il n’y a plus d’espoir qu’il ne faut désespérer de rien. Une jolie découverte de cette rentrée littéraire.

Informations pratiques

Rentrée littéraire : Garçon au coq noir, Stefanie vor Schulte- éditions Héloïse d’Ormesson, aout 2022- 205 pages

Mélissa da Costa : La doublure

Melissa da Costa La doublure

Virage à 360 degrés pour Mélissa da Costa, qui cette fois nous offre un roman sombre et analyse avec brio la face obscure de l’âme humaine.

Devenir le double de quelqu’un

Par amour pour Jean, Evie a mis sa vie entre parenthèse, tout quitté pour s’établir près de son marin à Marseille. Supporté ses absences plusieurs mois par an quand il embarquait. Jusqu’à ce qu’elle découvre qu’il nourrissait d’autres projets. Sans elle.  La claque est si grande qu’elle décide de tout quitter : son appartement, son travail précaire, la ville de Marseille. Son idée : se faire embaucher comme hôtesse à bord d’un yacht. Alors qu’elle démarche les propriétaires de bateaux sur le port, elle est interpelée par un certain Pierre Manan. Il a un travail à lui proposer : seconder sa femme artiste peintre pour tout ce qui est organisation des vernissages et expositions, cocktails, réponses au courrier et appels. Juste quelques heures par jour, logée chez le couple, pour le salaire appréciable de 4000€ nets par mois, dans le si charmant village de Saint-Paul-de-Vence. Pour Evie c’est presque trop beau pour être vrai. Et d’accepter.

Quand elle débarque dans la somptueuse villa du couple, elle est saisie par l’univers pictural sombre de l’artiste. Clara est en effet admirative du romantisme noir, un genre né en Grande-Bretagne à la fin du XVIIIème siècle et s’en inspire dans ses toiles. Scènes de souffrance, de mort, d’agonie, de viol, de cannibalisme, la violence est partout. Partout, et pas que sur les toiles. C’est ce qu’Evie va découvrir à ses dépens…

Les limites de l’emprise

Avec La doublure, paru aux éditions Albin Michel en ce mois de septembre, Melissa da Costa, qui nous avait habitués à des romans lumineux, positifs, viscéralement humains, prend un virage à 360 degrés. Cette fois, elle dissèque la noirceur de l’âme humaine au scalpel de sa plume, pointe les plaies béantes crées par l’humiliation et la cruauté d’une femme sur ceux qu’elle approche. Jusqu’où peut aller une emprise toxique et véritablement destructrice?  Quand Evie a accepté ce travail, elle n’imaginait pas un seul instant qu’elle serait la doublure au sens propre de l’artiste, sa facette lumineuse et saine d’esprit, son double symbolique, à l’image d’Eve et de Lilith.

Mélissa da Costa surprend ses lecteurs avec ce nouveau roman et en cela, on ne peut que saluer la capacité de la romancière à se renouveler, à prendre le risque de sortir de sa zone de confort. Le climat malsain, violent, destructeur qui règne chez le couple est extrêmement bien rendu, au point que le lecteur lui-même ressent le malaise d’Evie, son oppression. Pour autant, ce roman manque à mon sens de tension narrative dans les premières parties, contrairement à la dernière partie, plus rythmée, qui tient le lecteur en haleine. Quant à ce climat malsain, pervers, il est retranscrit avec brio, mais encore faut-il avoir envie de s’y plonger, ce qui n’est pas vraiment mon cas. C’est donc un sentiment mitigé pour ma part, en raison de mes attentes et non de la qualité intrinsèque du roman.

Informations pratiques

La doublure, Mélissa da Costa – éditions Albin Michel, septembre 2022 – 566 pages – 20,90€