Rentrée littéraire : Sœurs, Daisy Johnson

Soeurs Daisy Johnson
copyright photo Karine Fléjo

Une mystérieuse fuite

Si Juillet et Septembre sont traditionnellement deux mois de l’année, ici il s’agit de deux « moi ». Deux sœurs fusionnelles, l’une dominante, l’autre dans son ombre. Deux jeunes filles de dix mois d’écart d’âge qui auraient pu être jumelles. Et se comportent comme telles. Juillet est lumineuse comme une journée d’été. Septembre sonne le glas de la belle saison, sombre, cruelle, violente même parfois. Une noirceur dans laquelle elle entraine Juillet. C’est Septembre qui impose tout au duo, oblige Juillet à dire ou faire des choses qu’elle n’aurait jamais entreprises seule. Noyer le hamster d’une camarade dans les toilettes, annoncer à une autre le faux divorce de ses parents, révéler à une troisième que le père Noël n’existe pas, sont quelques-unes des petites cruautés dont Septembre a le don.

Sheela, est auteure de livres pour enfants dans lesquels elle met en scène ses filles. Mais l’énergie lui manque. Dans cette vieille baraque, elle se traine de son lit à la cuisine et de la cuisine à son lit. Laisse ses filles livrées à elles-mêmes. Des sœurs qui ont toujours été à part. A part du reste de la famille. A part des autres enfants de l’école. C’est en quelque sorte Septembre et Juillet contre le reste du monde, soudées dans leur résistance à quitter l’enfance.

Mais l’heure de l’adolescence a sonné, avec dans son cortège les premiers émois amoureux, l’éveil du désir, l’appel à grandir et, ce faisant, à rompre le pacte tacite qui lie les deux sœurs…

Un roman à l’atmosphère oppressante

Daisy Johnson avait déjà marqué les esprits il y a trois ans avec Tout ce qui nous submerge, livre finaliste du Man Booker Prize 2017. Elle nous revient avec un livre à l’atmosphère inquiétante, envoûtante : Sœurs.

Dans ce roman, un mystère entoure les raisons de la fuite des sœurs et de leur maman. Et dans ce refuge du bord de mer, la quiétude recherchée n’est pas au rendez-vous. Sheela ne parvient pas à sortir de la dépression, Juillet semble en proie à d’étranges hallucinations et dédoublements de la personnalité. La maison elle-même a des murs chargés d’ondes négatives. Tout cela confère à donner au récit une ambiance chargée de mystère. Une ambiance oppressante. Jusqu’à la chute finale, saisissante.

Je n’affectionne pas particulièrement ces romans emplis de noirceur, surtout dans le contexte actuel où plus que jamais, j’ai envie d’oxygène, de lumière. Mais je reconnais que Daisy Johnson a un talent fou pour emporter le lecteur dans son univers, créer une atmosphère, maintenir le suspense. Un roman qui évoque aussi l’emprise affective. Comment s’affirmer, trouver et suivre sa voie, quand on s’est construite sous l’emprise d’une autre personne ? Quand on a toujours étouffé ses besoins, ses envies, pour se conformer aux attentes de l’autre.

Informations pratiques

Sœurs, Daisy Johnson- Traduit de l’anglais par Lætitia Devaux – éditions Stock, janvier 2021 – 212 pages – 20€

Le mal-épris, Bénédicte Soymier

Un homme laid, avec une vie sinistre. L’envie qui enfle, d’accéder au bonheur comme les autres. Jusqu’à le déborder. Brillamment mené, ce premier roman de Bénédicte Soymier vous prendra aux tripes.

le mal épris

Blessure d’amour

Il y a ceux qui ont tout pour eux. Et les autres. Paul appartient à cette deuxième catégorie. Il a grandi dans un foyer régi par la violence, exerce un travail peu exaltant à la Poste, n’a aucune vie amoureuse. Quant à son physique, il sait qu’il est un véritable repoussoir : petit, maigre, le cheveu rare, des tenues démodées et un aspect austère, voilà un portrait aux antipodes du séducteur.

Alors il contemple les autres, les beaux, ceux à qui tout réussit, avec envie. Une envie qui enfle, jusqu’à devenir douloureuse, dévorante, obsédante. Maladive. Aussi, quand Mylène, une jolie voisine emménage, récemment séparée de son compagnon, il croit voir en elle la chance de sa vie. La possibilité enfin, d’un amour. D’une vie heureuse. SA chance. Mais Mylène cherche une épaule consolatrice et non une relation amoureuse auprès de lui. Et, si elle cède un soir à ses avances, ce rapprochement demeurera unique. Un affront de plus pour Paul. L’affront de trop.

C’est alors la bascule.

Il jette son dévolu par défaut sur une collègue aux formes généreuses, nommée Angélique. Une femme douce, en manque d’amour. Soumise. Prête à se contenter de miettes d’amour plutôt que rien. Angélique, sa compagne mais aussi sa proie, celle qui cristallise toute sa colère, sa haine, sa jalousie. Celle qui va payer pour toutes les blessures que la vie a infligées à Paul.

Guérir de l’enfance

Ce premier roman de Bénédicte Soymier, Le mal-épris, m’a tenue en haleine du début à la fin. L’auteure se glisse avec beaucoup de finesse dans la peau des personnages. Celle de la victime de violence conjugale, mais aussi celle de l’homme violent. Et surtout, elle explore avec brio comment un homme peut être amené à nourrir de telles pulsions de haine et de violence. Qu’est-ce qui a cloché dans son parcours, quelles sont les souffrances qu’il a endurées et qui l’ont conduit à devenir cet être colérique, jaloux, obsessionnel. Cet être aux antipodes de l’homme qu’il aspire devenir. Car Paul est non seulement en guerre contre les autres, ceux qui ont la chance de tout avoir, mais aussi et surtout en guerre contre lui-même. Il déteste le monstre qu’il est devenu, si semblable à son père. Peut-on guérir de l’enfance ? Peut-on aimer, quand on n’a soi-même pas été jugé digne d’amour par ses parents ? Peut-on un jour museler sa violence et devenir un homme respectable ?

Un roman fascinant, abordé sous un angle novateur. Avec un style et une construction très maitrisés. A lire !

Informations pratiques

Le mal-épris, Bénédicte Soymier – Editions Calmann-Lévy, janvier 2020 – 245 pages – 18,50€

Rentrée littéraire : Avant elle, Johanna Krawczyk

Avant elle

Au décès de son père, un homme secret, réfugié d’Argentine, Carmen découvre des écrits intimes, une sorte de journal, qu’il tenait. Une bombe. Un roman fascinant, brillant, impossible à lâcher.

Secrets de famille : faut-il préférer la vérité à l’amour?

16 années après le décès de sa mère, c’est son père que la mort fauche brusquement. Lui, son roc, son héros, son modèle. Un homme de gestes tendres. Depuis son décès il y a un an et demi, Carmen est à la dérive, noie son chagrin dans l’alcool, peine à être une maman aimante pour sa petite fille Suzanne. Un jour, un garde-meubles la contacte et l’informe que son père y stockait des affaires. Elle doit les récupérer immédiatement faute de quoi elles seront détruites. Et de s’y rendre. Elle y réceptionne un bureau qu’elle ramène chez elle. Dans un double-fond du bureau, elle découvre des documents dont sept petits carnets noircis par la main de son père. Et une énigmatique petite clef.

Si sa mère était une femme joyeuse, volubile, du moins les dix premières années de son existence, Carmen ne peut pas en dire autant de son père. Un homme taiseux, tellement secret sur son passé en Argentine. Pas plus qu’elle ne connaît ce qui a fait basculer sa mère dans la dépression, elle ne sait quelle a été la vie de son père avant sa venue en France. Ces carnets vont-ils lui permettre d’éclairer les zones d’ombre de la vie de son père? Vont-ils répondre aux questions qu’elle se pose sur le naufrage de sa mère? Mais surtout, la vérité est-elle préférable à l’amour? Toute vérité est-elle bonne à découvrir ? Ou quand on réalise que les êtres les plus proches de soi sont parfois de parfaits étrangers…

Un premier roman magnifique

Sur le bandeau qui accompagne ce premier roman de Johanna Krawczyk aux éditions Héloïse d’Ormesson, Anne Goscinny évoque un roman magistral. Je ne peux que la rejoindre après avoir lu ce roman. Avant elle est en effet un roman fascinant, émouvant, brillant. Un roman à tiroirs qui, tel un feu d’artifice, fait exploser les secrets et les apparences les uns après les autres. Pulvérise les illusions. Que se passe t-il dans l’esprit d’une personne qui découvre que son père n’est pas l’homme qu’elle a toujours vénéré? Faut-il insister et vouloir à tout prix découvrir la vérité, quitte à ce qu’elle fasse voler l’amour en éclats? L’auteure nous fait voyager dans l’espace et dans le temps, nous immerge au cœur de la Révolution argentine. Dans un style remarquablement maitrisé et une intrigue habilement construite, le lecteur découvre en même temps que l’héroïne, Carmen, ce que fut le vrai rôle de son père lors de la révolution. Qui il était vraiment. Mais pas seulement.

Un premier roman qui a tout d’un grand!

« Peut-être qu’il y a des secrets qui doivent le rester, peut-être que toutes les vérités ne sont pas bonnes à connaître? Le mensonge protège là où la vérité foudroie, pourquoi faudrait-il toujours que la vérité triomphe? »

Informations pratiques

Avant elle, Johanna Krawczyk – éditions Héloïse d’Ormesson, janvier 2021 – 153 pages – 16€

Rentrée littéraire : Le dernier enfant, Philippe Besson

Le dernier enfant
Copyright photo Karine Fléjo

S’il est communément entendu que les enfants doivent quitter le nid familial un jour, il existe un fossé entre l’idée admise de leur envol et le ressenti déchirant de leur départ le jour J. C’est ce séisme du départ pour un cœur de maman, que nous relate la si délicate et si sensible plume de Philippe Besson.

Quand les enfants quittent la maison

Anne-Marie et Patrick sont les heureux parents quinquagénaires de trois enfants, dont deux ont déjà quitté le nid familial. Cela fait déjà trente ans qu’ils vivent dans ce pavillon. Une maison qui a vu grandir les enfants. Une maison qui les a vu partir l’un après l’autre aussi. Ne reste plus avec eux que leur fils Théo. Mais aujourd’hui, c’est le grand départ. Leur dernier enfant prend son envol et va s’installer dans un studio à une poignée de kilomètres de là, pour faire ses études à la fac.

Rien que de très normal en soi. Rien que de très prévisible.

Et pourtant. Pourtant, pour Anne-Marie, cette dernière journée partagée avec Théo à la maison provoque un cataclysme intérieur. Quand Julien et Laura, les deux ainés, sont partis, elle a éprouvé un pincement au cœur mais rien de comparable à cette terreur et ce vide incommensurable que le départ imminent de Théo génère en elle. « Théo est le petit dernier et perdre le petit dernier est tout bonnement une dévastation. Un anéantissement. »

Alors qu’ils entassent les bagages de Théo dans la Kangoo, qu’il prend son dernier petit déjeuner avec eux, elle se remémore ces années passées ensemble. Sur l’écran de son esprit, elle repasse les parenthèses enchantées qu’étaient ces moments où Théo se blottissait contre elle devant la télévision, cette naissance non désirée, la frayeur de son accident de vélo, ses goûts musicaux, tout ce qu’ils ont partagé et ne partageront plus.

Repenser sa vie

Le dernier enfant est le vingtième roman de Philippe Besson. On retrouve l’extrême délicatesse de sa plume, laquelle dissèque l’âme humaine avec une précision chirurgicale.

Dans ce livre, l’auteur nous invite à partager 24 heures de la vie d’une mère dont le dernier enfant quitte la maison. Si l’envol des enfants est prévisible, naturelle, incontournable, elle se révèle terrible pour Anne-Marie. « J’ai passé presque 30 ans à protéger mes enfants, à m’inquiéter pour eux, à les écouter. Et c’est fini. Fini. A quoi vais-je servir maintenant? » Anne-Marie se trouve brutalement confrontée à la réalité, celle d’une vie de couple sans les enfants, d’une maison vide, d’un emploi du temps qui n’est plus rythmé par les petits. Après s’être effacée derrière leurs envies, leurs besoins, elle doit identifier quelles sont ses envies à elle, ses besoins essentiels, comment réinventer son couple.

Informations pratiques

Le dernier enfant, Philippe Besson – éditions Julliard, janvier 2021 – 19€ – 206 pages

Citation du jour

Comment se défendre face à la mécanique infernale des réseaux sociaux? L’anonymat favorise la diffamation et la haine en toute impunité. L’anonymat s’est immiscé au cœur de la liberté d’expression comme un poison.

Anaïs Jeanneret – Dans l’ombre des hommes (éditions Albin Michel 2021)

Dans l'ombre des hommes
copyright Karine Fléjo

Rentrée littéraire : La putain du califat, Sara Daniel et Benoît Kanabus

La putain du califat
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Le récit poignant d’une chrétienne irakienne enlevée, vendue et revendue douze fois par des djihadistes, pour servir d’esclave sexuelle. Un témoignage aussi terrible qu’essentiel.

Esclave sexuelle de Daech

Marie est une chrétienne née en Irak. Une célibataire qui se destine à devenir professeur d’anglais au lycée de Qaraqosh en septembre. Solitaire, fière. Une femme moderne. « Ne plus vivre sous l’inquisition de sa mère; échapper à l’oppression de ses frères; se défaire des chaines communautaires. » Une volonté d’émancipation qui va tourner court en juillet 2014. Marie a alors 35 ans quand les djihadistes entrent dans les maisons des chrétiens d’Orient de la ville de Khidir, bien décidés à éradiquer cette population de « mécréants ». Parmi ces hommes qui pénètrent dans son village, dans sa maison, détruisent et tuent, des visages connus de Marie et de sa famille. D’anciens employés devenus bourreaux.

Marie est enlevée et offerte à un vieil imam salafiste. Un vieil homme repoussant, violent, qui la rue de coups et la viole, aidé par le Viagra qu’il consomme. Ces violences ne sont que la première étape d’un parcours de deux ans d’esclavage sexuel, au cours desquels Marie sera revendue douze fois… Un témoignage terrible.

Un témoignage édifiant et bouleversant

La journaliste grand reporter Sara Daniel et le chercheur Benoit Kanabus donnent la parole à une survivante au courage admirable, esclave sexuelle de Daech. Celle qu’ils rebaptisent Marie, a été une « sabiya » (esclave sexuelle) du 7 août 2014 au 16 octobre 2016. Deux années d’horreur absolue. Deux années de combat pour survivre aux violences innommables des djihadistes à son endroit. Marie est animée par une volonté de vivre inébranlable. Pour tenir et s’aider dans cette horreur, elle a appris par cœur le manuel d’esclavage et n’hésite pas à poursuivre ses bourreaux devant le juge en cas de manquements aux lois énoncées par ledit manuel. Un manuel dont un des articles stipule par exemple « qu’il est licite d’acheter, de vendre ou de donner en cadeau les prisonnières et les esclaves car ce sont de simples propriétés dont on peut disposer à son gré. » Comme l’écrivent les auteurs, « Le manuel de l’esclavage. C’est un peu la Convention de Genève du djihadiste, écrite par une génération qui  croit vivre dans l’Arabie du VIIème siècle tout en regardant des épisodes de Game of Thrones où les scènes de bordels servent d’intermèdes aux décapitations.« 

Un livre courageux, essentiel. Un témoignage rare, de l’intérieur. Il y a indéniablement un avant et un après la lecture de ce livre. On ne peut pas sortir indemne de pareille lecture, vivre comme si on ne savait pas.

Informations pratiques

La putain du califat, Sara Daniel et Benoit Kanabus – éditions Grasset, janvier 2021- Récit – 208 pages – 18,50€

Rentrée littéraire : Une gifle, Marie Simon

Une gifle Marie Simon
Copyright photo Karine Fléjo

Quand un jour les illusions deviennent illusoires et que l’Autre apparaît sous son vrai jour. Une histoire d’amour qui fait passer du paradis à l’enfer. Mais une histoire pleine d’espoir aussi, sur une femme qui apprend à sortir de la spirale de la violence et à dire non.

Violence conjugale

Après plusieurs histoires d’amour malheureuses, Chloé pense enfin avoir trouvé le bonheur auprès d’Antoine. Chacun a un enfant d’une précédente union, d’âge proche. Les quatre forment une famille recomposée harmonieuse. Lui est médecin, une revanche à laquelle il tenait énormément, après une enfance marquée par les humiliations permanentes de son père et la soumission de sa mère. Il s’était promis de réussir, de prouver à son père colérique et véritable tyran domestique, qu’il était quelqu’un de bien, de respectueux, de brillant.

Chloé s’est elle aussi construite sur une enfance chaotique, marquée par la violence de son père, les gifles qui pleuvaient sans motif. Et une mère pas davantage tendre avec elle. Certes, extérieurement elle ne manquait de rien, vivait dans un bel appartement et portait de belles robes. Mais il lui manquait l’essentiel : l’amour des siens. Alors Chloé a appris à encaisser, à se contenter des miettes d’affection reçues, à se réfugier dans une citadelle de silence percluse de peur et de honte. Chloé a grandi, est devenue une femme. Mais la faim d’affection qu’elle a connue enfant a grandi avec elle, jamais assouvie. Jamais comblée. Une faim qui guide ses rencontres amoureuses, bien davantage que son cœur. D’où de multiples déceptions. Jusque sa rencontre avec Antoine.

Mais un jour, cela dérape. Une première gifle et des premiers propos humiliants. Premiers mais pas derniers…

Dépasser son enfance

J’avais beaucoup aimé le précédent roman de Marie Simon, Ce que j’appelle jaune et attendais avec impatience le suivant. Une gifle, c’est un livre écrit avec une sensibilité à fleur de plume, une analyse très fine de la psychologie des personnages. Ou comment l’enfance modèle l’adulte que nous devenons. Peut-on échapper à son enfance? Peut-on éviter de reproduire la violence subie, la soumission que l’on adoptait face à l’adulte menaçant?

Sans voyeurisme ni pathos, Marie Simon montre combien l’enfance plante le décor d’une vie adulte. Décor qu’il sera possible, certes, de changer, mais au prix de combats permanents contre les peurs et les conditionnements hérités de l’enfance. Pourquoi une personne encaisse-t-elle les coups et les humiliations? Quelle est cette faim d’amour qui la conduit à tout accepter, y compris l’inacceptable? Quel peut-être le déclic pour quitter la position de victime et parvenir à poser ses limites?

Marie Simon, à travers ses personnages, nous offre des pistes, nous insuffle de l’espoir. Elle nous montre qu’il n’y a pas de fatalité à être toute sa vie prisonnier de ses peurs, de son enfance, de ses blessures. Il est possible de dépasser le passé. Et de vivre enfin, respecté et aimé. Par soi-même et par les autres.

Informations pratiques

Une gifle, Marie Simon – éditions Autrement, janvier 2021 – 17,90€ – 258 pages

—> retrouvez la chronique que j’avais consacrée au précédent roman de Marie Simon, Ce que j’appelle jaune : https://leschroniquesdekoryfee.wordpress.com/2016/10/31/ce-que-jappelle-jaune-de-marie-simon-enorme-coup-de-coeur/

Rentrée littéraire : Mon garçon, Xavier de Moulins

Mon garço

Xavier de Moulins nous embarque en voiture avec un père et son fils. L’occasion ultime pour eux deux de renouer les liens. Un roman très touchant sur la transmission. Mais aussi et surtout, un roman sur l’amour filial.

Tenir, soutenir

Il y a deux ans, le narrateur a brusquement sombré. Coulé à pic par l’annonce de celle qui partageait sa vie depuis 15 ans, sa femme et mère de son enfant, Florence. Elle a en effet rencontré un autre homme et désire le quitter. C’est un véritable tsunami.

Depuis, il tente de rester à flots, mais cela lui demande de mobiliser une telle d’énergie, qu’il ne se sent pas la force d’être un père présent et aimant pour leur fils Marcus. Deux fois en deux ans. Deux seules fois, il a revu son fils.

La troisième fois, ce sera aujourd’hui, des retrouvailles commandées par le destin. Son ex-femme lui a téléphoné pour l’informer que leur fils a eu un accident. Pire encore, un accident volontaire. Consécutif à un chagrin d’amour. Peut-on se tuer par amour? Ou n’est-ce que l’arbre qui cache la forêt? Le chagrin de Marcus fait écho au sien, à celui qu’il a éprouvé au même âge quand sa petite amie d’alors, Carla, l’a quitté. Ce soir, il va retrouver son fils et l’emmener quelques jours en convalescence. Saura-t-il trouver les mots? Saura-t-il renouer le lien avec lui? Que peut-il lui transmettre, lui apprendre pour affronter les tempêtes de l’existence?

Un roman sur la transmission et l’amour

C’est avec impatience que j’attendais le nouveau livre de Xavier de Moulins dont j’aime beaucoup la sensibilité de l’écriture, la finesse de l’analyse psychologique des personnages, l’humanité des textes. Dans Mon garçon, aux éditions Flammarion, l’auteur nous interroge sur notre rôle en tant que parent : que pouvons-nous apporter à nos enfants pour les aider à traverser la vie du mieux possible, à se sentir épanouis, heureux? A s’aimer? En quoi notre expérience peut-elle être mise à leur profit? Comment vivre un amour heureux, épanouissant, apaisé?

Marcus, on passe sa vie à attendre qu’un autre vienne nous aider à nous sentir aimés, puis quand cet autre rentre enfin dans notre vie, on devient terrifié à l’idée qu’il puisse nous abandonner. Alors, pour limiter ce risque, on est prêt à tous les compromis, même à se taire, à changer ce que nous sommes pour devenir un autre. Nous devenons complices de notre propre destruction. Il n’y a pas de meilleur moyen pour se perdre.

Xavier de moulins nous rappelle que chacun est responsable de son propre bonheur. Que chacun doit commencer par s’aimer : c’est la fondation, le prérequis indispensable.

Ce roman est un hymne à l’amour, amour de soi, amour des autres, amour de la vie. A lire!

Retrouvez les chroniques que j’ai consacrées aux autres ouvrages de l’auteur

Informations pratiques

Mon garçon, Xavier de Moulins – éditions Flammarion, janvier 2021 – 172 pages – 16€

Rentrée littéraire : Le train des enfants, Viola Ardone

le train des enfants

Dans Le train des enfants, Viola Ardone met en lumière avec maestria une page méconnue de l’Histoire. Celle du déplacement massif d’enfants d’Italie du sud dans des familles d’accueil du nord, organisé par le parti communiste italien en 1946. Passionnant. Bouleversant.

Enfants placés en famille d’accueil

1946, Naples. Amerigo va bientôt avoir 8 ans et vit seul aux cotés de sa mère Antonietta. Son frère ainé est décédé. Quant à son père, il ne l’a jamais connu. Si la guerre est finie, deux ennemis particulièrement redoutables continuent d’occuper l’Italie du sud : la pauvreté et la faim. C’est pourquoi Amerigo fait souvent l’école buissonnière, cherchant des chiffons dans les rues pour les revendre sur le marché. De quoi glaner quelques pièces pour aider sa mère.

Mais cela ne suffit hélas pas. Aussi sa mère accepte-elle de laisser partir son fils dans une famille d’accueil italienne du nord. Ce placement de quelques mois, organisé par le parti communiste italien, garantit à l’enfant de manger à sa faim et de pouvoir étudier. Pour Amerigo, c’est non seulement une douleur immense d’être arraché à sa mère, sa seule famille. Mais c’est une véritable terreur de partir chez les communistes : ne dit-on pas qu’ils coupent les mains et les pieds des enfants ? Une terreur alimentée par l’absence d’explications rassurantes de la part d’Antonietta. Orpheline très jeune, elle n’a jamais eu de parents pour modèles et est très embarrassée pour s’occuper à son tour d’un enfant, lui parler, l’entourer d’affection, lui manifester son amour.

Là-bas, Amerigo va découvrir une autre vie, plus confortable, avec opulence de nourriture, présence affectueuse d’une famille. Mais comment s’épanouir quand votre vraie famille est loin de vous alors que vous n’êtes qu’un enfant ? Comment croire à l’amour d’inconnus, quand votre propre mère a toujours échoué à vous témoigner le sien ?

L’Italie à la sortie de la seconde guerre mondiale

Le train des enfants est une magnifique et déchirante fiction, qui s’inspire de faits historiques réels. Pour les mettre à l’abri de la misère, le parti communiste italien a fait ainsi séjourner en famille d’accueil plus de 70 000 enfants à l’issue de la guerre. Un arrachement, fût-ce pour de nobles raisons, à un âge où on a tant besoin de ses parents, de ses amis, de ses repères.

Avec beaucoup de sensibilité, Viola Ardone nous glisse dans la tête d’Amerigo, nous fait part de ses envies, de ses espoirs, de ses peurs. Un enfant qui va certes combler sa faim de nourriture, d’instruction dans cette famille d’accueil. Mais qui ne cessera de voir croitre sa faim d’amour maternel. Or comment une mère peut-elle donner ce qu’elle n’a pas reçu ? Existe-t-il différentes formes d’amour, que l’on ne décrypte pas toujours sur le moment ?

L’écriture très visuelle de Viola Ardone nous immerge dans cette Italie dévastée de l’après-Guerre. Une histoire bouleversante d’un petit garçon et de sa mère, qui n’ont pas su se dire, se prouver, se montrer, combien ils s’aimaient de leur vivant.

A lire absolument !

Informations pratiques

Le train des enfants, Viola Ardone – éditions Albin Michel, janvier 2021 – 19,90 € – 291 pages

Rentrée littéraire : Tout peut s’oublier, Olivier Adam

Tout peut s'oublier Olivier Adam
Copyright photo Karine Fléjo

Un roman bouleversant, sur ces parents amputés de la présence et de l’amour de leur enfant. Ou quand le divorce s’accompagne d’une fuite au bout du monde d’un des parents avec l’enfant.  Profond. Juste. Poignant.

Séparation et disparition

Nathan a toujours suivi le cours de la vie, plus qu’il ne l’a choisi, tel un bateau se laissant porter par le courant. Il n’avait pas compris comment son couple avec Claire avait pu s’échouer sur la grève. Il n’a pas davantage vu venir la tempête dans le couple qu’il a reformé avec Jun, une japonaise, mère de son fils. Elle s’est lassée de lui, sans qu’il ne comprenne ni pourquoi, ni comment ce désamour s’est installé. Bateau sans équipage, Nathan tente de se maintenir à flots, s’aide de temps en temps d’un verre d’alcool. Quant à Jun, elle a pris un appartement avec leur fils Léo, au-dessus de son atelier de céramiste. Il ne voit plus son fils qu’une semaine sur deux.

Mais un matin, Nathan sombre corps et âme en découvrant que l’appartement de son ex-femme est vide. Elle a quitté la France, s’est enfuie avec leur fils vers son Japon natal. Pour Nathan, c’est la sidération. Une douleur térébrante.

Au même moment, sa voisine du dessus, Lise, vit un drame similaire. Son fils unique a quitté la maison et refuse de donner des nouvelles, de la voir, embrigadé dans un mouvement particulièrement violent et proche des black-blocks. Dans son sillage, son mari claque la porte de la maison. Elle se retrouve comme Nathan : seule, désespérée d’être amputée de l’amour de son enfant. De sa présence.

Ces deux êtres esseulés vont-ils pouvoir additionner leurs forces restantes pour garder le cap, voguer jusqu’à une terre plus clémente ? Comment vivre sans la chair de sa chair ? Que faire quand votre ex a enlevé votre enfant mais que la législation du pays ne vous reconnaît aucun droit ? Nathan, comme Lise, sont bien décidés à prendre les choses en main. Pour la première fois de son existence, Nathan ne va pas laisser le courant décider de son orientation : il va prendre le gouvernail.

Enlèvement d’enfant

C’est avec beaucoup de finesse et de sensibilité qu’Olivier Adam s’attaque à un problème qui fait de plus en plus l’actualité au sein des couples mixtes, notamment franco-japonais : le rapt de l’enfant suite au divorce et la fuite vers le pays natal. Comment réagir, quand votre ex-conjoint s’enfuit avec votre enfant, dans un pays où la législation diffère, ne vous reconnait aucun droit en tant que parent divorcé ? Au Japon, l’autorité parentale ne peut pas être partagée. Pas de garde alternée ni de droit de visite. Comment accepter l’inacceptable ? Comment supporter une telle injustice ?

Sans pathos, Olivier Adam saisit au plus juste la dérive des sentiments, les amours qui se délitent, l’Autre, si proche, si fusionnel, qui devient soudain un étranger. Et vous considère comme son ennemi. Une histoire et des personnages poignants, qui vous hantent longtemps après avoir fini la lecture.

Informations pratiques

Tout peut s’oublier, Olivier Adam – éditions Flammarion, janvier 2021 – 264 pages – 20€