Trancher, Amélie Cordonnier (Flammarion) : une justesse époustouflante

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Trancher, Amélie Cordonnier

Editions Flammarion

Rentrée littéraire

Les mots frappent. Les phrases cognent. Les pages se transforment en rings de boxe. Amélie Cordonnier nous livre le combat d’une femme confrontée à la violence conjugale. Époustouflant de justesse, de puissance évocatrice.

Elle pensait le passé derrière elle. Aurélien avait changé, s’était apaisé, s’impliquait à la maison, s’occupait des enfants, faisait d’elle sa priorité, attentif, aimant. Même sa façon de lui parler avait totalement changé : plus d’insultes, de mépris, de colères intempestives, de mots qui vous font l’effet d’un uppercut en plein cœur. Non, l’Aurélien violent n’était plus. Et de se féliciter de n’avoir finalement pas rompu il y a sept ans, de lui avoir donné une deuxième chance.

« Tu ignorais qu’on ne réussit jamais à se dépêtrer de la violence. Tu ne savais pas qu’elle peut se mettre en veilleuse, en sourdine, se planquer dans un coin de la maison, rester tapie dans l’ombre, sous le paillasson pour mieux ressurgir le moment venu, et nous sauter dessus quand on s’y attend le moins. »

C’est donc un coup terrible qu’Aurélien lui porte quand sa violence sort de sa léthargie. « Ferme ta gueule une bonne fois pour toute connasse, si tu ne veux pas que je la réduise en miettes ». Elle reste KO. Sonnée. Une humiliation d’autant plus grande qu’il a porté le coup devant les enfants. Une douleur d’autant plus forte, que sa violence affecte aussi les enfants.

Dans quelques jours, le 3 janvier, elle aura 40 ans. Dans sa tête, elle se donne jusqu’à cette date pour trancher : partir ou rester.

Ce premier roman d’Amélie Cordonnier est d’une furieuse justesse. Il transforme le lecteur en spectateur d’un combat dans lequel les armes sont des mots. Des mots qui pulvérisent toute confiance en soi, toute estime de soi, toute gaieté. On comprend alors la difficulté de ces femmes à quitter leur conjoint violent. Car il n’est pas que violent, alterne avec des phases de grande douceur, de prévenance, d’amour tendre. Or le quitter, c’est aussi renoncer à ces merveilleux moments, à l’autre face de l’homme, la face lumineuse. A ce titre, ce roman n’est pas un énième roman sur la violence conjugale. Il a le mérite de répondre à la question si souvent posée à ces femmes : « Pourquoi tu restes ? » Un vrai coup de cœur.

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On ne voit bien qu’avec le cœur, Maria Doyle (éditions Plon)

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On ne voit bien qu’avec le cœur, Maria Doyle

Editions Plon, septembre 2018

Récit

Aveugle depuis l’âge de neuf ans, Maria Doyle retrace son parcours depuis l’Irlande où elle est née au début des années 60, jusqu’à aujourd’hui : le destin étonnant d’une fillette et femme qui a décidé que son handicap ne serait pas un obstacle à la réalisation de ses rêves. Et y est parvenue.

Maria est venue au monde dans une famille irlandaise très modeste au début des années 60, une famille dans laquelle on connaît la faim et le froid. Quand sa vue se brouille en classe et que le verdict de l’ophtalmologue tombe, « maladie génétique incurable », elle refuse, du haut de ses neuf ans, de se laisser abattre. « Maintenant tu vas devoir apprendre à vivre autrement car ta maladie va encore évoluer jusqu’à ce que tu perdes complètement la vue. Tu vas donc être obligée de modifier certaines choses. » Une perspective inconcevable pour l’enfant. « Je ne veux pas m’adapter à la maladie ! C’est la maladie qui va s’adapter à moi ! ».

Et de s’en tenir à sa volonté farouche de mener une existence comme les voyants. Elle s’enfuira de l’école pour aveugles et fera 40 kilomètres à pied pour regagner la maison de ses parents. Et réintégrera l’école classique.

Elle continuera les activités sportives, développera une mémoire phénoménale pour retenir ses cours à défaut de les visualiser. Sa passion ? Le chant. Après un rôle décroché dans une comédie musicale, elle ira représenter l’Irlande à l’Eurovision, entamera une carrière aux Etats-Unis. Rien ne l’arrête.

Ce témoignage de Maria Doyle, aujourd’hui heureuse maman de sept enfants, vise à montrer à chacun combien le regard que l’on porte sur son handicap est essentiel. Face au handicap, à la maladie, on peut s’effondrer dans un fauteuil de lamentations et devenir spectateur de sa vie ou…décider de se battre pour donner vie à ses rêves, garder espoir toujours. Être acteur. Un portrait touchant, plein d’humour. Une ode à la combativité.

Rentrée littéraire : L’atelier, Sarah Manigne (Mercure de France)

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L’atelier, Sarah Manigne

Editions Mercure de France, août 2018

Rentrée littéraire

Comment vivre dans l’ombre d’un grand artiste, à fortiori son père ? Comment s’affranchir de son aura et trouver sa propre voie ?

Odile a grandi sans affection, entre un père artiste peintre et une mère froide entièrement préoccupée par son rôle de muse auprès de son mari, par le désir de participer à la gloire de ce dernier. Odile les encombre, comme une couleur qui ferait tâche sur le tableau de leur vie familiale, aussi la confie-t-on aux bons soins de la gouvernante et de son grand-père paternel. On ne sollicite sa présence que lors des grandes fêtes données à la maison, pour l’exhiber comme on exhibe les toiles dans les galeries. A 15 ans, direction la pension.

Odile sent qu’elle dérange, qu’elle encombre. Alors avec le temps, elle se fait de plus en plus petite. Mange de moins en moins. Devient presque transparente, invisible, l’ombre d’elle-même. Si fine et si frêle qu’elle disparaît presque. Mais personne ne semble s’en inquiéter. La peinture devient la voie de sa voix, sa raison d’être. Mais trouvera-t-elle sa place dans l’ombre de son père ? Se fera-t-elle un prénom ? Un premier roman intéressant sur la construction de son identité. Une immersion dans le secret des ateliers.

Le paradoxe d’Anderson, Pascal Manoukian (Seuil)

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Le paradoxe d’Anderson, Pascal Manoukian

Editions du Seuil, août 2018

Rentrée littéraire

Aline et Christophe, quadras, vivent avec leurs enfants dans l’Oise de bonheurs simples et authentiques : des liens très forts entre chacun, un travail en usine auquel ils tiennent, une maison avec un jardin fleuri amoureusement par Aline. Jusqu’ici, ils ont été épargnés par la crise. Ils aiment leur entreprise, retrouver leurs collègues, sont attachés à leur métier et à leur savoir-faire. Aussi est-ce la sidération quand Aline apprend qu’elle va être licenciée suite à une décision de délocaliser l’entreprise dans un pays où la main d’œuvre est meilleur marché.

Avec Christophe, ils décident en premier lieu de protéger les enfants, de leur épargner la terrible nouvelle. Mathis, leur fils, a en effet la santé fragile et est encore plein d’innocence. Quant à Léa, elle passe son bac option économique et sociale cette année, il ne faut pas perturber ses révisions.

Des révisions qui la conduisent à étudier la grandeur et la décadence du monde ouvrier, ce paradoxe d’Anderson selon lequel des enfants ne parviendront pas nécessairement à se hisser à un rang social supérieur à celui de leurs parents y compris avec des diplômes. Elle rêve au-delà de l’usine, au-delà de ce lieu qui n’enrichit que ceux qui le possèdent. Elle rêve de changer le monde, de changer la donne, d’aider les autres. Pour qu’elle n’atterrisse pas brutalement dans la réalité, Aline feint continuer à travailler. Dans l’attente qu’elle retrouve un emploi, du moins dans l’attente que cet espoir se concrétise, Christophe va faire des heures supplémentaires, travailler le week-end.

Mais Christophe est licencié à son tour. La désindustrialisation, la délocalisation, les frappent de plein fouet.

Pour autant, il est hors de question de dire la vérité aux enfants. Et de multiplier les ruses pour maintenir un niveau de vie correct, pour simuler des projets à venir. Que sacrifier quand on n’a rien de superflu ? Le chauffage ? Les vacances ? La nourriture ? Comment tenir quand les huissiers frappent à la porte, que les dettes s’accumulent ?

Dans l’usine, la résistance s’organise. Mais le rapport de force est bien déséquilibré.

Pascal Manoukian plonge le lecteur dans la violence de la désindustrialisation à tout va, dans le quotidien de ces familles ouvrières attachées à leur métier, à leur usine, qui du jour au lendemain se retrouvent sans rien, hormis avec des dettes et des soucis. L’histoire touchante d’une famille indiciblement aimante, dont la force des liens est le seul rempart face à la violence économique.

La tête sous l’eau, Olivier Adam: une lecture en apnée

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La tête sous l’eau, Olivier Adam

Editions Robert Laffont, août 2018

Rentrée littéraire

Quand le couple décide de quitter Paris et de s’installer en bord de mer en Bretagne avec leurs enfants Léa et Antoine, cela promet d’être le paradis. Du moins pour les parents, car les ados considèrent cela davantage comme un enfer, surtout Léa, leur fille aînée. Pour cette ado, quitter Paris, son amour, ses amis, pour une province où elle ne connait personne et où il n’y a pas grand-chose à faire en dehors de l’été, c’est tout sauf un choix.

Mais l’enfer va au final les concerner tous.

Peu de temps après leur arrivée, Léa disparait brusquement lors d’un concert avec son oncle. Ses proches sont submergés par les flots de l’angoisse, du chagrin, du doute : que lui est-il arrivé ? Chacun tente de garder la tête hors de l’eau, de ne pas sombrer dans le désespoir, tandis qu’ils sont secoués comme dans le tambour d’un lave-linge.

Quand après plusieurs mois de recherches, Léa est retrouvée saine et sauve, la famille pense que la tempête est derrière eux, qu’ils vont enfin pouvoir à nouveau surfer sur une mer glassy. Mais ils se trompent…

Avec La tête sous l’eau, Olivier Adam surfe avec brio sur les remous qui secouent les victimes mais aussi leur entourage, lors d’un drame. L’analyse psychologique des personnages est si juste, que le lecteur est lui-même ballotté par les flots du doute, de la peur, mais aussi de l’incompréhension face au silence de la rescapée. Il faut à chacun du temps pour réapprivoiser les vagues de l’existence, pour se reconstruire plus fort, plus loin. Un roman d’une grande sensibilité, d’une écriture aussi fluide que l’eau, qui se lit en apnée.

 

 

 

Rentrée littéraire : La femme de Dieu, Judith Sibony (Stock)

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La femme de Dieu, Judith Sibony

Editions Stock, août 2018

Rentrée littéraire

Robert Pirel est un metteur en scène de théâtre connu et reconnu, qui collectionne les succès comme les maitresses, maitresses auxquelles il n’hésite pas à donner des rôles dans ses pièces…aux côtés de sa femme. Sa femme Elisabeth, quant à elle, incarne la perfection, un être à la beauté inaltérable, une actrice au jeu éblouissant, une épouse inébranlable. Une femme forte. Tous deux forment pour leur fille Julie un couple modèle, la perfection vers laquelle elle veut tendre à son tour. Un objectif si difficile qu’elle a peur de s’engager, ne se sent pas à la hauteur. Quant à Natacha, la maîtresse, elle se demande comment faire accepter à son amant de lui faire un enfant, l’horloge biologique tournant dangereusement.

Dans ce roman, qui se présente comme une pièce de théâtre, où la vie de ces personnages est un grand vaudeville, chacun est animé par une crainte viscérale : celle de rater sa vie, de passer à côté de l’essentiel. Un essentiel qui pour Robert, consiste à mettre en scène des pièces vivantes, proches du réel. Tandis que pour sa maîtresse, l’essentiel est ailleurs : obtenir un enfant de lui coûte que coûte, avec ou sans son contentement. Un désir de procréation à ce point jusqu’au-boutiste qu’il va faire voler en éclat les apparences. La femme de Robert est-elle aussi crédule qu’il n’y paraît ? Est-elle la seule à être trompée ? Et si dans ce petit monde bien lisse, personne n’était réellement parfait, tout simplement parce que nous ne sommes pas des dieux mais de simples êtres humains ? La femme de Dieu ne serait donc « que » la femme d’un homme?

Ce roman se lit rapidement, entraîne le lecteur de rebondissement en rebondissement, avec cependant parfois des situations pas toutes très crédibles à mon sens. Judith Sibony montre combien chacun se laisse bercer par des illusions, pour servir des intérêts sous-jacents. Parce que faire semblant apporte des bénéfices secondaires. Parce que faire-semblant évite des déséquilibres encore plus grands. J’ai beaucoup aimé le portrait d’Elisabeth, une femme dont la force ne vient pas de sa maîtrise des événements, mais de sa capacité à composer avec les aléas de la vie.

Rentrée littéraire : K.O., Hector Mathis

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K.O., Hector Mathis

Editions Buchet Chastel, août 2018

Rentrée littéraire

Un premier roman nerveux, incisif. Une partition de vies chaotiques, traversées par la maladie, la mort, l’errance, la précarité, l’amitié. Une odyssée moderne féroce.

Sitam revient en banlieue, une banlieue qu’il avait fuie avec sa compagne, la môme Capu, au moment des attentats. De retour de son périple en Europe, il tombe sur Archibald, un SDF fou de musique. Entre deux quintes de toux, ce dernier l’interroge sur son parcours, ses rencontres.

Sitam, dont les jours sont comptés du fait de la maladie, se confie à lui dans une forme d’urgence. Les phrases cognent. Les mots frappent. Il vomit sa colère, sa rage envers les médias avides de sensationnalisme, envers le système qui transforme les hommes en machines sans cerveau. Il n’a plus qu’un désir, qu’un impératif : trouver les mots justes pour achever son manuscrit, pour toucher le cœur de la cible. Asséner les phrases comme des uppercuts. « Coup dur sur coup dur, je m’en vais me noyer dans le langage. Plus la vie est dégueulasse, plus j’ai le terme précis, la formule qui claque sur la langue, la phrase qui fout le palais en charpie ».

Si je n’affectionne pas particulièrement ce style d’écriture, force est de reconnaître le talent de l’auteur pour la puissance de son texte, la hargne qui l’anime. Les mots comme un dernier combat contre les maux.