Le plus fou des deux, Sophie Bassignac

le plus fou des deux, Sophie Bassignac

Si un inconnu vous abordait et vous demandait : « Donnez-moi une bonne raison, une seule, de ne pas me suicider cette nuit ! » Que feriez-vous ?

Sauver un homme du suicide

Lucie Paugham est une marionnettiste de renom. A quelques heures du réveillon du 31 décembre, Lucie se rend au cinéma pour une corvée : voir le film d’un ami alors qu’elle n’en a aucune envie. Si elle avait su ce qui l’attendait, elle aurait peut-être encore davantage reculé. En effet, un inconnu s’assoit à côté d’elle ans le cinéma et lui tient ces propos sidérants : « Donnez-moi une bonne raison, une seule, de ne pas me suicider cette nuit ! » Non seulement cette phrase ferait frémir n’importe quelle personne, mais chez Lucie, elle a un double retentissement : trente ans plus tôt, dans le salon familial, son père avait fait irruption en demandant à ses filles ce qui pourrait bien l’empêcher de se suicider. Lucie et sa sœur Agnès avaient alors ri, pensant à une blague.

Il ne plaisantait pas.

Tandis que Lucie s’est plongée depuis corps et âme dans sa carrière, restant dans l’ombre de sa marionnette, reprenant le contrôle de sa vie en tirant les ficelles de son double en bois, le passé la rattrape.

Comment réagir ? Venir en aide à cet homme en lui proposant de travailler avec elle ? Ne pas le prendre au sérieux comme elle n’avait pas pris son propre père au sérieux ? Ne surtout pas prendre le risque d’une deuxième mort ?

Un roman sur le déni

Si l’entrée en matière fait redouter un livre sombre, l’angle sous lequel l’auteur aborde ce sujet n’est pas dramatique. Son héroïne a survécu à la disparition de son père et à l’écrasante culpabilité de ne lui être pas venue en aide à temps, en se réfugiant dans le déni. Si sa sœur Agnès et sa mère se sont demandé mille fois pourquoi il est passé à l’acte, Lucie a toujours verrouillé ses pensées. Mais l’irruption de cet homme suicidaire dans sa vie un soir de fête va faire sauter les verrous. Le passé n’est plus derrière elle, il lui fait face. La femme derrière l’artiste va devoir affronter ses démons.

Une lecture agréable, une analyse intéressante, mais il me manquait quelque chose pour être vraiment touchée par ces personnages. Je vous laisse juge avec votre propre lecture.

 

Envole-moi, Sarah Barukh

Envole-moi par Sarah Barukh

©Karine Fléjo photographie

Une plongée émouvante au cœur de l’adolescence et de ses amitiés passionnelles. Ou quand une blessure mal refermée empêche de se reconstruire, plus forte, plus loin. Empêche de s’envoler.

Une amitié passionnelle

Anaïs et Marie fréquentaient le même lycée parisien dans les années 90, au cœur du 19ème arrondissement. L’une très investie dans ses études pour compenser par ses brillants résultats la mauvaise estime qu’elle a d’elle-même. L’autre, sûre de son charme, plus portée sur les excès en tous genres et les garçons. Deux adolescentes différentes mais qui s’attirent comme les pôles opposés d’un champ magnétique. Une amitié passionnelle, entière, qui oscille entre amour et rivalité, admiration et jalousie. Une amitié à la vie à la mort. A l’image de deux sœurs de cœur liées pour la vie, du moins se le promettent-elles alors.

Pourtant, malgré cette promesse, Anaïs et Marie coupent tout contact en 1993, suite à un drame.

Depuis, chacune suit son chemin, sans nouvelle de l’autre. Jusqu’à cet appel de Marie, dix ans après. Face à ce signe de Marie, ce n’est cependant pas la joie mais la terreur qui envahit Anaïs.

« Retrouver Marie signifiait retourner dans le quartier de notre enfance, faire face à notre histoire et à nos fantômes. »

A présent qu’elle a trouvé un semblant d’équilibre à Nice, auprès de Solal,  qu’ils envisagent tous deux de construire une famille, peut-elle prendre le risque de tout bousculer ? Et si son passé n’était pas dans son dos mais lui faisait face ?

Cicatriser pour avancer

C’est un roman très émouvant que Sarah Barukh nous offre avec Envole-moi. Un titre emprunté à une chanson de Jean-Jacques Goldman, un appel à son amie, comme dans le texte de la chanson, à remplir son esprit d’autres horizons, tandis que le présent et l’avenir revêtent inlassablement les couleurs du passé. Au fil des pages, on découvre l’origine de la dissolution de cette amitié dix ans plus tôt. Une dissolution dans les faits mais pas dans le cœur ni dans les esprits, puisqu’il suffit d’un appel de Marie pour qu’Anaïs abandonne tout séance tenante.

Sarah Barukh analyse avec beaucoup de sensibilité et de justesse, comment les drames non dépassés peuvent couper les ailes, empêcher la personne de se reconstruire ailleurs, plus forte. De s’envoler. Comme un oiseau aux ailes mazoutées qui a besoin qu’une main amie le lave à grande eau de ce qui lui colle aux plumes, à la peau, à l’esprit, pour pouvoir reprendre son élan et gagner le ciel.

 

Informations pratiques

Envole-moi, Sarah Barukh – Editions Albin-Michel, janvier 2020 – 293 pages – 19,90€

 

Moi, Tina Modotti, heureuse parce que libre, Gérard de Cortanze

moi-tina-modotti-heureuse-parce-que-libre, Gérard de Cortanze

©Karine Fléjo photographie

La vie trépidante de l’italienne Tina Modotti, talentueuse photographe et militante révolutionnaire, sous la plume de Gérard de Cortanze. Ou le destin d’une femme extraordinairement libre.

Tina Modotti, femme libre

Tina Modotti naît en 1896 à Udine, dans la région italienne du Frioul. Sans vivre dans la misère, la famille de Tina, a des revenus relativement modestes, fait partie de cette classe ouvrière malmenée par le régime capitaliste. Alors, les parents de Tina comme de nombreux ouvriers, défilent dans les rues. La petite Tina n’a que 5 ans, mais déjà, juchée sur les épaules de son père lors des défilés, elle ressent l’ivresse procurée par la bataille politique, par l’élan de solidarité. Un sentiment euphorisant qui ne la quittera plus jamais.

Son père tente sa chance, seul, aux Etats-Unis. Ouvrière dans une usine de textile pour subvenir aux besoins de sa famille en Italie, elle décide de le rejoindre. De tenter sa chance à son tour. A San Francisco, elle est remarquée pour sa beauté, son charisme et est engagée comme actrice de théâtre, puis de cinéma. Mais n’être remarquée que pour sa plastique ne saurait la satisfaire. Fréquentant de nombreux artistes, avec lesquels elle refait le monde, elle fait la connaissance de l’illustre photographe Edward Weston, dont elle devient un des modèles ainsi que la maîtresse. L’art photographique l’attire. Elle sent qu’elle tient peut-être là sa voie, bien davantage que le cinéma. Edward Weston sera son maître dans cet art. Un art que tous deux décident d’exercer en cette terre riche de promesses qu’est le Mexique.

Plus Tina découvre la photographie, plus elle s’éloigne d’Edward Weston : si lui a une quête photographique avant tout esthétique, Tina Modotti cherche avant tout à témoigner de son époque, à imprimer le monde tel qu’elle le voit.

« Ce qu’elle veut, c’est militer avec son art, avec la photographie : la subordonner au militantisme. » Tina revendique être une femme libre, libertaire et libertine.

L’art passe par la politique. Son engagement se fait de plus en plus intense. Elle travaille pour le journal El Machete, milite pour le Secours rouge, pour la Ligue anti-impéraliste, pour le comité «Bas les pattes devant le Nicaragua» et pour celui qui défend Sacco et Vanzetti, deux anarchistes d’origine italienne condamnés à mort aux Etats-Unis. Obligée de fuir le Mexique après l’assassinat de son amant, elle abandonne la photographie pour s’adonner entièrement au militantisme. C’est là le sens qu’elle veut donner à sa vie.

Une biographie romancée très documentée

C’est un livre très documenté que nous offre Gérard de Cortanze, dans « Moi, Tina Modotti, heureuse parce que libre ». Une biographie romancée de 330 pages, avec de nombreuses notes, un index et une bibliographie. Une plongée dans le début du vingtième siècle, aux côtés d’une très belle italienne brune au regard triste, collectionneuse d’hommes, photographe talentueuse, femme courageuse et engagée, communiste qui a porté les couleurs de son parti de Mexico à Moscou. Une femme qui fera de son art une arme : la photographie est avant tout pour elle une action politique, un militantisme.

Une femme libre au destin fascinant.

Le courage des autres, Hugo Boris

Le courage des autres par Hugo Boris

©Karine Fléjo photographie

Des portraits croqués sur le vif lors de trajets de métro. Des êtres comme vous et moi, avec leurs côtés émouvants, énervants, héroïques mais aussi lâches parfois. Un livre très original et vraiment touchant.

Radioscopie de l’être humain

Hugo Boris est âgé de vingt-sept ans et vient de décrocher avec succès sa ceinture noire de karaté. Un art martial qu’il pratique depuis dix ans suite à une agression à laquelle il a échappé de peu. De quoi désormais savoir se défendre en cas de besoin. Du moins le pense-t-il. Mais quand le lendemain de cet examen de karaté, il est témoin d’une agression dans le RER, sa ceinture noire ne lui est d’aucun secours. Tétanisé, il est en état de sidération. Si la veille sur le tatamis il simulait l’agressivité du combat, aujourd’hui la menace est réelle mais le combat absent. Il parvient seulement à tirer la sonnette d’alarme avant de fuir de la rame.

« La ceinture sonne maintenant comme un mensonge impardonnable, et cette imposture s’élargit brusquement, dans ma détresse, à tout ce qu’on m’a appris et que je ne sais pas faire. »

Ce qui aurait pu rester une impression fugace, un événement sans lendemain, s’inscrit au contraire chez l’auteur comme un traumatisme.

J’ai la maladie de la peur. Je suis devenu la proie de ce mot. Ma propre réaction me terrorise, me dévirilise, me tend mon reflet authentique (…) Si lâche, si friable.

Dès lors, à chaque fois qu’il prend les transports en commun, Hugo Boris se met à observer le comportement des autres voyageurs, à guetter s’il y a chez eux le courage qu’il n’a pas eu. Sur des bouts de papier, des coins de carnet, des tickets de métro, tout ce qui peut servir de support à des écrits, il prend des notes sur ce dont il est témoin : la beauté des échanges, le courage de certains, la tendresse de certaines situations, l’agressivité d’autres. Pendant 15 années, il va ainsi prendre la température de la société, brassée dans les métros et RER, bus et train, et se constituer un amas de notes, véritable herbier dont il décide de faire un livre : Le courage des autres.

Un livre touchant et sincère

C’est sous un angle très original que l’auteur aborde la question du courage. Original et authentique aussi. En effet, Hugo Boris ne se cache pas d’être peureux, et de regretter que sa ceinture noire de karaté ne lui ait au final pas donné davantage de confiance en lui ni d’outils pour se défendre. Il se met à nu, indiciblement touchant, et évoque ses peurs, son admiration pour ceux qui osent dire, faire,  agir quand la situation le nécessite. Il décrit aussi ce courage qu’il s’est découvert en devenant papa : quand il prend le RER avec son fils Gabriel âgé de quelques mois, il se sent invincible :

 » Ses 9 kilos font passer en moi une vigueur qui ne vient pas de moi. Je suis invincible quand je voyage avec Gabriel. Si quelqu’un le touche, je le tue. Je le sais et tout le monde le sait. En me permettant d’émettre ce tendre rayonnement de sécurité moi aussi (…), il me fait entrevoir quelques instants le doux confort de la force. »

Un livre qui parle de l’auteur mais aussi de vous et moi, de toutes ces personnes qui prennent les transports en commun. Ne vous est-il jamais arrivé de ne pas parler, ou de ne pas agir, tétanisé de peur? Si certainement. Comme Hugo Boris dans ce métro. Et si son expérience particulière nous touche, c’est par sa vocation universelle. L’humanité entière se retrouve dans ces voitures du métro, et montre tantôt ce qu’elle a de plus lumineux, tantôt ce qu’elle a de plus sombre. C’est cette peinture contrastée que nous offre avec beaucoup de sensibilité et d’authenticité Hugo Boris ici.

 

 

Le service des manuscrits, Antoine Laurain

Le service des manuscrits

©Karine Fléjo photographie

Et si la réalité dépassait la fiction? Quand un livre déposé au service des manuscrits par un mystérieux auteur se révèle prémonitoire. Offrez-vous une immersion dans le monde de l’édition !

Un roman sans auteur

Le manuscrit est arrivé par la poste, avec pour destinataire le « Service des manuscrits », rejoignant ainsi la prose de milliers d’auteurs en herbe. Mais contrairement aux 500 000 manuscrits refusés chaque année (toutes maisons d’édition confondues), « Les fleurs de sucre », premier roman d’une certaine Camille Désencres a recueilli l’approbation de Violaine Lepage, éditrice et directrice du service des manuscrits. Mieux, après sa publication, il a été sélectionné pour le fameux Prix Goncourt, prix littéraire prestigieux s’il en est. En effet, « décrocher le prix Goncourt pour une maison d’édition, un auteur et son éditeur attitré est un enjeu comparable à celui qui dirige une équipe de football, son pays et son entraîneur qui se retrouvent en finale du mondial. »

Sauf que jamais l’éditrice ni ses collègues n’ont croisé ni entendu l’auteur. Seule indication concernant le romancier (ou la romancière), une adresse mail sur le manuscrit. Mais si l’auteur, relativement fuyant, a répondu aux mails dans un premier temps, à l’approche de la remise du Prix Goncourt, c’est le silence radio. Une situation inédite et très inconfortable pour son éditeur.

Plus inconfortable encore, voilà que les crimes relatés dans le manuscrits… se produisent dans la réalité. Simple coïncidence? Lien réel entre ces crimes et l’auteur? Violaine Lepage est sommée de s’expliquer devant la police. Mais a-t-elle seulement les réponses?

Une plongée dans l’univers de l’édition

Avec « Le service des manuscrits« , Antoine Laurain nous propose une incursion dans les arcanes de la publication. Où mieux qu’au service des manuscrits, lieu où arrivent des milliers de romans, essais, biographies chaque année, peut-on prendre la température du monde de l’édition? Chances de publication, enjeux des prix littéraires, rapports éditeurs/auteurs, le lecteur vit au diapason d’une maison d’édition dans une mise en abîme très bien orchestrée. Non sans humour, Antoine Laurain évoque « les insectes », ces auteurs en herbe offusqués de voir leur manuscrit refusé, jouant de leurs relations et dotés d’une prétention sans borne. Il joue avec les nerfs du lecteur en multipliant les pistes, toutes aussi crédibles les unes que les autres, jusqu’au rebondissement final…qui ne correspond à aucune d’entre elles. Mais je vous laisse le découvrir!

Un roman à l’intrigue très bien menée, au style fluide, qui se lit d’une traite!

Informations pratiques

Le service des manuscrits, Antoine Laurain – éditions Flammarion, janvier 2020 – 215 pages – 19 €

 

 

Love me tender, Constance Debré

Love me tender Constance Debré

©Karine Fléjo photographie

Peut-être aviez-vous découvert comme moi Constance Debré avec Playboy, en 2018. Un franc-parler, une rage de vivre, une quête de sens, que l’on retrouve dans Love me tender, son nouveau livre. Un livre fort sur l’amour dans toutes ses acceptions. 

Le prix de la liberté

Après 20 ans de mariage et une carrière d’avocate, Constance Debré a tout plaqué. Pour vivre enfin une vie en adéquation avec ses besoins profonds. Avec Laurent, elle a un fils, Paul, âgé de huit ans. Ils ont tous deux opté pour la garde alternée et cela se passe plutôt bien. Jusqu’au jour où Constance dit à Laurent que sa nouvelle vie concerne aussi sa sexualité. Depuis enfant, elle sait qu’elle aime les femmes. Aujourd’hui, elle ne se contente plus de se savoir homosexuelle, elle a décidé de l’assumer.

Une révélation qui passe mal auprès du père de l’enfant. Et n’est pas sans conséquences sur la relation entre Constance et son fils. Soudainement, Laurent fait barrage quand elle veut voir ou joindre son fils. Paul lui-même alterne entre bonheur de retrouver sa maman et refus de lui adresser la parole. L’estocade finale est portée à Constance quand Laurent demande la garde exclusive et la déchéance de l’autorité parentale pour son ex-femme.

Constance Debré s’interroge alors : qu’a-t-elle fait ou pas fait, qui lui vaille pareille agressivité? Doit-on renoncer à notre essentiel pour entrer dans le moule des attentes des autres, quitte à se perdre soi?

 

L’amour maternel est-il différent des autres amours?

Dans Love me tender, Constance Debré s’interroge notamment sur le statut traditionnellement à part de l’amour maternel. En quoi l’amour maternel se distingue-t-il des autres amours? Pourquoi serait-il éternel? Pourquoi une mère et son enfant devraient-ils s’aimer inconditionnellement, toute la vie, alors que les autres amours vont et viennent, et font parfois place au désamour? Ne nous faudrait-il pas plutôt accepter que le lien mère-enfant puisse ne pas se faire, ou se tisser mais se déliter ensuite? Constance Debré ici ne cherche pas le consensus, ni à plaire. Elle écrit et dit ce qu’elle pense, vit selon ce qu’elle estime bon, nécessaire, juste, que cela heurte ou non. Que cela cadre ou pas avec ce que la société, ses proches, attendent d’elle. Elle trace sa route. Libre.

Des mots qui cognent. Des phrases qui frappent. Des propos qui bousculent.

Constance Debré envoie balader les clichés sur l’amour maternel, nous invite à nous interroger sur le piédestal sur lequel nous le plaçons depuis toujours. Cet amour absolu correspond-il à la réalité de la relation de chaque parent avec son enfant ou est-ce un idéal qu’on nous vend, une injonction qu’on nous fait? Dès lors, quand le lien se brise, faut-il se flageller, se morfondre de ne pas entrer dans le moule de la mère idéale, ou faut-il apprendre à accepter que l’amour maternel et l’amour d’un enfant pour sa maman, comme tout amour, puissent ne pas être au rendez-vous, ou pas toujours avec la même force?

Aussi douloureux soit ce constat, cette acceptation de ne pas avoir avec son enfant une relation rêvée est aussi très libérateur. Salvateur. Et si c’était cela, la sagesse, savoir accepter tout ce que la vie nous réserve, joies comme épreuves, sans culpabiliser, ni opposer de vaine résistance? Constance Debré est aussi libre que l’eau, nous montre qu’il ne sert à rien de s’opposer aux éléments, qu’il faut au contraire apprendre à composer avec eux, à dévier des chemins tout tracés, comme le fait la rivière avec les rochers et les pierres.

 

Retrouvez en cliquant sur ce lien, la chronique que j’avais consacrée à Playboy : Playboy

Le secret Hemingway, Brigitte Kernel

Le secret Hemingway par Brigitte Kernel

©Karine Fléjo photographie

Quand la difficulté de se construire dans l’ombre d’un père illustre se double de celle de se vivre comme une femme dans un corps d’homme. La vie de Grégory Hemingway devenu Gloria, sous la sensible plume de Brigitte Kernel.

Le secret Hemingway

Être le fils du grand Ernest Hemingway, l’incorrigible séducteur, l’illustre écrivain, prix Nobel et prix Pulitzer n’est déjà pas simple en soi. Alors quand de plus, dès son plus jeune âge, on se sent femme dans un corps d’homme, cela devient très compliqué de trouver sa place.

C’est en prison que l’on retrouve l’un des fils d’Ernest Hemingway, prénommé Grégory. Transsexuel, opéré dix ans plus tôt pour avoir un corps de femme, il a été ramassé par la police pour attentat à la pudeur sur la voie publique.

Médecin, père de huit enfants, très amoureux de sa femme Ida, il vit comme une torture d’être une femme dans un corps d’homme. Vers l’âge de dix ans, il a découvert avec délice le bonheur de porter les sous-vêtements de la maîtresse de son père. Surpris par ce dernier, il a essuyé une colère folle. Mais était-ce vraiment une découverte pour Ernest, lui qui depuis la naissance de son fils n’a jamais consenti à l’appeler Grégory, lui préférant le surnom féminin de Gigi ? Quant à sa mère, elle avait rêvé d’une fille et n’a jamais aimé ce bébé qui s’est révélé être un garçon. Alors, jusqu’à l’âge de 7 ans, elle l’a habillé en fille : robes, ballerines, collants fins, rubans dans les cheveux, la panoplie de la fille qu’elle espérait. Et elle lui a toujours préféré son frère.

Si son père, Ernest, s’est toujours refusé à le laisser aller à ses penchants féminins, il n’en adore pas moins son fils. Et Grégory est en adoration de même devant ce père, au point de sacrifier pendant longtemps la femme en lui pour ne pas le contrarier. Quitte à se perdre. Quitte à souffrir.

L’enfermement

Dans ce roman très touchant sur la vie de Grégory Hemingway, Brigitte Kernel se glisse dans la peau de Grégory et se penche sur le poids des secrets de famille, sur la difficulté d’être et non de « par-être ». Quel est le plus grand enfermement finalement : est-ce de se retrouver en prison, d’être prisonnier d’un corps d’homme quand on se sent femme, d’être dans une camisole chimique en clinique faute de supporter son corps masculin ? L’enfermement n’est pas qu’une question de barreaux. Il n’est en effet pas de prison pire que la geôle mentale, celle que l’on transporte partout avec soi. Une souffrance qui transpire de partout chez Grégory, y compris après son opération pour devenir femme, lorsque cinq de ses huit enfants le rejettent, lorsque les gens dans la rue l’insultent. La liberté a un coût terrible.

Un roman émouvant, sensible et juste sur la vie d’un être qui aurait juste voulu pouvoir être lui-même et être aimé ainsi. Un être qui aurait aimé vivre libre.