Rentrée littéraire : Le ciel par-dessus le toit, Nathacha Appanah

le ciel par-dessus le toit

©Karine Fléjo photographie

Quand l’excès d’attentions tue aussi fortement que son absence. Qu’est-ce que bien aimer son enfant ? Qu’est-ce qu’être un bon parent ? De son écriture singulière et si poétique, Nathacha Appanah nous offre un roman bouleversant dont l’amour est au coeur.

Quand le paraître tue l’être

Les parents d’Eliette ont une vie banale, qui serait presque monotone si elle n’était éclairée par leur merveilleuse petite fille, Eliette. Eliette incarne à leurs yeux la perfection : belle, intelligente, à la voix d’or, ils aiment l’exhiber devant les invités, comme un trophée. Un trophée sur lequel ils veillent jalousement, qu’ils parent de beaux atours, maquillent à outrance pour sublimer sa beauté. Un trophée qui n’est pas Eliette mais une caricature d’elle-même. Une poupée. Les envies, les besoins d’Eliette n’ont pas leur place ici. On lui demande de sourire, de chanter, de danser, d’accepter ces tenues et ce maquillage sans broncher. Le culte des apparences porté à son comble. Le besoin pour ses parents de paraitre. Quand l’enfant crève de ne pouvoir juste être.

Et un jour, il y a cet homme qui, à son regard salace, joint les gestes. Pour l’enfant, c’est la goutte d’eau en trop, le point de non-retour : faute de pouvoir verbaliser sa colère, son mal-être, elle disjoncte.

Puis elle décide de mettre une distance physique avec sa famille. Mieux, avec son passé. Eliette n’existe plus. Désormais il faut l’appeler Phénix. Son ambition : renaître de ses cendres.

Si elle sait ne pas vouloir reproduire les erreurs de ses parents, saura-t-elle pour autant s’y prendre pour épargner la souffrance à ses enfants, être un meilleur parent que ceux qu’elle a eus ?

La difficulté d’être parent

Quand Eliette, alias Phénix, a rejeté en masse sa famille, ou plus exactement ses parents, elle s’est promis de ne pas reproduire leur schéma, ce schéma qui l’a tant fait souffrir. Elle ne fera pas de ses enfants des poupées qu’on exhibe pour épater les invités et qu’on remet dans leur boite sitôt les convives repartis. Des poupées sans affects, censées rire quand on le leur demande, chanter quand on le leur demande, danser quand on le leur demande. Avec le sourire. Tout le temps. Non, elle ne mettra pas ses enfants au centre des attentions.

Mais Phénix ne fait pas dans la demi-mesure : au centre des attentions, elle substitue l’absence d’attentions et de manifestations de tendresse. Ce qui génère au final ce qu’elle redoutait plus que tout : la souffrance de ses enfants, Paloma et Loup. Phénix n’a pas le mode d’emploi pour leur montrer son amour. Alors elle se tait, ne montre rien. Mais le silence comme les mots peut blesser.

Un roman qui remue, malmène, interroge. La souffrance est-elle transmissible ? Une histoire d’amour, celle d’êtres cabossés par la vie, qui, bien que maladroits dans leur façon d’aimer et de le manifester, n’en aiment pas moins intensément. Il y a toujours un coin de ciel par-dessus le toit. Il y a toujours de l’amour au fond des silences et des cœurs.

Nathacha Appanah

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Rentrée littéraire : Une bête au paradis, Cécile Coulon

Une bête au paradis de Cécile Coulon

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Le roman de deux générations de femmes littéralement possédées par leurs terres. Un roman envoûtant, ensorcelant. Magistralement écrit.

Ce roman a reçu le prix littéraire Le Monde 2019

Quand la terre vous possède

Les apparences sont parfois trompeuses. Si l’écriteau indique « Bienvenue au Paradis », la vie des êtres qui vivent sur ce lopin de terre isolé, au bout d’un chemin sinueux, flirte davantage avec l’enfer. Mais aussi rude soit leur vie de fermiers, jamais ils ne se plaignent.

La ferme appartient à Émilienne. A moins que ce ne soit Émilienne qui lui appartienne, tant elle lui est vouée corps et âme, tant elle n’imagine pas même pouvoir vivre ailleurs.

Quand sa fille et son beau-fils meurent dans un accident, Émilienne se retrouve avec ses deux petits-enfants en bas-âge sur les bras : Blanche et Gabriel. Elle n’a pour toutes ressources que les maigres revenus issus de la vente des produits de sa ferme. Mais elle a du courage à revendre. Alors à la ferme, seul le saule pleure. Émilienne ploie parfois, mais jamais ne rompt la digue de ses yeux, d’une solidité à toute épreuve. Tout ce petit monde, ainsi que Louis, le commis de la ferme, cohabite aussi bien que possible pendant des années.

Mais la jeune Blanche, en grandissant, devient une jeune fille désirable. Et désirée. Si Louis n’a d’yeux que pour elle, Blanche n’a d’yeux que pour Alexandre. Un amour fou, sauvage, entier. A son image.

Alexandre est un enfant du village, fils unique d’une famille modeste et morne. Tout ce qu’il déteste. Il étouffe dans ce village. Il n’en peut plus de cet horizon limité. Il voit plus grand, plus loin. Au-delà du Paradis. Et donc loin de Blanche. Car pour cette dernière, il est juste inconcevable de quitter sa terre, son attachante Émilienne, son mélancolique frère Gabriel et le dévoué Louis. Cette terre est son univers. Et sa geôle à la fois.

Quand elle comprend qu’elle et Alexandre ne vont rien bâtir ensemble mais au contraire, appartiennent à deux univers complètement différents, qu’elle ne fera pas le poids face à son ambition, une déchirure immense se crée en elle. Un sillon dans lequel vont germer les graines d’une vengeance.

La force d’un uppercut et la délicatesse d’une dentelle

Difficile de trouver les mots pour parler de la magnifique et inimitable écriture de Cécile Coulon : ses mots ont à la fois la force d’un uppercut et la finesse d’une dentelle. Pas une phrase de trop, pas un mot de superflu, pas même une virgule inutile : chaque mot a sa raison d’être, est choisi avec une infinie minutie. Et frappe au cœur. C’est puissant et gracieux à la fois. Brutal et poétique. Une plume de velours dans une main de fer. Et c’est cette alliance de la force et de la poésie qui fait toute la beauté de son style. Et son caractère unique.

Le lecteur se retrouve catapulté dans la ferme. Il n’est plus un simple lecteur, ni même un témoin du village, il VIT l’histoire d’Emilienne , de Blanche et des autres. Il tremble avec eux, s’emporte, crie, aime, rit, pleure, les pieds dans la boue. Un roman d’une puissance évocatrice rare. Des personnages que vous n’oublierez pas de sitôt.

Allez, ne restez plus devant votre écran, filez en librairie!

Informations pratiques : 

Livre paru aux éditions de L’iconoclaste en août 2019 – 346 pages – 18€

Rentrée littéraire : On ne meurt pas d’amour, Géraldine Dalban-Moreynas

On ne meurt pas d'amour Géraldine Dalban-Moreynas

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Un premier roman extrêmement fort, percutant, saisissant, sur une histoire d’amour adultérine particulièrement addictive et destructrice. L’emprise affective servie par la plume incisive de Géraldine Dalban-Moreynas.

Emprise affective et adultère

Cela fait quatre ans que la narratrice vit avec son compagnon. Quand il l’emmène à New-York pour la demander en mariage, elle répond « oui ». Oui à leur emménagement ensemble, oui à leur union, oui au meilleur. Mais c’est le pire qui se profile contre toute attente, quand la narratrice croise son nouveau voisin, un homme nouvellement père. Pour elle comme pour lui, c’est l’électrisation des corps, des sens. L’attirance mêlée de terreur. Tous deux sont en couple. Tous deux doivent suivre des voies parallèles et non communes. Tous deux doivent…  C’est ce qu’ils se répètent comme un mantra. Mais le devoir fléchit peu à peu sous l’attirance irrépressible qu’ils éprouvent l’un pour l’autre.

« Rien ne peut plus les retenir, même s’ils devinent qu’il n’y a pas d’issue, qu’il y aura de la souffrance, qu’il y aura des larmes. »

Commence alors un terrible et épuisant duel entre désir et raison, sentiments et raisonnement. Jusqu’où cet homme, très attaché à sa fille qu’il perdra en cas de divorce, sera-t-il capable d’aller pour cette jeune femme ? Jusque quels sacrifices, quel degré d’abnégation et de souffrance, sera-t-elle prête à aller pour vivre un amour dont elle pressent que sa rivale sortira victorieuse ? Combien de temps continuera-t-elle à se mentir à elle-même ?

Une lecture addictive

Géraldine Dalban-Moreynas nous livre un roman d’une puissance évocatrice rare. La tension narrative est telle, que le lecteur devient aussi accro à l’histoire que l’héroïne à son amant. Au fil des pages se dessine une dépendance affective de plus en plus forte. De plus en plus destructrice aussi. Avec beaucoup de justesse et de finesse dans l’analyse, l’auteure démonte les rouages de l’emprise affective, le combat épuisant entre le mental et le cœur, entre la raison et les sentiments. Car la jeune femme a l’intuition, dès le départ, que son amant ne quittera jamais sa femme et sa fille pour elle. Mais cette réalité lui est trop pénible à accepter, l’idée de ne plus vivre cette passion trop douloureuse. Et puis, ses résolutions de mettre un terme à cette relation s’évanouissent à chaque fois qu’elle croise ou entend son amant. A l’image d’une drogue dont le consommateur sait et redoute les effets néfastes sur sa santé, mais ne résiste pas au paradis artificiel d’un nouveau shoot, la jeune femme cède encore et encore à ce paradis illusoire qu’est leur relation. Jusqu’où peut-on aller par amour ? Jusqu’où est-on prêt à mettre en danger son intégrité ? Un roman captivant qui se lit en apnée.

Une écriture coup de poing pour un roman coup de coeur.

Rentrée littéraire : L’extase du selfie et autres gestes qui nous disent, Philippe Delerm

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La gestuelle, ou communication non verbale, véhicule des informations importantes pour un auditeur attentif, bien plus que le langage.  En près de 50 cours chapitres, Philippe Delerm décrypte ses contemporains, non pas à travers leurs propos, mais à travers leurs attitudes. Un regard aiguisé et amusé sur ses pairs.

Les gestes qui nous trahissent

Ce que l’autre cherche à dire ne se situe pas seulement dans son discours. Clignement des yeux, maintien du buste, rigidité du corps, grattement du nez, bras croisés, jambe qui tressaute sont quelques exemples des gestuelles qui en disent autant voire davantage, que de longs discours. Et surtout, ces gestes ne mentent pas et peuvent donc contredire le discours tenu. Car si l’on peut avec plus ou moins d’aisance mentir à quelqu’un, prétendre une chose et en penser une autre, il est très difficile voire impossible, de dissimuler ses véritables intentions dans la gestuelle. Les gestes seront donc très utiles à un observateur et interlocuteur attentif.

Certains en ont même fait leur métier : la synergologie ou l’art de comprendre le non-verbal. Philippe Delerm, fin observateur de ses contemporains, a passé en revue près d’une cinquantaine de situations, de postures, qui en disent long sur le message que l’on souhaite transmettre par le langage des yeux et du corps en général.

Le vapotage, le verre de vin tenu sans le boire lors d’une conversation, l’épluchage de clémentine d’une seule main, la façon de conduire son caddie, les manches remontées au-dessus du poignet, l’extase du selfie, il étudie, observe et donne son interprétation, non sans humour et perspicacité, sur ces gestes et postures adoptés.

Une analyse subtile de la nature humaine

On imagine Philippe Delerm dans la peau d’un sociologue, d’un journaliste, d’un gentil curieux, discrètement assis à la terrasse d’un café, dans le coin d’une salle, en train d’observer les gens et d’essayer de déceler tout ce qu’ils ne disent pas mais montrent. On s’amuse de son regard aiguisé, on applaudit sa clairvoyance. Ces textes courts, qui sont sa signature, croquent en quelques mots l’essentiel d’une posture, d’un regard, d’une habitude.

Et vous, quel geste vous trahit?

 

 

 

 

Rentrée littéraire : Jour de courage, de Brigitte Giraud

Jour de courage de Brigitte Giraud

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Brigitte Giraud nous revient avec un 13ème roman, Jour de courage.  Elle évoque deux destins qu’un siècle sépare, mais qu’une même cause et qu’un même courage caractérisent. Les mentalités ont-elles évolué ?

Homosexualité : une réelle évolution des mentalités ?

C’est en faisant des recherches pour un exposé sur les autodafés, que Livio, lycéen, tombe sur des documents relatifs à Margnus Hirschfeld, médecin juif-allemand très engagé, qui dès le début du XXème siècle, s’est battu pour défendre l’égalité des droits entre les hommes et les femmes, mais aussi les droits des homosexuels. Que ce Magnus Hirschfeld se soit farouchement opposé au paragraphe 175 du Code pénal allemand, qui pénalisait les homosexuels, ouvre une porte en Livio. Une porte sur son coupable secret, secret qu’il ne partage pas même avec ses parents, ni Camille, la lycéenne de sa classe, amoureuse de lui. En lisant que Hischfeld considérait l’homosexualité ni comme un vice,  ni comme un crime, ou même une maladie, l’adolescent se sent un peu rassuré. Enfin quelqu’un met des mots sur ses peurs et ses questionnements.

Et de décider d’utiliser la destruction par le feu des ouvrages de la bibliothèque de l’Institut de sexologie de Magnus Hischfeld, ouvrages qui constituèrent les premiers autodafés nazis, pour servir de prétexte à évoquer un autre sujet : l’homosexualité. Et par voie de conséquence, SON homosexualité.

Devant sa classe, Livio décide donc d’en finir avec le mensonge, la dissimulation, les apparences. Il va endosser la cause de ce médecin allemand pour ouvrir la brèche, s’y engouffrer, parler à travers lui de sa propre fragilité, de sa difficulté à trouver sa place, de son mal-être.

Comment va être accueilli son coming-out lors de l’exposé ? Si l’on peut légitimement s’attendre à ce que les mentalités aient évolué au cours du siècle qui sépare Magnus et Livio, on peut aussi s’interroger quand on regarde l’actualité.

Un plaidoyer pour le droit à la différence et pour la tolérance

Dans ce roman, Brigitte Giraud dénonce l’étroitesse d’esprit, la lâcheté de l’homme qui se range toujours du côté du plus fort, des plus nombreux. Quand on assiste à la destruction des bibliothèques et librairies par les djihadistes à Mossoul, quand on voit qu’en Pologne, des thérapies de conversion (à base d’électrochocs) visent à modifier l’orientation sexuelle de jeunes homosexuels, on peut se demander si les mentalités ont vraiment évolué au cours du siècle passé. Certes, ces exemples ne sont pas représentatifs de la situation dans chaque pays, mais leur simple existence, fut-ce dans une poignée de pays, montre que les combats contre l’homophobie, la haine de l’autre, sont loin d’être terminés. L’homme demeure toujours ce loup pour l’homme. Et ce n’est pas Livio, dans ce roman, qui dira le contraire.

Rentrée littéraire : La grande escapade, Jean-Philippe Blondel

La grande escapade, Jean-Philippe Blondel

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Jean-Philippe Blondel nous offre un roman empreint de nostalgie, une plongée dans le milieu scolaire d’une ville de province au milieu des années 1970, tandis que les élèves comme les enseignants doivent surfer sur une vague de mutations sociétales et éducatives.

Le goût de l’interdit

Enseignant, Jean-Philippe Blondel connaît bien le milieu scolaire. Il nous propose de nous immerger au sein d’un groupe scolaire de province, en 1975, dans des familles d’enseignants. Les femmes travaillent et cumulent statut d’épouse, d’employée domestique et de maîtresse d’école. La plus grande place accordée aux femmes, notamment dans le monde du travail, n’a en effet pas encore été suivie d’une nouvelle répartition des tâches à la maison. Mais sous couvert de soumission, ces femmes rêvent d’autres emplois, d’autres corps, d’autres cieux. Le vent de liberté de mai 68 a donné des ailes aux femmes, ce qui n’est pas au goût de leurs maris.

Les méthodes éducatives sont elles aussi en pleine mutation, on commence à évoquer la pédagogie Freinet. Mais beaucoup d’instituteurs refusent de remettre en cause leurs pratiques pédagogiques, au nombre desquels le directeur, Monsieur Lorrain : leçon de morale, recours à l’humiliation, discipline martiale sont pour eux des bases incontournables. Seul le nouvel instituteur, Charles Florimont, entend apporter un souffle de nouveauté dans sa classe. Mais être le porte-flambeau d’une nouvelle façon d’enseigner n’est pas bien vu par ses collègues, lesquels se sentent menacés, remis en question. Accorder des droits aux enfants, introduire la mixité dans les classes, s’adapter à leurs besoins réels, élever les élèves et non les rabaisser, relève pour eux de l’hérésie. Et Charles Florimont ne va pas seulement bouleverser l’équilibre de l’école, il va aussi semer le trouble dans les coeurs…

Les vacances d’été approchent et un voyage à Paris, une grande escapade initiée sous de faux prétextes, va mettre le feu aux poudres, agir comme un révélateur.

Un tableau de la société des années 1970

Touche par touche, comme une toile de Seurat, Jean-Philippe Blondel nous peint un tableau de la société des années 70, une société qui prend peu à peu la mesure des changements engagés en mai 1968. Il le fait avec beaucoup de justesse dans les situations, dans la couleur des émotions, dans le choix des personnages. Des personnages attachants, émouvants, fragiles, drôles parfois. Des êtres  écartelés entre leurs principes et l’excitation d’expérimenter de nouvelles choses dans leur couple, dans le monde du travail, dans leur vie. Dans le monde des possibles. Un roman aux jolis tons de la nostalgie.

Rentrée littéraire : Le cœur battant du monde, Sébastien Spitzer

Le coeur battant du monde

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Médecin, il n’en peut plus d’aider ces femmes à avorter. Cette fois, il va sauver la vie du bébé. En secret. Or cet enfant n’est autre que le fils adultérin de Karl Marx. Un roman passionnant, émouvant, magnifique, sur le parcours d’un enfant qui doit se construire en l’absence de racines.

Grandir sans repères paternels

Londres dans les années 1860. Charlotte a fui son Irlande natale pour se réfugier en Angleterre. Londres, centre du monde, ville puissante pour ses industries et son commerce, est scindée en deux : d’un côté une population, massive, vit dans la crasse et la misère extrême, travaille sang et eau pour un maigre salaire. De l’autre, une poignée de gros industriels fortunés. Pour échapper à la misère, Charlotte offre son corps à des inconnus contre quelques billets et va même jusqu’à vendre ses magnifiques cheveux. Suite à une agression, elle est secourue et soignée par un certain docteur Malte. Ce médecin aide nombre de femmes qui souhaitent avorter. Mais là n’est pas sa vocation : il veut sauver des vies. Aussi, quand un ami lui demande de mettre un terme à la grossesse de sa femme de ménage, enceinte de lui, le docteur Malte décide de désobéir en cachette. Il va sauver l’enfant et le confier à Charlotte qui en deviendra la nourrice. A une condition cependant : elle devra se cacher et cacher le petit Freddy.

Pour Freddy, « Charlotte est bonne maman. Elle est à la fois sa complice, son soleil, l’adulte qui dit non, l’amie qui dit oui. » Et surtout, elle est celle qui veille sur le maintien du mystère de ses origines. L’enfant grandit donc sans tuteur paternel, dans l’illusion que Charlotte est sa mère, dans un pays où la misère est de plus en plus grande tandis que la crise du coton fait rage et que les faillites d’entreprises se multiplient. Le peuple a faim, a froid, a peur. On est à un moment charnière de l’histoire. La révolte gronde. De plus en plus fort.

Freddy pourra-t-il ignorer longtemps le secret de ses origines ? Pourra-t-il vivre caché toute sa vie, ignorant de qui et de quoi il doit se dissimuler ?

Une immersion totale dans l’Angleterre victorienne

Sébastien Spitzer excelle décidément à créer une atmosphère, à nous faire sentir, entendre, toucher, voir. A mettre en éveil tous nos sens comme si nous étions immergés dans l’histoire, catapultés en Angleterre 120 ans plus tôt, aux côtés de ses personnages. On vit ce roman davantage qu’on ne le lit, on est emporté par les tourbillons de l’histoire.

Il s’agit d’une histoire forte et émouvante qui s’inscrit dans l’Histoire. Celle d’un jeune garçon qui grandit dans le secret total de ses origines. Un enfant sans figure masculine paternelle comme modèle. Alors il picore autour de lui, auprès des hommes croisés avec sa mère, auprès de son maître Saltz, quelques éléments de repères, quelques informations sur ce qu’est et comment doit se tenir un homme. A travers les yeux du fils, on découvre aussi le géniteur, qui n’est autre que Karl Marx. Car si les combats et l’idéologie de Karl Marx sont restés gravés dans l’Histoire, que connaît-on de l’homme, du père, du mari, de son quotidien, de sa façon d’être et d’agir, de sa vie de famille ? C’est donc aussi un éclairage passionnant sur la face méconnue de ce philosophe et politicien que nous offre Sébastien Spitzer.

Je me suis laissée totalement embarquer par cette fresque romanesque, foisonnante, passionnante, édifiante, si viscéralement humaine. Bref, un MAGNIFIQUE roman.