Rentrée littéraire : Aucune terre n’est la sienne, Prajwal Parajuly

Un recueil de nouvelles entre tradition et modernité, qui nous offre une immersion fascinante dans le quotidien de la société népalaise issue de la diaspora. Un voyage aux mille parfums, mâtiné d’un humour grinçant.

Recueil de nouvelles

Ce recueil nous propose huit nouvelles très touchantes, dans lesquelles tradition et modernité s’affrontent, se confrontent. La société népalaise issue de la diaspora s’est implantée dans divers pays à travers le monde. Mais qu’emporte-t-on avec soi ? Que signifie avoir l’identité népalaise ? Le fil rouge de ces nouvelles est la lutte que doivent mener ces népalais expatriés contre les discriminations en tous genres dont ils sont victimes (discriminations liées à la caste, à la classe sociale, au sexe, à la religion…). L’exploitation d’une domestique et le droit des femmes au divorce dans Le bec de lièvre, le mariage entre ethnies différentes dans Un sujet qui fâche, sont quelques-uns des combats menés et exposés de façon très vivante ici. Des nouvelles édifiantes sur le mode de vie d’une population dont la littérature parle peu.

Entre tradition et modernité dans la société népalaise

Les éditions Emmanuelle Collas nous proposent un voyage passionnant en cette rentrée littéraire, avec le recueil de huit nouvelles de Prajwal Parajuly, Aucune terre n’est la sienne. Un recueil qui nous immerge dans le quotidien des népalais de la diaspora, réfugiés en Inde, au Bhoutan, au Royaume-Uni, aux Etats-Unis ou ailleurs. Quelle est l’identité de ces expatriés ? Sont-ils plus ou moins népalais que ceux qui ont pu rester au pays ? Quel poids conservent les traditions en dehors du pays ? Parmi ces huit textes d’une quarantaine de pages, d’un festival religieux hindou à Darjeeling à la réussite d’un immigré népalais à Manhattan, en passant par le conflit entre une veuve attachée aux traditions et sa jeune belle-sœur revendiquant le droit au divorce, j’ai une affection particulière pour la nouvelle intitulée Les immigrés. L’auteur nous dépeint la condition de ces expatriés avec beaucoup de sensibilité et de finesse, mais aussi un humour parfois caustique et particulièrement délicieux.

Un ouvrage à part, qui ouvre le regard sur une population d’expatriés dont on parle peu et évoque l’exil avec perspicacité et causticité.

Informations pratiques

Rentrée littéraire : Aucune terre n’est la sienne, Prajwal Parajuly- éditions Emmanuelle Collas, septembre 2022- 288 pages – 19€

Rentrée littéraire : Mon acrobate, Cécile Pivot

Mon acrobate, Cécile Pivot

Un roman d’une grande pudeur, d’une extrême délicatesse, sur un couple qui doit faire le deuil de sa fille unique. Une histoire bouleversante de combat, de reconstruction. D’amour. Magnifique…

Survivre au décès de son enfant

C’est avec un sourire jusqu’aux oreilles que la petite Zoé avait quitté ses parents, Etienne et Izia, pour aller passer quelques jours de vacances avec sa meilleure amie et les parents de cette dernière. C’est sans vie qu’ils la reverront, renversée par un chauffard en état d’ivresse sur le lieu de vacances. Le sol s’ouvre alors sous leurs pieds. Comment survivre à la perte de son enfant ? Comment accepter l’inacceptable ? Zoé, leur petite fille si singulière, si facétieuse, pleine de vie, n’est plus.

Face à leur insondable chagrin, chacun réagit à sa manière. Izia fait de la chambre de Zoé un sanctuaire dans lequel elle passe ses journées, prostrée sur le lit de sa fille à respirer son odeur. Etienne, lui, se plonge dans le travail pour ne pas sombrer, et veille sur Izia comme sur une malade. Des attentions qui, au lieu de l’émouvoir, l’exaspèrent. Car elle n’a qu’une envie, rester seule avec les souvenirs et les affaires de Zoé. Alors le couple, bien que toujours aussi amoureux, décide de se séparer. Izia reste dans l’appartement, tandis qu’Etienne quitte Paris et s’installe à la campagne. Mais chaque jour, il reste présent à sa manière, adresse des photos du coucher de soleil face à lui à sa femme, des attentions pour lui montrer qu’il demeure là, mais aussi qu’elle lui manque.

Izia, sort de sa léthargie le jour où elle entend à la radio un homme endeuillé faire part de sa difficulté à trier les affaires de la défunte. Izia sent qu’elle tient là une idée, un projet à même de la tirer vers la vie : elle va monter une petite entreprise de déménagement d’un genre très particulier, proposant ses services aux gens endeuillés, qui ont besoin de soutien pour savoir que garder, donner, jeter, ou vendre. Elle se sentira davantage à sa place auprès de ces proches endeuillés que des gens joyeux et légers.

L’amour plus fort que tout

En cette rentrée littéraire, Cécile Pivot nous offre un roman aussi bouleversant que délicat, Mon acrobate, aux éditions Calmann-Lévy. Ne soyez surtout pas effrayés par le thème. Certes, il est question de la mort d’un enfant, du deuil le plus inhumain qui soit. Mais, et c’est là le véritable tour de force de l’auteure, ce livre est tout sauf morbide. C’est un roman sur la reconstruction, sur le retour à la vie, le retour à la lumière. Un roman sur l’amour. L’amour des parents pour leur enfant, mais aussi l’amour au sein d’un couple, l’amour de la vie. Car c’est bien la force des sentiments qui unit Etienne et Izia qui les maintient debout, malgré la souffrance, malgré l’impossible retour de leur fille. Un amour à même de panser les plaies, de leur permettre de mettre un pied devant l’autre et d’avancer. Malgré tout.

C’est un roman d’une grande pudeur, d’une infinie délicatesse, d’une sensibilité à fleur de plume, qui fait frissonner l’âme. Un roman impossible à oublier…

Informations pratiques

Mon acrobate, Cécile Pivot – éditions Calmann-Lévy, aout 2022- rentrée littéraire – 256 pages – 19,50€

Les 4 prochains livres sur le blog

On continue la découverte de la rentrée littéraire 2022 avec quatre et non pas trois livres la semaine prochaine, en littérature adulte et jeunesse.

On commence la semaine avec ce roman d’une déchirante beauté de Cécile Pivot aux éditions Calmann-Lévy : Mon acrobate. Un roman d’une grande pudeur, d’une extrême délicatesse, sur un couple qui doit faire le deuil de sa fille unique. Une histoire bouleversante de combat, de reconstruction. D’amour.

Mercredi, jour des enfants, ce sera l’occasion de leur faire découvrir cet album publié par les éditions Larousse jeunesse : A toi de choisir : copain ou pas copain ? Un livre interactif pour apprendre à votre enfant à nouer des amitiés saines, à savoir reconnaitre parmi ses camarades lesquels sont de bons amis. Pour savoir bien s’entourer. Un gros coup de cœur ! ❤ Pour enfants de 2 ans et plus.

Jeudi, on s’envolera pour l’Inde avec Aucune terre n’est la sienne, de Prajwal Parajuly, aux éditions Emmanuelle Collas. Un recueil de nouvelles entre tradition et modernité, qui nous offre une immersion fascinante dans le quotidien de la société népalaise issue de la diaspora. Un voyage aux mille parfums, mâtiné d’un humour grinçant.

Enfin, vendredi ce sera un voyage historique aux côtés de Ruth Druart, auteure de L’enfant du train, qui nous revient avec Les dernières heures chez City éditions. L’histoire passionnante d’un amour interdit au cœur de la seconde guerre mondiale.

Dans l’attente de découvrir ces quatre livres de la rentrée, passez un excellent dimanche !

Rentrée littéraire : Les sacrifiés, Sylvie le Bihan

Les sacrifiés Sylvie le Bihan

Un portrait passionné et passionnant de l’Espagne des années 20, à travers quatre personnages qui se sacrifient par amour. Un roman d’une densité et d’une puissance évocatrices rares.

L’Espagne des années 20.

Juan Ortega est un jeune gitan de Séville âgé de 15 ans. Rattrapée par la famine, sa famille, qui élève des taureaux de combat, n’a pas d’autre choix que de se séparer de ce garçon si doux et courageux pour avoir une bouche de moins à nourrir. Il n’ira pas dans l’arène comme certains grands noms de sa famille, mais aux fourneaux. Le grand torero Ignacio Sanchez Mejias l’embauche en effet dans sa propriété madrilène comme cuisinier, domaine dans lequel Juan excelle. Peu à peu, Juan prend une place de plus en plus grande auprès du maestro : de simple cuisinier, il devient l’ami, le confident. Et de suivre son maitre dans tous ses déplacements, d’être son conseiller et protecteur. C’est donc tout naturellement qu’il est présenté à la maitresse d’Ignacio : une danseuse de flamenco qui incarne la grâce et l’intelligence, la vie dans toute son intensité. La belle et flamboyante Encarnacion. La Argentinita. Pour Juan, le coup de foudre est immédiat, aussitôt accompagné d’un sentiment d’interdit. Il ne peut pas trahir son maitre, convoiter un cœur déjà pris. Mais comment vivre au quotidien aux côtés de la maitresse de son mentor, d’une femme dont on est tombé éperdument amoureux ? Il va lui falloir se sacrifier, taire ses sentiments. Sans compter qu’Encarnacion a le cœur qui bat aussi pour un poète, Federico Garcia Lorca. Alors l’espoir de Juan est réduit à zéro ou presque. Aux côtés de ces êtres passionnés, prêts à donner leur vie pour leur passion, Juan découvre une vie culturelle et artistique foisonnante du Madrid des années 30. Un nouvel univers s’ouvre à lui.

Un roman de passions

Avec Les sacrifiés paru en cette rentrée littéraire aux éditions Denoël, Sylvie le Bihan nous offre une fresque romanesque et historique époustouflante, servie par une plume d’une remarquable fluidité. On y côtoie des figures historiques célèbres tels Garcia Lorca, Ignacio Sanchez Mejias, Encarnacion Lopez Julvez, Salvador Dali, Pablo Picasso ou encore Jean Moulin. On suit les personnages de Séville à Madrid, de New-York à Paris, sur fond de petites et de grandes tragédies, de guerre civile et de seconde guerre mondiale. C’est toute l’âme de l’Espagne qui est ici restituée, avec la corrida, le culte des toréros, la créativité et le partage d’idées avant-gardistes de la Génération de 27. C’est dense, foisonnant, passionné, tragique et magique.

Un roman dont la mélodie du texte emprunte ses notes au flamenco, incarnant avec puissance la joie, la tristesse, l’amour et la souffrance. Un magnifique roman!

Informations pratiques

Les sacrifiés, Sylvie le Bihan- rentrée littéraire – éditions Denoël, aout 2022 – 384 pages – 20€

Rentrée littéraire : La revanche des orages, Sébastien Spitzer

la revanche des orages

Comment vivre avec une térébrante culpabilité, celle d’avoir participé à la mort de 60 000 personnes, lors du bombardement d’Hiroshima ? Le portrait d’un pilote de bombardier américain, embarqué dans une tragédie qui le dépasse. Un magnifique roman inspiré de faits réels.

Pilote bombardier à Hiroshima

Anna, jeune comédienne italienne, est amoureuse d’un pilote bombardier de l’aviation américaine, Eatherly. Un homme qui a tout d’un héros shakespearien, se dit Anna. Et d’imaginer leur vie, tandis qu’il reviendra du combat bardé de gloire et d’honneurs, dans une jolie maison de la côte Ouest avec un beau jardin. Pour l’heure Eatherly n’est qu’un simple pilote dont les missions se déroulent toujours loin du front, à sa grande déception. Jusqu’à ce jour où, avec une poignée de collègues, il est embarqué dans l’opération la plus importante de sa vie. La plus marquante de l’Histoire. Mais les teneurs de cette opération sont gardées secrètes. Tout juste sait-il que l’armée américaine a mis au point un « gadget » redoutable. Une arme monstrueuse.

Et pour cause, il s’agit de la première bombe atomique, celle qui sera larguée sur Hiroshima.

Pendant ce temps, Anna est venue habiter au Texas, dans la ferme de ses beaux-parents. Une vie bien loin des applaudissements de la scène, des grands auteurs qui la font rêver, de son mari pilote envoyé en mission. Mais elle consent à ce sacrifice, convaincue qu’l va revenir en héros et que le meilleur les attend.

Or quand le major Eatherly rentre de mission, que tous célèbrent la reddition du Japon, il s’effondre intérieurement. Le début de la descente aux enfers commence pour un héros qui se sent davantage un zéro.

Survivre avec le remords

C’est un magnifique roman que nous offre Sébastien Spitzer en cette rentrée littéraire des éditions Albin Michel, avec La revanche des orages. Une fois encore, avec un talent fou, l’auteur inscrit l’histoire d’un homme dans la grande Histoire. Celle d’un pilote embarqué dans une mission qui le dépasse, rattrapé par le remords à peine cette mission exécutée. Ces 60 000 morts le hantent jour et nuit, comme cette voix d’une victime d’Hiroshima qui s’infiltre dans ses pensées. Était-il nécessaire de commettre tous ces crimes ? Comment survivre avec le remords, avec tous ces cadavres sur la conscience ? Comment continuer à vivre avec un doute aussi corrosif ? Comment les autres peuvent-ils en voir en lui qu’un héros alors qu’il est un voleur de vies ?  Mutique, prostré, sujet à des hallucinations auditives, il passe des années au dispensaire militaire de Waco à son retour d’Hiroshima. Avec beaucoup de finesse, l’auteur nous entraine dans cette bascule, celle d’un pilote traumatisé mais aussi celle de sa famille dont l’image de héros se brise pour ne laisser que souffrance et désillusions.

Un roman passionnant. Magnifique.

Informations pratiques

La revanche des orages, Sébastien Spitzer – rentrée littéraire – éditions Albin Michel, aout 2022 – 21,90€- 395 pages

Autres romans de Sébastien Spitzer

Retrouvez en cliquant sur le titre, les autres romans de Sébastien Spitzer chroniqués sur ce blog :

Rentrée littéraire : Caroles Fives, Quelque chose à te dire

J'ai quelque chose à te dire Fives Carole

Quand une lectrice, elle-même auteure, pénètre dans l’intimité de la romancière qu’elle admire plus que tout au monde, la réalité dépasse alors la fiction. Qui manipule qui ? Un thriller troublant.

Dans l’intimité d’une auteure

Béatrice Blandy n’a écrit que cinq romans, avant sa disparition prématurée des suites d’un cancer foudroyant. Cinq romans qui ont marqué le monde littéraire et surtout une de ses lectrices : Elsa Feuillet. Elsa Feuillet est en effet une grande admiratrice de Béatrice Blandy, dont elle connait presque par cœur les œuvres, des œuvres dont elle s’identifie tellement aux personnages, qu’ils semblent lui parler, la guider dans son quotidien.  Quand elle apprend le décès de la célèbre romancière sur le net, elle se sent redevable envers elle, ses œuvres lui ont tellement apporté ! Aussi, romancière elle-même, le succès en moins que son idole, elle décide de la citer en exergue de son nouveau roman. C’est alors que le mari de la défunte romancière la contacte. Il a lu son livre, se dit touché qu’elle ait fait référence à Béatrice et lui propose de venir déjeuner avec lui, dans son appartement parisien. Elsa, qui n’avait jamais rencontré la grande romancière, va alors pénétrer dans l’intimité presque sacrée de son appartement, de son bureau d’écriture. Commence alors une mésaventure digne de la plus grande fiction, dont elle va devenir le personnage principal. Mais sera-t-elle aussi l’auteure de cette histoire, ou tout est-il déjà écrit ?

Un thriller troublant de Carole Fives

En cette rentrée littéraire, c’est un vrai bonheur de retrouver la belle plume de Carole Fives, aux éditions Gallimard avec J’ai quelque chose à te dire. Cette fois, la romancière nous embarque dans un thriller au sein du monde littéraire. Plagiat, écriture à quatre mains, stratégie éditoriale, médias, succès, elle nous plonge dans ce milieu très fermé de la création littéraire. Et joue avec le lecteur : l’héroïne est-elle victime d’une histoire qui la dépasse ? Ou est-elle l’instigatrice de sa vie ? Peut-elle s’approcher dangereusement près de la défunte romancière qu’elle admirait tellement, sans se brûler les ailes ? Peut-on admirer quelqu’un sans chercher à l’imiter ? Où s’arrête l’influence d’une personne admirée ? Quelle est la frontière entre influence et plagiat ?

On se laisse totalement embarquer par l’histoire d’amour et de création et…surprendre par la chute.

Un beau roman de cette rentrée littéraire !

Informations pratiques

Rentrée littéraire : Caroles Fives, Quelque chose à te dire – éditions Gallimard, août 2022 – 168 pages – 18€

Rentrée littéraire : Catherine Bardon, La fille de l’ogre

la fille de l'ogre Bardon Catherine

Un livre fascinant sur la vie incroyablement romanesque de Flor de Oro, fille d’un dictateur tyrannique en République dominicaine. Soyez prévenus, la fille de l’ogre se dévore d’une traite !

Fille de dictateur

1915, République dominicaine. Flor de Oro, Fleur d’or, est le prénom que choisit Rafael Trujillo Molina, un petit truand devenu militaire, pour sa fille. Ce dernier, colérique, autoritaire, redoutable et redouté, n’ambitionne pas moins que de prendre la direction du pays. Sur l’échiquier de sa soif de pouvoir, sa fille Flor, comme chaque personne de son entourage, n’est qu’un pion. Très vite, Flor va devoir composer avec l’absence d’un père dont l’ascension militaire et politique est fulgurante. Elle va devoir se contenter de ses rares marques d’affection, quand elle rêve d’un amour inconditionnel. Et vivre avec la peur térébrante de le décevoir. Une douleur qui demeurera une blessure lancinante tout au long de sa vie. Et de chercher à combler ce vide, à apaiser son chagrin en cherchant l’amour auprès d’hommes qui, pour la grande majorité, ne lui offriront là aussi que des miettes. Il y aura ainsi neuf mariages, dont l’amour de sa vie que restera le grand charmeur Rubirosa, des moments de bonheur comme des parenthèses rares, volés à une existence dirigée de main de fer par un père tyrannique. Flor de Oro se sera néanmoins battue pour sa liberté, pour trouver la clé de sa cage loin d’être toujours dorée.

Un roman passionnant de Catherine Bardon

Les lecteurs de la saga Les déracinés, savent combien la plume de Catherine Bardon est vivante et hypnotique. La fille de l’ogre, paru en cette rentrée littéraire aux éditions Les escales, est tout aussi passionnant. Impossible de lâcher sa lecture, de ne pas se sentir touché par son héroïne, Flor de Oro Trujillo. Impossible de rester insensible à sa vie aussi mal menée que malmenée. Dans ce livre richement documenté d’un point de vue historique, on suit le parcours inouï d’une femme condamnée dès la naissance à subir la tyrannie d’un père. La toute-puissance sur les moindres faits et gestes de sa vie d’un dictateur en devenir. Comment vivre dans l’ombre d’un ogre sans être dévorée ? Comment se sentir aimable, au sens digne d’amour, quand on est la fille d’un monstre ?

Catherine Bardon retrace le parcours incroyablement romanesque de cette femme sur laquelle se sont acharnés son père, mais aussi le destin. Une femme assoiffée de liberté, affamée d’amour.

Un gros coup de cœur de cette rentrée littéraire !

Informations pratiques

La fille de l’ogre, Catherine Bardon- éditions Les escales, août 2022 – 21€ – 403 pages

Rentrée littéraire : Bibiche, Raozy Pellerin

Bibiche Raozy Pellerin

Le parcours du combattant d’une femme prénommée Bibiche, qui a dû fuir la République démocratique du Congo et tente d’obtenir le statut de réfugié en France. Un premier roman magnifique. Un personnage impossible à oublier. Bouleversant.

Demandeurs d’asile

Bibiche est originaire de Kinshasa. Elle a dû fuir la République démocratique du Congo après avoir été emprisonnée. En cause, son engagement politique en faveur de la démocratie, qui n’est pas du goût du pouvoir en place. Et de devoir tout laisser derrière elle, les maigres économies de sa sœur lui permettant tout juste de payer un billet d’avion. Arrivée à Paris, elle ne connaît personne, n’a que la rue pour l’accueillir. Heureusement, alors qu’elle a pris l’habitude de dormir sur des bancs de gare, une femme, Marguerite, lui offre l’hospitalité temporaire. Mais Bibiche est partagée entre la gratitude envers cette femme et sa honte de dépendre d’elle. Chaque jour, elle effectue des démarches pour obtenir le statut de réfugié, passe des heures et des heures à attendre d’être peut-être reçue par l’administration. Des démarches interminables, absconses, qui décourageraient les plus motivés. A chaque interlocuteur de l’administration, elle doit répéter son histoire, accepter sans broncher de rouvrir ses plaies à peine cicatrisées, se justifier, espérer qu’on l’écoute et qu’on la croie.

« Toujours la même lutte : celle d’une parole, sa parole, de sa vérité contre celle des autres, de l’administration, de la justice. (…) Les juges remettaient d’emblée en cause ce que les demandeurs d’asile avaient vécu ». Heureusement, sur ce chemin de croix, elle rencontre des êtres lumineux auprès desquels puiser de l’affection et tisser des liens forts comme Marguerite, mais aussi deux exilés, la jeune Dinah et Raoul. Bibiche obtiendra-t-elle le fameux sésame pour la France?

Un premier roman bouleversant

C’est un livre poignant, avec un personnage impossible à oublier, que nous offre Raozy Pellerin avec Bibiche, en cette rentrée littéraire des éditions Plon. A travers Bibiche, c’est le cheminement douloureux, long, hallucinant, que doivent effectuer les demandeurs d’asile pour espérer obtenir le statut de réfugié. Des démarches au caractère assez paradoxal : d’un côté, Bibiche se démène pour avancer, laisser son passé douloureux derrière elle et redémarrer à zéro en France, mais dans le même temps, l’administration et la justice la noient de questions sur ce qu’elle a fui, sur le pourquoi de sa fuite, avec exigence de détails, y compris au sujet des tortures dont elle a été victime. Pire encore : elle est traitée par défaut comme une menteuse et doit tout pouvoir prouver alors qu’elle est venue sans rien. Comment regarder vers l’avenir quand le passé vous fait sans cesse face ? Certains y parviennent. D’autres, comme Dinah, ne sont pas assez armés mentalement pour résister à pareilles épreuves, seuls face à l’impitoyable machine administrative.

Ce roman est une invitation à la tolérance, à l’égard de ceux, qui comme Bibiche, ne sont pas venus par choix en France. Mais pour survivre à la guerre, à la famine, à la discrimination, à la persécution. Et qui, une fois sur place, réalisent que le combat ne fait que commencer. C’est aussi une réflexion intéressante sur les améliorations souhaitables en termes d’accueil de demandeurs d’asile : le barrage de la langue, de la culture, le caractère abscons de certaines démarches, le manque d’empathie et de psychologie à leur endroit… Le chemin est long dans ce domaine aussi.

Un gros coup de cœur de cette rentrée littéraire !       

Informations pratiques

Rentrée littéraire : Bibiche, Raozy Pellerin – éditions Plon, août 2022 – 241 pages – 20€

Rentrée littéraire : La petite menteuse

la petite menteuse de Pascale Robert-Diard

Un face à face entre deux femmes : une victime d’agression sexuelle, et l’autre, son avocate. Or la vérité est comme le soleil, elle fait tout voir mais ne se laisse pas regarder… Et si la victime n’était pas celle que l’on croit ?

Dans l’engrenage du mensonge

Lisa est aujourd’hui âgée de 20 ans. Une jeune femme très touchante. Il y a 5 ans, elle a été victime d’une agression sexuelle. La jeune adolescente vivait une période compliquée, celle où le corps change, où il faut s’accepter avec ses seins naissants et les regards emplis de désir des garçons. L’entrée dans l’âge adulte, associée à la découverte de l’adultère de son père et au constat des tensions entre ses parents, voilà qui était lourd sur ses frêles épaules. Quand sa meilleure amie s’était inquiétée de sa tristesse et de son amaigrissement, quand deux professeurs s’étaient alarmés de son évident mal-être, Lisa avait consenti du bout des lèvres à avouer l’agression sexuelle dont elle avait été victime. Le coupable, un célibataire de 32 ans, ouvrier plâtrier qui avait effectué des travaux chez ses parents.

Un agresseur qui a écopé de 10 ans de prison en première instance. Aujourd’hui, a lieu le procès en appel et Lisa s’est choisi une nouvelle avocate. Nouvelle avocate et… nouvelle version des faits. Où se cache la vérité ? Le coupable est-il innocent et la victime coupable de mensonge ? C’est toute la complexité et la finesse du métier d’avocat qui est mis ici en lumière.

Erreur judiciaire

Avec La petite menteuse, paru en cette rentrée littéraire aux éditions de L’Iconoclaste, Pascale Robert-Diard, chroniqueuse judiciaire au journal Le Monde, nous plonge dans les coulisses passionnantes d’un procès. Et plus exactement, dans l’intimité d’un cabinet d’avocat. Avec beaucoup de finesse, elle nous glisse dans la tête d’une avocate qui a face à elle une personne qui a donné deux versions diamétralement opposées. Qui croire ? Que croire ? L’enfer est-il pavé de bonnes intentions ? Elle reprend le dossier depuis le début, décortique chaque fait, chaque déposition, le rôle de chacun (famille, enseignants, policiers, experts médicaux, amis) et les met en balance avec les explications de sa cliente.

C’est un roman fascinant, qui montre avec brio combien l’intime conviction peut être fragile et vaciller facilement à la lumière de nouveaux éléments. Et si Lisa a menti, pourquoi l’a-t-elle fait ? Mais surtout, pourquoi tous ont eu envie d’y croire ? Est-elle la seule coupable ?

Informations pratiques

Rentrée littéraire : La petite menteuse, Pascale Robert-Diard – éditions de l’Iconoclaste, août 2022- 217 pages

Rentrée littéraire : Olivier Adam

dessous les roses olivier adam

Un roman tout en finesse, qui explore avec brio les liens familiaux, notamment les rivalités intestines au sein d’une fratrie, de même que la liberté de créer quand on est artiste. Peut-on tout dire dans ses livres, dans ses chansons, dans ses films et doit-on être fidèle à la réalité ?

Fratrie et rivalités

Antoine et Claire se retrouvent dans la maison familiale, pour soutenir leur mère et assister aux obsèques de leur père. Manque un membre de la fratrie à l’appel, le fils cadet, dont ils ignorent s’il viendra : Paul. Paul, c’est un peu l’élément perturbateur de la famille. Si l’ainée, Claire, a toujours été l’enfant sage, la fille qui s’est employée à toujours donner satisfaction à ses parents, à rester dans le chemin tracé par le père, si Antoine le benjamin, a toujours fait montre d’une sensibilité plus grande, du besoin d’être protégé, s’il est senti écrasé par son frère si brillant et sa sœur si sage, Paul s’est distingué. Il a fait carrière dans le cinéma et s’est attiré les foudres de son père comme celles d’Antoine en dénigrant sa famille dans ses œuvres, en remodelant la vérité, en s’inventant une enfance, en reniant ses origines. Du moins est-ce ainsi qu’ils l’ont perçu.

Aussi, quand finalement il rejoint la maison familiale, Antoine lui montre les crocs. Mord. Et de lui reprocher son absence de limites, la violence, l’impunité et l’insensibilité dont sa totale liberté de créateur est révélatrice. Pour Paul, ces accusations sont injustifiées, le fruit d’une obsession à vouloir absolument se reconnaitre dans ses personnages. Sauront-ils faire la paix ? Qui dit vrai ? Ont-ils tous raison à leur façon ?

La liberté de créer

En cette rentrée littéraire aux éditions Flammarion, avec Dessous les roses Olivier Adam soulève avec finesse et justesse plusieurs interrogations : est-ce parce qu’on a eu les mêmes parents qu’on a reçu la même éducation ? Vécu la même enfance ? Quand on a eu une enfance commune, en conserve-t-on forcément les mêmes souvenirs, les mêmes impressions de joie ou de peine ? Certains conservent des roses le velours des pétales. D’autres les épines. Selon la place occupée dans la fratrie se nouent des relations particulières entre parents et enfant, mais aussi entre les frères et sœurs. Peut-on dès lors prétendre avoir eu la même enfance sous prétexte qu’on a eu les mêmes parents et la même maison ? Dans un trio, c’est souvent le schéma de l’aîné protecteur et responsable, le petit dernier chouchou et le cadet qui doit se démarquer.

Mais pas seulement. Olivier Adam nous interroge aussi sur la liberté de créer quand on est artiste. Un artiste, qu’il soit chanteur, cinéaste, peintre ou encore écrivain, a-t-il le droit de faire de sa vie privée et de celle de sa famille élargie une matière première pour ses créations ? Un artiste a-t-il le droit d’écrire sur ses proches sans leur consentement, voire de tordre la réalité ? Autrement dit : la création doit-elle être fidèle à la vérité, à la réalité, ou est-elle totalement libre, y compris d’évoquer la vie des autres sans leur accord préalable ? Peut-il y avoir création sans totale liberté ?

Touche par touche, chacun donne son ressenti dans ce roman choral, met à jour les rivalités intestines entre les frères, la place de modératrice de la sœur, confronte son point de vue. Jusqu’à la chute finale qui révèle une mise en abime vertigineuse …

Informations pratiques

Dessous les roses, Olivier Adam- Rentrée littéraire – Editions Flammarion, août 2022 – 21€ – 248 pages