Rentrée littéraire : Quitter Madrid, Sarah Manigne

Quitter Madrid
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Les pires blessures ne sont pas toujours physiques. Sarah Manigne s’intéresse au choc post-traumatique à l’issue d’un attentat, comme ceux qui ont ensanglanté Madrid.

Victime d’attentat

Au printemps 2004, cela fait sept mois qu’Alice, conservateur-restaurateur, a accepté sa nouvelle mission : elle est venue s’installer quelques mois à Madrid, le temps de restaurer une œuvre de Zurbaran. Depuis quelques années, elle est en effet spécialisée dans les tableaux de Saintes de Zurbaran, peintre du siècle d’or espagnol. Une vie sans attache pour cette parisienne, vie qui lui convient très bien. Dans la capitale espagnole, elle a fait la rencontre d’un colombien au charme fou, Angel. Et, bien qu’elle ait pour principe de juste flirter afin de ne pas souffrir d’un attachement, avec Angel, elle accepte de s’ouvrir un peu plus, de partager un peu plus de son intimité.

Mais ce 11 mars 2004 fait tout basculer. Des attentats éclatent dans plusieurs gares de Madrid et Alice se trouve dans l’une d’elle lorsqu’elle entend les déflagrations. Cris, corps blessés, décombres, Alice s’extrait de là sans blessure physique. Mais ses blessures, aussi invisibles soient-elles à l’oeil nu, n’en sont pas moins sérieuses et handicapantes.

Dès lors, faute de parvenir à mettre des mots sur ce dont elle a été témoin, faute de parvenir à museler cette culpabilité éprouvée par les survivants, elle se mure dans un silence total. Y compris avec Angel. L’art l’aidera-t-il à panser ses blessures?

Le rôle de l’art

Il y a deux ans, je vous avais présenté L’atelier, de Sarah Manigne. En cette rentrée littéraire, elle nous revient avec un livre où l’art demeure très présent : Quitter Madrid. Cette fois, Sarah Manigne s’interroge sur le pouvoir de l’art. Jusqu’à quel point l’art peut-il consoler, aider à panser ses blessures intimes?

En partant de faits réels, à savoir les attentats de 2004 à Madrid, qui ont fait plus de 1700 blessés (physiques) et 190 morts, la romancière s’attache à la reconstruction psychologique d’une victime. Comment survivre à ce cauchemar? Comment partager ce que l’on a vécu avec ceux qui n’y étaient pas et ne peuvent donc malheureusement pas vraiment comprendre? Comment accepter ensuite d’abandonner ce statut de victime, lequel offre une forme de reconnaissance, suscite l’empathie, l’attention, et de redevenir une citoyenne lambda? Comment faisaient ces Saintes des tableaux de Zurbaran, qui ne laissaient rien transparaitre de leurs souffrances? Souhaite-telle vivre comme elles, en intériorisant tout, ou ce poids du silence devient-il un fardeau?

J’ai été très intéressée par le thème abordé ici et ai apprécié que la romancière ait évité avec brio l’écueil du pathos sur un tel sujet. Par contre, je suis restée un peu sur ma faim quant à la reconstruction de l’héroïne, ai eu le sentiment que les nombreux inserts sur l’art cassaient le rythme de l’intrigue. Un sentiment mitigé donc.

Rentrée littéraire : Les évasions particulières, Véronique Olmi

Les évasions praticulières
©Karine Fléjo photographie

Saga familiale et peinture sociale de l’après-mai 68, Les évasions particulières est une fresque de l’intime sur fond d’émancipation féminine

Mai 1968 : la fin d’une époque

Nous sommes dans les années 1970 à Aix en Provence, dans la famille Malivieri. Elles sont trois sœurs, grandissant dans une famille modeste de province, à une période charnière, celle de l’après mai 68.

Hélène, la cadette, âgée de 11 ans, se partage entre la vie bourgeoise chez son oncle à Neuilly, et la vie beaucoup plus modeste chez ses parents Agnès et Bruno à Aix. Une enfance entre deux familles, deux façons de vivre, deux univers à l’opposé l’un de l’autre. Sabine, l’ainée, rêve de gagner la capitale, de s’affranchir de la famille et du collège et de percer en tant qu’actrice. Mariette, la petite dernière, de santé fragile, va rester à la maison tandis que ses sœurs ont quitté le nid et est porteuse d’un secret douloureux.

Agnès ne s’affranchit de sa condition de femme au foyer que lorsqu’elle retrouve son amie Laurence, une femme libre et affirmée. Ses filles, elles, n’entendent pas marcher dans ses pas :

Il y avait ce pressentiment qu’elles n’étaient peut-être pas obligées de vivre comme on leur demandait de vivre.. Etre la copie exacte de leurs parents. Après le bac, elles feraient des études, apprendraient un métier que peut-être elles pourraient exercer, même en ayant des enfants.

Cette famille unie, aimante, va vivre une réplique du séisme de mai 1968. Chacune des filles, ainsi que leur mère, va devoir trouver sa place dans cette société en pleine mutation, tandis que la bataille pour le droit à l’avortement et la lutte pour le droit à la contraception font rage, que la cause féministe fait entendre de plus en plus sa voix, que l’homosexualité cesse d’être considérée comme une maladie.

Tandis que le monde bouge, que les repères explosent, chacun, avec sa personnalité, son vécu, ses aspirations, doit trouver sa voie..

Radioscopie d’une époque

J’avais plébiscité Bakhita, le précédent roman de Véronique Olmi, paru en 2017 (chronique ici). J’étais donc impatiente de découvrir un nouveau roman signé de la plume de l’auteure. Avec Les évasions particulières, Véronique Olmi s’attache à observer les répercussions que peuvent avoir eu les évènements de mai 68 sur une famille modeste de province. C’est l’histoire d’une décennie déterminante dans l’histoire de la défense du droit des femmes. Un roman sur l’engagement, la combattivité, combat pour la cause féminine qui se perpétue à l’heure actuelle.

Si j’ai dévoré les 200 premières pages du roman, je dois avouer m’être un peu essoufflée ensuite, ne trouvant pas la même tension narrative qu’au début dans le déroulement de cette saga familiale. J’ai retrouvé la très belle écriture de l’auteure mais n’ai pas ressenti l’enthousiasme qu’avait soulevé en moi son précédent roman jusqu’au bout… Cela n’en reste pas moins une très belle peinture de notre société, du début des années 70 à l’élection de François Mitterrand en 1981, avec cette interrogation en filigrane : comment fait-on pour s’adapter, trouver sa place lors des grands bouleversements?

Rentrée littéraire : Nature humaine, Serge Joncour

Nature humaine de Serge Joncour
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Face-à-face entre la nouvelle génération et l’ancienne, entre la tradition et la modernité, entre le monde agricole d’avant et celui d’aujourd’hui, entre l’Homme et Mère Nature, Serge Joncour peint un tableau sensible, brillant et juste de notre société sur trente ans.

Conservatisme versus modernité

Nous sommes dans le Lot, à la fin des années 70. Alexandre, seul garçon d’une fratrie de quatre, sait depuis toujours qu’il devra prendre la relève de l’exploitation agricole familiale. Si ses sœurs aspirent à une vie autre, à partir à la ville, lui ne peut pas s’émanciper. Pour autant, ce destin tout tracé ne lui pèse pas vraiment tant il se sent en symbiose avec la nature, est attaché aux valeurs de l’agriculture, à ses animaux et à ses terres. Plus difficile est en revanche la perspective d’être toujours subordonné à ses parents et grands-parents, à leurs choix, leurs manières de faire et d’envisager l’agriculture.

En effet, impossible d’ignorer la marche du monde : la multiplication des grandes surfaces et la mort des petits commerces, le développement des villes et la désertification des campagnes, la mondialisation qui redistribue les cartes et exige une rentabilité toujours plus grande au détriment de la qualité, l’extension du nucléaire, une société de consommation présentée comme la seule issue envisageable, un progrès qui menace toujours plus l’équilibre de la nature… Pour autant, quel poids peut avoir un agriculteur comme Alexandre face à l’Etat, aux multinationales, au rouleau compresseur de ce qui est présenté comme « le progrès »?

Heureusement, il y a Constanze, la jeune étudiante est-allemande, colocataire de sa sœur à Toulouse, qui fait battre le cœur d’Alexandre et met du soleil dans son existence. Mais leurs mondes, si différents, pourront-ils cohabiter? Proche des anti-nucléaires, Constanze fera-t-elle prendre conscience à Alexandre qu’il doit s’opposer aux projets de l’état ou restera-t-il aussi fataliste que ses parents?

Un roman de terroir

Avec Nature humaine, Serge Joncour nous offre une peinture de la société des années 80 à 2000 absolument juste. Touche par touche, comme sur une toile de Seurat, il pose les rêves, les drames, les évolutions économiques, politiques, industrielles et sociales qui ont coloré ces trente années. Pas de tableau outrageusement noir, pas de revendications rouge sang ici, mais une peinture juste, fidèle reflet de ce dont l’auteur a été témoin, fidèle image de ce monde en pleine ébullition On retrouve dans ce roman l’écriture si dense et belle de Serge Joncour, son amour vibrant pour la nature, la beauté de ses personnages et leur caractère viscéralement humain. Un livre qui nous offre un recul salutaire et nous interroge : le progrès en est-il un, quand il sacrifie la nature, quand la quantité prime sur la qualité? Les catastrophes naturelles ne sont-elles pas la preuve que la nature ne se laisse pas dompter aussi facilement par l’homme? Un roman qui souffle un air de nostalgie sur une époque révolue, celle où l’on prenait le temps de faire et de voir pousser ses cultures, d’élever ses bêtes sans soucis de quotas laitiers et autres contraintes drastiques, celle où l’on était fier du travail accompli et de la qualité de ses produits.

Informations pratiques

Nature humaine, Serge Joncour – éditions Flammarion, août 2020 – 398 pages – 21 €

Rentrée littéraire : Un crime sans importance, Irène Frain

Un crime sans importance
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Dans ce récit émouvant, Irène Frain tente de mettre des mots sur les maux générés en elle par l’assassinat de sa sœur. Ou quand à la douleur du décès s’ajoute celle d’une enquête au point mort et d’une famille silencieuse.

Un deuil impossible

Quatorze mois après l‘assassinat inexpliqué de sa sœur, Irène Frain décide de prendre la plume. Pour rompre le silence. Pour rendre hommage à cette sœur aînée qui compta tellement dans son enfance. Pour tenter de comprendre l’incompréhensible.

Car plus d’un an après la découverte du corps inanimé de la septuagénaire dans son pavillon de banlieue parisienne, massacrée et enfermée dans sa chambre, ni les enquêteurs, ni la famille n’ont laissé filtrer la moindre information à l’écrivaine et sœur de la défunte. Ce crime est-il sans importance aux yeux de la justice ? Pourquoi ce mépris de la police, ces erreurs inadmissibles qui conduisent notamment à statuer sur un décès alors qu’il s’agit d’un meurtre? Pourquoi le reste de la famille ne communique pas avec elle? Comme à chaque fois qu’un événement douloureux intervient, c’est le rejet et le silence dans la cellule familiale.

Ce crime n’est pas une fiction, c’est la réalité qui l’a produit. Cependant, comme dans les fictions, roman ou film, il est le fruit d’un enchaînement de fatalités. Lesquelles?Comment Denise s’est-elle retrouvée au mauvais moment et au mauvais endroit? Les morts ont besoin d’un destin. Il faut absolument que je comprenne.

Un récit émouvant

Ecrire pour rompre le silence, telle est la mission que poursuit Irène Frain avec ce récit : Un crime sans importance, aux éditions du Seuil. Ecrire pour crier sa révolte face au silence de la justice, à la lenteur des démarches et aux erreurs inadmissibles qui les jalonnent. Ecrire pour redonner vie à Denise., sa sœur et marraine, de onze années son aînée. Denise, la fille aînée d’une famille bretonne très modeste. Une enfant joyeuse, lumineuse, qui apportait le bonheur et la sérénité dans son sillage, avant que des troubles bipolaires ne la rattrapent et qu’une distance ne s’instaure.

Un récit touchant, sur l’impuissance d’Irène Frain – et des familles de victimes en général – à comprendre ce qui s’est passé, le pourquoi et le comment des drames, l’identité des responsables. Des questions térébrantes qui, faute de réponse, hantent les esprits des vivants. Alors prendre la plume pour que la justice la prenne à son tour, pour que les choses bougent, tel est le souhait de la romancière. Un souhait que l’on ne peut qu’espérer voir exaucé.

Informations pratiques

Un crime sans importance, Irène Frain – éditions du Seuil – Récit – 248 pages – 18€

Rentrée littéraire : Sale bourge, Nicolas Rodier

sale bourge de Nicolas Rodier
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Un enfant battu est-il condamné à devenir un adulte violent ? Dans ce premier roman, Nicolas Rodier dresse le portrait d’une famille bourgeoise aux apparences trompeuses.

Des apparences trompeuses

Fils ainé d’une famille versaillaise de six enfants, Pierre semble avoir de l’extérieur une existence dorée : tennis, chasses au trésor, rallyes automobile à thème, équitation, des activités réservées aux familles aisées. Mais dans l’intimité de la famille, une fois le vernis ôté, le quotidien n’est guère brillant. Une mère qui passe de la tendresse à la violence extrême le temps d’une respiration, hurle, frappe avec tout ce qui lui passe sous la main. Un père qui fait l’autruche face à la virulence de sa femme et ne joue pas son rôle protecteur auprès de la fratrie. Alors, au sein de cette famille chaotique, chacun essaye de se faire une place, de trouver un certain équilibre à défaut de trouver un équilibre certain.

Mais les cris et les coups subis pendant l’enfance s’évanouissent-ils vraiment avec le temps ? Quelles séquelles en garderont les enfants et notamment Pierre ? Des enfants violentés feront-ils des adultes violents ou se construiront-ils en opposition à leurs parents ?

La violence en héritage

Dans ce premier roman « Sale bourge », paru aux éditions Flammarion, Nicolas Rodier  s’intéresse à cette violence tue, celle dont on ne parle pas dans les cocktails, mais qui surgit dans les foyers une fois la porte de la riche villa refermée. Une violence aussi bien physique que verbale, qui alterne ici avec des moments de grande douceur. Comment trouver ses repères quand votre mère passe sans arrêt de l’ange au démon, et réciproquement ? Comment se construire sur des bases de peur et d’insécurité ? Plus encore : l’auteur s’interroge sur les conséquences d’une telle violence, lorsque l’enfant arrive à l’âge adulte. Ne pas vouloir faire subir à son entourage ce que lui-même a subi, suffit-il à faire de lui un adulte non violent ? Peut-il canaliser les émotions qui le traversent, museler la colère qui gronde en lui ? Drogue, alcool, anorexie et autres troubles du comportement sont parfois les refuges des enfants maltraités devenus adultes. Est-ce pour autant une fatalité ?

Un roman vif, qui écorche ce milieu bourgeois si attaché aux apparences.

Informations pratiques

Sale bourge, Nicolas Rodier – éditions Flammarion, août 2020 – 214 pages – 17€

Rentrée littéraire : Rosa Dolorosa

Rosa Dolorosa
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Un magnifique premier roman, absolument hypnotique. Jusqu’où une mère peut-elle aller pour protéger son fils? Un combat maternel superbe et bouleversant.

Mère et fils : un duo inséparable

Rosa a eu son fils très jeune, et, depuis l’âge de ses 8 ans, l’élève seule. C’est donc une relation exclusive et indiciblement forte qu’ont tissée Rosa et Lino âgé aujourd’hui de 23 ans. Ils vivent ensemble, travaillent ensemble et ont des projets ensemble. Leur rêve? Fermer leur restaurant « Le petit soleil » et ouvrir dans le vieux Nice un hôtel avec un énorme aquarium rempli de méduses. Un rêve bientôt réalité.

Mais c’était sans compter avec cette terrible affaire : un jeune enfant de 8 ans, fils de leur serveuse, est retrouvé assassiné. Pire encore : tout et tous semblent accuser Lino. Une culpabilité inconcevable pour Rosa.

Aussi, même si une vilaine tâche sur la jambe l’élance atrocement, même si la raison voudrait qu’elle consulte un médecin de toute urgence, sa priorité est ailleurs. Et cet ailleurs s’appelle Tino. Aussi grande soit sa douleur, elle résistera, ne se découragera pas. Le défendra bec et ongles.

A-t-elle raison de croire en son innocence? Parviendra-t-elle à faire libérer son fils? Jusqu’où ira-t-elle pour le défendre?

Le combat d’une mère

C’est un premier roman très abouti que nous livre Caroline Dorka-Fenech, avec Rosa Dolorosa. Le combat acharné d’une mère pour protéger son fils. Quel qu’en soit le prix. Quels qu’en soient les risques. Mais surtout, quelle que soit sa responsabilité dans ce drame.

C’est un combat dantesque, presque animal, celui d’une louve pour son petit, auquel le lecteur assiste, hypnotisé par l’intensité émotionnelle qui se dégage du texte, par le courage de cette femme et mère. Captivé par l’intrigue.

Impossible de reposer le livre une fois la lecture commencée.

Impossible d’oublier la formidable Rosa une fois la lecture terminée.

Un excellent cru de cette rentrée littéraire! A lire absolument.

Informations pratiques

Rosa Dolorosa, Caroline Dorka-Fenech – Editions de La Martinière, août -2020 – 282 pages – 18€

Rentrée littéraire : Un jour viendra couleur orange, Grégoire Delacourt

Un jour viendra couleur orange
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En cette rentrée littéraire, Grégoire Delacourt nous offre un roman viscéralement humain, véritable ode à l’enfance et au respect des différences. Et si l’amour sauvait de tout?

« On veut juste une vie juste »

Pierre travaillait comme opérateur dans une usine de production de papiers et cartons quand il a été brusquement licencié. Depuis, il n’a retrouvé qu’un poste de vigile à mi-temps à Auchan. Un maigre salaire qui s’ajoute à celui de sa femme Louise, infirmière en soins palliatifs, pour élever leur fils Geoffroy, âgé de 13 ans.

La colère que Pierre a contenue suite à son licenciement, à son impossibilité à être embauché ensuite à un salaire décent, à la naissance de ce fils différent qui lui fait peur, à la vie qui brise ses rêves un à un, sort enfin. Avec fracas. Cette colère trop longtemps contenue, muselée, bridée, trouve à s’exprimer avec d’autres compagnons d’infortune gilets jaunes sur les ronds-points. Leur slogan : « On veut juste une vie juste ».

Telle une petite rivière gonflée par les orages essuyés, la colère de Pierre devient un torrent fou. Quand il embarque son fils dans sa rage, l’exhorte à jeter un cocktail molotov sur le centre des impôts, c’est l’écart de trop. Louise, qui depuis sa naissance tente de protéger son fils des agressions du monde, qui l’enveloppe de douceur et tente par tous les moyens d’atténuer ses peurs paroxystiques, ne supporte pas la démesure qui s’empare de Pierre. De toute façon, dès l’instant où le petit s’est révélé différent, Pierre a cessé d’être un père pour Geoffroy et un mari pour elle.

Geoffroy qui se tape la tête contre les murs quand il a peur, qui ne ressent pas la douleur physique, qui parle comme un livre. Geoffroy dont le regard n’agrippe rien ni personne. Geoffroy que le moindre bruit effraie. Geoffroy, l’âme pure, l’esprit innocent, tête de turc de l’école et hantise de son père. Heureusement, outre le cocon délicat que lui offre Louise, Geoffroy a trouvé en une élève de 4ème, Djamila, une oasis de douceur, d’écoute et de tolérance. Djamila, l’être qui sait reconnaître en lui un garçon unique et précieux. Mais ce lien magique va lui aussi être soumis à la fureur des hommes.

Aragon avait-il raison de penser qu’un jour viendrait, couleur orange, …, une épaule nue où les gens s’aimeraient? L’homme, capable du pire, peut-il aussi être capable du meilleur? Et si l’amour savait de tout?

La force de l’amour

Avec un jour viendra couleur orange, Grégoire Delacourt nous offre un roman très rythmé, écrit dans une forme d’urgence, celle qu’il y a à retrouver une vie plus juste, plus apaisée. Plus aimante. A maintes reprises, je suis restée béate devant la puissance évocatrice du texte, devant la justesse des propos. A l’image de la colère qui s’empare de Pierre et emporte tout sur son passage, le texte de Grégoire Delacourt vous emporte coeur et âme, vous secoue, vous émeut, vous révolte. Et vous dépose sur une rive, à l’écart de la boue charriée par les flots, le sourire aux lèvres et les larmes aux yeux.

Grégoire Delacourt nous montre que l’homme ne naît pas de façon manichéenne du côté des bons ou des méchants. Les circonstances de la vie, l’ignorance, la peur de la différence font tantôt surgir sa part d’ombre, tantôt sa part de lumière. Il appartient donc à chacun d’être conscient de cette dualité en lui, et de tout faire pour que sa face lumineuse l’emporte. Pour faire l’amour, pas la guerre.

Un roman très engagé et viscéralement humain. A lire absolument!

Informations pratiques

Un jour viendra couleur orange, Grégoire Delacourt – éditions Grasset, août 2020 – 366 pages – 19,50€

Le plus fou des deux, Sophie Bassignac

le plus fou des deux, Sophie Bassignac

Si un inconnu vous abordait et vous demandait : « Donnez-moi une bonne raison, une seule, de ne pas me suicider cette nuit ! » Que feriez-vous ?

Sauver un homme du suicide

Lucie Paugham est une marionnettiste de renom. A quelques heures du réveillon du 31 décembre, Lucie se rend au cinéma pour une corvée : voir le film d’un ami alors qu’elle n’en a aucune envie. Si elle avait su ce qui l’attendait, elle aurait peut-être encore davantage reculé. En effet, un inconnu s’assoit à côté d’elle ans le cinéma et lui tient ces propos sidérants : « Donnez-moi une bonne raison, une seule, de ne pas me suicider cette nuit ! » Non seulement cette phrase ferait frémir n’importe quelle personne, mais chez Lucie, elle a un double retentissement : trente ans plus tôt, dans le salon familial, son père avait fait irruption en demandant à ses filles ce qui pourrait bien l’empêcher de se suicider. Lucie et sa sœur Agnès avaient alors ri, pensant à une blague.

Il ne plaisantait pas.

Tandis que Lucie s’est plongée depuis corps et âme dans sa carrière, restant dans l’ombre de sa marionnette, reprenant le contrôle de sa vie en tirant les ficelles de son double en bois, le passé la rattrape.

Comment réagir ? Venir en aide à cet homme en lui proposant de travailler avec elle ? Ne pas le prendre au sérieux comme elle n’avait pas pris son propre père au sérieux ? Ne surtout pas prendre le risque d’une deuxième mort ?

Un roman sur le déni

Si l’entrée en matière fait redouter un livre sombre, l’angle sous lequel l’auteur aborde ce sujet n’est pas dramatique. Son héroïne a survécu à la disparition de son père et à l’écrasante culpabilité de ne lui être pas venue en aide à temps, en se réfugiant dans le déni. Si sa sœur Agnès et sa mère se sont demandé mille fois pourquoi il est passé à l’acte, Lucie a toujours verrouillé ses pensées. Mais l’irruption de cet homme suicidaire dans sa vie un soir de fête va faire sauter les verrous. Le passé n’est plus derrière elle, il lui fait face. La femme derrière l’artiste va devoir affronter ses démons.

Une lecture agréable, une analyse intéressante, mais il me manquait quelque chose pour être vraiment touchée par ces personnages. Je vous laisse juge avec votre propre lecture.

 

Envole-moi, Sarah Barukh

Envole-moi par Sarah Barukh

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Une plongée émouvante au cœur de l’adolescence et de ses amitiés passionnelles. Ou quand une blessure mal refermée empêche de se reconstruire, plus forte, plus loin. Empêche de s’envoler.

Une amitié passionnelle

Anaïs et Marie fréquentaient le même lycée parisien dans les années 90, au cœur du 19ème arrondissement. L’une très investie dans ses études pour compenser par ses brillants résultats la mauvaise estime qu’elle a d’elle-même. L’autre, sûre de son charme, plus portée sur les excès en tous genres et les garçons. Deux adolescentes différentes mais qui s’attirent comme les pôles opposés d’un champ magnétique. Une amitié passionnelle, entière, qui oscille entre amour et rivalité, admiration et jalousie. Une amitié à la vie à la mort. A l’image de deux sœurs de cœur liées pour la vie, du moins se le promettent-elles alors.

Pourtant, malgré cette promesse, Anaïs et Marie coupent tout contact en 1993, suite à un drame.

Depuis, chacune suit son chemin, sans nouvelle de l’autre. Jusqu’à cet appel de Marie, dix ans après. Face à ce signe de Marie, ce n’est cependant pas la joie mais la terreur qui envahit Anaïs.

« Retrouver Marie signifiait retourner dans le quartier de notre enfance, faire face à notre histoire et à nos fantômes. »

A présent qu’elle a trouvé un semblant d’équilibre à Nice, auprès de Solal,  qu’ils envisagent tous deux de construire une famille, peut-elle prendre le risque de tout bousculer ? Et si son passé n’était pas dans son dos mais lui faisait face ?

Cicatriser pour avancer

C’est un roman très émouvant que Sarah Barukh nous offre avec Envole-moi. Un titre emprunté à une chanson de Jean-Jacques Goldman, un appel à son amie, comme dans le texte de la chanson, à remplir son esprit d’autres horizons, tandis que le présent et l’avenir revêtent inlassablement les couleurs du passé. Au fil des pages, on découvre l’origine de la dissolution de cette amitié dix ans plus tôt. Une dissolution dans les faits mais pas dans le cœur ni dans les esprits, puisqu’il suffit d’un appel de Marie pour qu’Anaïs abandonne tout séance tenante.

Sarah Barukh analyse avec beaucoup de sensibilité et de justesse, comment les drames non dépassés peuvent couper les ailes, empêcher la personne de se reconstruire ailleurs, plus forte. De s’envoler. Comme un oiseau aux ailes mazoutées qui a besoin qu’une main amie le lave à grande eau de ce qui lui colle aux plumes, à la peau, à l’esprit, pour pouvoir reprendre son élan et gagner le ciel.

 

Informations pratiques

Envole-moi, Sarah Barukh – Editions Albin-Michel, janvier 2020 – 293 pages – 19,90€

 

Moi, Tina Modotti, heureuse parce que libre, Gérard de Cortanze

moi-tina-modotti-heureuse-parce-que-libre, Gérard de Cortanze

©Karine Fléjo photographie

La vie trépidante de l’italienne Tina Modotti, talentueuse photographe et militante révolutionnaire, sous la plume de Gérard de Cortanze. Ou le destin d’une femme extraordinairement libre.

Tina Modotti, femme libre

Tina Modotti naît en 1896 à Udine, dans la région italienne du Frioul. Sans vivre dans la misère, la famille de Tina, a des revenus relativement modestes, fait partie de cette classe ouvrière malmenée par le régime capitaliste. Alors, les parents de Tina comme de nombreux ouvriers, défilent dans les rues. La petite Tina n’a que 5 ans, mais déjà, juchée sur les épaules de son père lors des défilés, elle ressent l’ivresse procurée par la bataille politique, par l’élan de solidarité. Un sentiment euphorisant qui ne la quittera plus jamais.

Son père tente sa chance, seul, aux Etats-Unis. Ouvrière dans une usine de textile pour subvenir aux besoins de sa famille en Italie, elle décide de le rejoindre. De tenter sa chance à son tour. A San Francisco, elle est remarquée pour sa beauté, son charisme et est engagée comme actrice de théâtre, puis de cinéma. Mais n’être remarquée que pour sa plastique ne saurait la satisfaire. Fréquentant de nombreux artistes, avec lesquels elle refait le monde, elle fait la connaissance de l’illustre photographe Edward Weston, dont elle devient un des modèles ainsi que la maîtresse. L’art photographique l’attire. Elle sent qu’elle tient peut-être là sa voie, bien davantage que le cinéma. Edward Weston sera son maître dans cet art. Un art que tous deux décident d’exercer en cette terre riche de promesses qu’est le Mexique.

Plus Tina découvre la photographie, plus elle s’éloigne d’Edward Weston : si lui a une quête photographique avant tout esthétique, Tina Modotti cherche avant tout à témoigner de son époque, à imprimer le monde tel qu’elle le voit.

« Ce qu’elle veut, c’est militer avec son art, avec la photographie : la subordonner au militantisme. » Tina revendique être une femme libre, libertaire et libertine.

L’art passe par la politique. Son engagement se fait de plus en plus intense. Elle travaille pour le journal El Machete, milite pour le Secours rouge, pour la Ligue anti-impéraliste, pour le comité «Bas les pattes devant le Nicaragua» et pour celui qui défend Sacco et Vanzetti, deux anarchistes d’origine italienne condamnés à mort aux Etats-Unis. Obligée de fuir le Mexique après l’assassinat de son amant, elle abandonne la photographie pour s’adonner entièrement au militantisme. C’est là le sens qu’elle veut donner à sa vie.

Une biographie romancée très documentée

C’est un livre très documenté que nous offre Gérard de Cortanze, dans « Moi, Tina Modotti, heureuse parce que libre ». Une biographie romancée de 330 pages, avec de nombreuses notes, un index et une bibliographie. Une plongée dans le début du vingtième siècle, aux côtés d’une très belle italienne brune au regard triste, collectionneuse d’hommes, photographe talentueuse, femme courageuse et engagée, communiste qui a porté les couleurs de son parti de Mexico à Moscou. Une femme qui fera de son art une arme : la photographie est avant tout pour elle une action politique, un militantisme.

Une femme libre au destin fascinant.