Au grand lavoir, Sophie Daull (Philippe Rey)

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Sophie Daull se glisse dans la peau d’un assassin libéré depuis 13 ans et qui depuis tente de se reconstruire. Oubli, repentir, pardon, comment vit-on avec le poids de ses actes passés?

Le nouveau livre de Sophie Daull : se reconstruire après un crime

Alors qu’il regarde une émission littéraire à la télévision de façon distraite, le jardinier de Nogent le Rotrou marque un temps d’arrêt. Il connaît ce visage. Il connaît cette personne, cette femme qui vient présenter son premier roman. « C’est la fille de la femme que j’ai massacrée il y a trente ans. »

Le passé n’est pas derrière lui, il lui fait face.

Une femme qu’il a massacrée de quarante et un coups d’Opinel après l’avoir violée. Un crime atroce. S’il a été condamné à l’emprisonnement à perpétuité, il a finalement été libéré au bout de dix-huit ans, jugé « réadaptable ». Il a alors  trouvé un travail de jardinier à la ville, changé d’identité. « Les services de suivi judiciaire garantissent l’effacement, pour le retour au civil, de toute traçabilité pénitentiaire et post pénitentiaire ; ma demande de modification de prénom à l’état civil a été acceptée » Il a bénéficié de ces mesures prises pour protéger les détenus libérés de façon anticipée de la vengeance des familles.

Il se croyait donc à l’abri du passé, n’a parlé de son casier judiciaire à personne, pas même à Gilbert, son meilleur ami et collègue. Or non seulement cette femme entre par effraction dans sa vie par la fenêtre du petit écran, mais elle va entrer dans sa ville, puisque dans quelques jours, elle viendra dédicacer son livre dans une librairie de Nogent-le-Rotrou.

Il le redoute, mais sait qu’il ira à cette rencontre littéraire. C’est plus fort que lui. Commence alors le compte à rebours dans la tête du jardinier. Cinq jours avant de se retrouver face à celle qui a pris du chagrin à perpétuité. Cinq jours à se battre avec les souvenirs, le drame, la prison, la tentative de reconstruction.

Mon avis sur Le grand lavoir

Dans ce roman, Sophie Daull se glisse avec brio dans la tête d’un homme qui a commis un crime, a été emprisonné pour cela et tente aujourd’hui de se reconstruire. Comment vivre avec le fardeau de ses actes passés ? Comment composer avec la mémoire pour oublier ? Comment avancer ? Peut-on se pardonner? Peut-on être pardonné? Un roman admirablement bien écrit, comme tout ce qui naît de la plume de cette dentellière des mots qu’est Sophie Daull.

 

 

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Rentrée littéraire : Le procès du cochon, Oscar Coop-Phane (Grasset)

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Le procès du cochon, Oscar Coop-Phane

Editions Grasset, janvier 2019

Rentrée littéraire

Un roman étrange, qui nous entraîne entre le 12ème et le 18ème siècle au théâtre de l’absurde : le procès d’un cochon, meurtrier d’un bébé. D’une langue tranchante et pénétrante, Oscar Coop-Phane fouille les sentiments humains, la peur, la colère, la cruauté et la soif de vengeance, mais aussi l’empathie ou la peine. Un texte allégorique où chacun reconnaîtra dans l’animal, le porc qu’il voudra.

Après une marche pénible en pleine campagne et une nuit perturbée par l’orage, il était arrivé aux abords d’une jolie maisonnette blanche, avec sur le devant, posé sur la pelouse, un bébé dans un panier en osier.

Il s’est alors approché et n’a pas pu résister à l’appel de cette chair dodue, avant de retourner sous un arbre se repaître de ses agapes.

Un repos de courte durée. Les hommes sont à ses trousses, assoiffés de vengeance.

Et d’être arrêté.

Sauf que le coupable n’est pas un être humain mais un animal. Plus exactement, un cochon. Qu’à cela ne tienne, il aura un procès, comme tout meurtrier. Ainsi en était-il jusqu’à la fin du 18ème siècle.

Sous la forme d’une pièce de théâtre en quatre actes (le crime, le procès, l’attente, le supplice), Oscar Coop-Phane nous fait vivre le procès de l’animal, coupable non doté de parole. Comment comprendre ce qui a motivé son crime, s’il ne peut l’expliquer à la cour ? Car pour juger, pour émettre une sentence, il faut comprendre, savoir quelles sont les motivations du tueur, au risque sinon, de juger de façon arbitraire et d’être aussi criminels que celui que l’on juge. Une réflexion très contemporaine sur la justice, les notions de responsabilité et de culpabilité, l’empathie, le danger des émotions qui prennent le pas sur la raison. Un roman hors du commun.

La rentrée littéraire 2019 aux Editions Stock : des livres prometteurs

Ce mardi 29 janvier, dans le décor magnifique du Musée Gustave Moreau, les éditions Stock, en présence des auteurs, dévoilaient leur rentrée littéraire d’hiver.

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Avant de revenir sur chaque livre par le biais de chroniques qui s’égrèneront au fil des semaines, je vous propose un aperçu de ce qui vous attend en librairie. Des univers riches, variés, des auteurs connus ou primo-romanciers, vos bonheurs seront multiples. ❤

  • Raphaëlle Liebaert, nous a présenté Trouble, de l’écrivain Jeroen Olyslaegers, paru dans la collection La Cosmopolite. Récompensé par le plus prestigieux prix littéraire belge, Trouble interroge la frontière entre le bien et le mal et fait surgir un temps passé qui nous renvoie étrangement à notre présent.

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  • Laurence Tardieu est venue nous parler de ce roman qu’elle a pris un plaisir fou à écrire : Nous aurons été vivants, paru dans la collection La bleue.  Un hymne à la vie que je suis en train de lire avec émotion.

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  • Julien Blanc-Gras, quant à lui , nous offre une chronique de la paternité, avec Comme à la guerre, paru dans la collection La Bleue. Roman d’une vie qui commence, manuel pour parents dépassés, réflexion sur la transmission, cette chronique de la paternité dans le Paris inquiet et résilient des années 2015-2018 réussit le tour de force de nous faire rire sur fond de tragédie.

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  • Dominique de Saint-Pern nous a parlé d’Edmonde, son roman à paraître fin février dans la collection La bleue. Elle y retrace la métamorphose d’Edmonde Charles-Roux en femme libre. Une fresque fascinante.

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  • Paula Jacques a choisi une héroïne sans principe ni morale, Louison Desmarais, dans son nouveau roman paru dans la collection La bleuePlutôt la fin du monde qu’une écorchure à mon doigt. Un roman captivant et délicieusement irrévérencieux.

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  • Louis-Henri de la Rochefoucauld, critique musical, évoque son roman désopilant, faussement initiatique, La prophétie de John Lennon. « Le christianisme s’en ira. Je n’ai pas besoin de débattre de cela. J’ai raison et l’avenir le prouvera. Aujourd’hui, nous sommes plus populaires que Jésus. » Ainsi parlait Lennon en 1966. Avait-il raison?

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  • Après Trois jours à Oran, roman qui évoquait sa relation avec son père, Anne Plantagenet évoque son grand-père italien et sa relation avec sa mère dans D’origine italienne à paraître fin février.

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  • Théodore Bourdeau, avec beaucoup d’humilité, présente son premier roman paru dans la collection Arpège, Les petits garçons. Un premier roman enlevé, à l’humour réjouissant, qui entremêle la douceur de l’enfance, les erreurs de jeunesse et le nécessaire apprentissage de la vie.

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  • Caroline Caugant creuse la puissance familiale dans Les heures solaires, paru dans la collection Arpège. Et de nous interroger : les monstres engendrent-ils toujours des monstres ?

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  • Agathe Ruga, primo-romancière, présente Sous le soleil de mes cheveux blonds, à paraître fin février dans la collection Arpège. Un roman, qui a séduit la directrice littéraire, Caroline Laurent : « Ce roman a un vrai ton, une maîtrise narrative. On dévore le livre, on a envie d’avoir la conclusion de cette histoire d’amour très romanesque. C’est un premier roman très réussi. »

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Une mention spéciale à Valentine Layet-le Mauff qui a organisé la présentation dans ce lieu magique.

 

 

Rentrée littéraire : Dérangé que je suis, Ali Zamir (Le tripode)

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Dérangé que je suis, Ali Zamir

Editions Le tripode, janvier 2019

Rentrée littéraire

L’histoire tragi-comique d’un docker surnommé Dérangé, servie par une plume vive et une écriture d’une grâce infinie.

Dérangé est le surnom donné à un humble docker. Il a pour toute fortune sept chemises et sept pantalons tout déchirés sur lesquels sont inscrits les jours de la semaine, ainsi qu’un vieux chariot. Chaque jour, il converge vers le port dans l’espoir de trouver du travail, des marchandises à convoyer. D’avoir de quoi se nourrir. Et la concurrence est rude, notamment avec les PiPiPi (Pirate, Pistolet et Pitié) un trio de dockers maléfiques. Dérangé se tient éloigné d’eux, de leurs magouilles et de leurs railleries à son endroit.

Un jour, alors que les PiPiPi et lui se précipitent au-devant d’un bateau en quête d’un chargement à convoyer, une femme d’une beauté assourdissante descend du bateau et loue les services de Dérangé. Les PiPiPi sont dépités. Comment un homme en guenille peut-il leur ravir le marché ? La femme propose alors au trio et à Dérangé de relever un étrange défi. Si les quatre hommes sont aimantés par le gain promis à celui qui le remportera, la femme « d’une beauté sans pareille » est aimantée par Dérangé. Et a en tête un autre défi à lui proposer dans l’intimité.

C’est avec une écriture poétique, extraordinairement belle, que Ali Zamir nous livre l’histoire de cet homme touchant, dont l’intégrité n’a d’égale que sa bravoure. L’argent permet-il de tout acheter ? Donne-t-il tous les droits ? Si Dérangé n’a pas d’argent, il a des principes et des valeurs, lesquels sont une richesse bien plus grande et plus noble.

Une très belle découverte.

« Le meilleur des hommes, c’est celui qui cherche non seulement à étreindre un rayon de soleil, après avoir percé les voiles, mais surtout à le partager. Sans arrière-pensée. En inondant de lumière la nuit des autres. »

Rentrée littéraire : Vigile, Hyam Zaytoun (Le tripode)

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Vigile, Hyam Zaytoun

Editions Le Tripode, janvier 2019

Rentrée littéraire

Le combat d’une femme et mère, Hyam Zaytoun, dont le compagnon fait un arrêt cardiaque à ses côtés. Face à la mort qui menace, comment tenir debout, garder espoir, être là pour ses enfants ? Un récit intense, émouvant.

Vigile : personne dont la mission est de surveiller. C’est ce nouveau rôle que la vie a imposé à Hyam Zaytoun sur la scène conjugale. Elle qui est actrice de théâtre, n’a cette fois pas choisi son personnage, ni anticipé les situations, l’enchaînement des scènes, pas plus que les rebondissements de cette pièce noire. Elle la découvre brutalement, quand au cœur de la nuit elle se rend compte qu’Antoine, son mari et père de ses enfants, ne respire plus.

Dès lors, elle plonge cœur et âme dans sa mission de vigile, puise en elle des ressources insoupçonnées pour combattre la peur qui la tenaille, le doute quant aux chances d’Antoine de s’en sortir sans séquelles voire vivant. Massage cardiaque pendant trente minutes jusqu’à l’arrivée des secours, journées passées entre les enfants et Antoine plongé dans le coma en service de réanimation. Elle court toujours. Reste debout malgré la terreur qui la ronge. Mais la culpabilité la rattrape. Aurait-elle dû prêter une plus grande attention aux douleurs thoraciques dont il souffrait la soirée où il a fait cet infarctus ? Aurait-elle dû le ménager davantage, lui épargner la fatigue des jeunes enfants qu’ils ont eu ensemble tandis qu’il a seize ans de plus qu’elle ?

Hyam Zaytoun nous relate cinq ans après les faits, ces jours de cauchemars, mais de lumière aussi. La lumière venue des enfants, de la famille, des amis, tous soudés autour d’elle et d’Antoine. La lumière de l’espoir qu’elle a su entretenir envers et contre tout. La lumière de son courage et de sa combativité. Pas de pathos ici, mais un témoignage émouvant, sincère, une mise à nu de ces peurs, de ces doutes qui nous assaillent quand se dessine le spectre de la perte d’un être cher. D’une intensité magnifique.

Quand Dieu boxait en amateur, Guy Boley (Grasset)

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Quand Dieu boxait en amateur, Guy Boley

Editions Grasset, août 2018

Rentrée littéraire

Après la mort de son père, Guy Boley  décide de prendre la plume pour lui rendre sa couronne de gloire, tressée de phrases splendides, en lui écrivant le grand roman qu’il mérite.

« J’en eus les larmes aux yeux. Je venais de réaliser que mon père n’était pas qu’un artiste amateur, avec tout ce que ce terme comporte fréquemment de mépris, de suffisance et de ricanements. C’était un véritable artiste. La vie l’avait taillé pour ça mais pas son destin. » En effet, dans cette France ouvrière provinciale, rêver de scène, de littérature, est inconcevable, sauf dans l’esprit du père de l’auteur, René, dont il dresse un portrait émouvant ici.

Orphelin de père, élevé par une mère très dure, René ressent très tôt des aspirations artistiques. Ce qui n’est pas du goût de sa mère. A Besançon, on forge, on travaille comme cheminot dans le dépôt voisin, on répare, les mains abimées par le travail. « Les livres, ça zigouille les méninges et ça abime les yeux. Les histoires inventées, elle les nomme des romances de gonzesses. » Pour que son fils devienne un homme et non une « gonzesse », elle l’oriente vers des cours de boxe à l’âge de 14 ans. Et c’est la révélation. Il deviendra même champion de France de boxe amateur, en parallèle de son métier de forgeron. Et jamais ne délaissera les lettres qu’il aime tant, plongé dès qu’il le peut dans les définitions du dictionnaire, rédigeant des poèmes, cherchant en vain à obtenir la fierté de sa mère, à être davantage qu’une esquisse d’homme à ses yeux.

Heureusement, faute d’une mère aimante, sur le plan humain il a une âme sœur en la personne de Pierrot. Un ami. Un frère. Tous deux partagent la même passion pour les lettres.

C’est un hommage très touchant que Guy Boley fait à son défunt père. « Il ne sait pas que ce sera son fils qui, plus tard, arrachera au Petit Larousse des mots d’or, et de jade, de porphyre et de marbre, pour le glorifier. Le déifier. Et sanctifier son nom sur cet autel païen qu’on nomme littérature. » Un portrait plein d’amour, de reconnaissance, avec des mots simples et purs, à l’image de ce père disparu.

Thriller : Incontrôlable, James Patterson et David Ellis

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Incontrôlable, James Patterson et David Ellis

Traduit de l’anglais par Philippe Reilly

Editions de l’Archipel, août 2018

Thriller

Le cadavre d’une très belle femme retrouvé au bas de son immeuble peut-il mettre la Maison Blanche en danger ?

Ben Casper sort à peine de l’appartement de son amie Diana, agente de la CIA, quand il est témoin de sa défenestration. Les autorités concluent à un suicide. Une version officielle qui ne satisfait pas Ben. A sa connaissance, Diana n’avait aucune raison de mettre fin à ses jours. Mais connaissait-il réellement la jeune femme, dont il était secrètement amoureux ? Que sait-il vraiment d’elle, hormis qu’elle travaillait pour la CIA ? Se sentait-elle en danger ? Sinon pourquoi lui avoir demandé de truffer son appartement de caméras et d’appareils d’espionnage ?

Ben, journaliste d’investigation, entend bien tirer cette affaire au clair, quand soudain, un détail lui explose à la figure : la photo du cadavre de la jeune femme ne fait apparaître aucun tatouage sur la cheville, contrairement à la cheville de Diana qui arborait un papillon. Mais alors, s’il ne s’agit pas de Diana, de qui s’agit-il ? Et où est Diana ?

Et s’il s’agissait d’un meurtre déguisé en suicide ? Tandis qu’il se lance dans cette enquête, des souvenirs affleurent. Comme une saveur de déjà vu. De déjà vécu. Enfant, Ben a déjà vu un corps pareillement étendu sur le sol, suite à un suicide aux circonstances floues. Celui de sa mère.

Dans ce thriller, le lecteur est tenu en haleine de la première à la dernière page, tandis que le duo d’auteurs s’amuse à l’entraîner sur de fausses pistes, à jouer avec ses nerfs. Les rebondissements s’enchaînent alors que Ben, à trop s’approcher de la vérité, flirte avec la mort. Un bémol pour moi cependant : le personnage fait d’incessantes digressions (allusions cinématographiques, références à des acteurs, à des présidents américains, etc) et non seulement n’apporte rien au texte, mais ça l’alourdit, voire irrite la lectrice que je suis. Un sentiment mitigé donc.