Rencontre avec Grégoire Delacourt

« J’ai voulu écrire un roman sur la souffrance des gens »

Delacourt Grasset
©Karine Fléjo photographie

Ce mercredi 23 septembre, les éditions grasset organisaient un merveilleux petit déjeuner avec Grégoire Delacourt, dans le joli cadre des Deux Magots. Rencontre avec l’auteur du roman Un jour viendra couleur orange (éditions Grasset)

C’est un livre différent en ce sens qu’il est très engagé

Le changement, c’est notamment l’éditeur. Il y a eu plein de changements dans ma vie : je suis parti vivre à l’étranger, j’ai changé d’éditeur. Or on a une relation très intime avec son éditeur.  Une journaliste m’a dit : « Vous avez écrit en exil ». J’ai écrit plus loin et paradoxalement j’étais plus près. Le fait d’être loin a enlevé des pudeurs. Je me suis dit : « Prends des risques, va dans la violence du monde, dans la matière, dans la chair de la colère. »

Ce qui m’a le plus marquée dans ce nouveau roman, c’est la justesse de l’analyse psychologique, et ce, pour chaque personnage

J’ai rencontré chacun de mes personnages. Rencontré au sens de « laissé l’autre m’envahir ». Louise existe, c’est une infirmière en soin palliatifs que j’ai rencontrée par exemple.

Vous abordez la colère des gilets jaunes notamment. Vous êtes en plein dans l’actualité

Oui, mais ce n’est pas un roman sur les gilets jaunes, j’ai voulu écrire un roman sur la souffrance des gens. Je ne traite pas une actualité, je traite une permanence, la souffrance permanente des gens, ce qui me permet d’être dans l’immédiateté de l’époque.

Un jour viendra couleur orange
©Karine Fléjo photographie

Qu’est-ce qui vous a amené à l’écriture ?

J’ai commencé à écrire très tard, à 50 ans, parce que j’ai eu envie de dire à ces gens qu’ils ne sont pas seuls avec leur souffrance, qu’ils existent. Moi, les livres m’ont sauvé. J’ai découvert les livres, j’ai rêvé. Dans chaque livre, il y a une promesse de quelque chose de possible. A mon tour, j’ai envie d’écrire des histoires pour les gens qui souffrent.

Vous écrivez sur la souffrance mais sans verser dans le pathos

J’essaye mais c’est super dur. J’ai enlevé la musique. Je me suis dit : il ne faut pas que j’écrive la phrase de trop, le mot de trop. Les mots, il faut les retenir. J’écris puis ensuite j’enlève, c’est aussi le travail que je fais avec mon éditrice.

Delacourt Grégoire
©Karine Fléjo photographie

Comment travaillez-vous avec votre éditrice ?

J’aime bien écrire mon roman vite et le donner imparfait. Je ne suis pas du genre à passer des heures à regarder chaque phrase avant de l’adresser à l’éditrice. Puis avec l’éditrice on rentre dans la chair du texte, on enlève le gras, on modifie des choses. A partir du moment où on a une immense confiance en l’éditrice, c’est un travail merveilleux. J’adore faire cela.

Comment s’ébauche un roman ?

J’écris dans ma tête et ne commence à écrire sur le papier que quand j’ai terminé d’écrire le roman dans ma tête. Chaque jour, de 7h à 13h, du lundi au dimanche, pendant trois mois, j’écris. Je m’y consacre totalement.

Retrouvez la chronique que j’ai consacrée au roman de Grégoire Delacourt ICI

Rencontre avec Philippe Besson

« Le roman n’est pas le siège de l’intelligence. Il est le siège de l’émotion »

Philippe Besson
©Karine Fléjo photographie

Ce mardi 22 septembre, les éditions Pocket ont organisé une formidable rencontre avec Philippe Besson, dans un très beau cadre, celui de la délicieuse pâtisserie Bontemps. Une rencontre animée par Christophe Mangelle.

« Arrête avec tes mensonges » a reçu le Prix de la maison de la presse en 2017. Que pensez-vous des prix littéraires ?

J’ai tendance à préférer les prix qui sont donnés par les lecteurs ou les libraires, à ceux qui sont décernés par des vieillards cacochymes. Donc j’étais content de recevoir ce prix-là, qui est un prix populaire.

Philippe Besson Pocket
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« Arrête tes mensonges » est le premier livre d’une trilogie (avec « Un certain Paul Darrigrand » et « Diner à Montréal ») dans laquelle vous parlez de vous, avec le « je ». Vous y évoquez notamment votre homosexualité. Pour quelle raison ?

Je n’avais pas de raison d’être dans la dissimulation. Ces livres racontent aussi ce que la dissimulation crée de frustration, de honte, de culpabilité. En même temps, je ne porte pas un drapeau dans mes livres, car je pense que les livres ne sont pas le siège du militantisme quel qu’il soit. Je me méfie profondément des livres qui entendent délivrer un message. Cela fait des livres lourds, démonstratifs, ostentatoires, lestés par l’intelligence des gens parfois. Le roman n’est pas le siège de l’intelligence mais le siège de l’émotion. On écrit des romans pour que les gens ressentent, pour partager quelque chose de l’ordre du sensible, du sentiment. Donc quand y met de la politique, ça devient un truc lourdingue.

Dans « Un certain Paul Darrigrand », vous évoquez comment vous tombez simultanément amoureux et malade

Oui, j’ai eu une maladie du sang, j’avais un taux très faible de plaquettes ce qui présente un risque hémorragique important. Cela crée l’idée que cela peut s’arrêter du jour au lendemain, que tout est très fragile tout d’un coup. Et surtout, on n’est pas préparé à mourir à 22 ans. Donc cette rencontre avec une mort possible est un exercice curieux.

Mangelle et Besson
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Cette trilogie, c’est votre vie et en même temps, à partir du moment où elle st publiée, elle devient celle des lecteurs

Ces livres-là m’ont valu énormément de courriers de lecteurs et ces courriers étaient frappants car souvent ces gens me disaient que c’était leur histoire, qu’il s’agisse de relations hétérosexuelles ou homosexuelles. Quand on est au plus intime, plus on touche l’universel. Ils se sont reconnus dans ces livres.

Pour ceux qui restent, pense t-on à leurs réactions quand on écrit de l’autofiction ?

Non. Il ne faut pas y penser. Après, moi, je ne fais pas de livre « règlement de comptes ». Mais je pense qu’il ne faut pas y penser sinon on est retenu par le procès que le réel veut nous faire. Si un écrivain commence à s’autocensurer c’est fini. Si vous commencez à être un garçon bien élevé qui fait attention à tout, il ne faut pas écrire des livres.

Sébastien L. Chauzu : « La littérature est un excellent moyen pour approcher des personnages qu’on n’aurait pas envie de côtoyer »

Sébastien L. Chauzu

©Karine Fléjo photographie

Sébastien L. Chauzu est professeur dans un lycée du New Brunswick au Canada. « Modifié » est son premier roman, tout beau tout chaud, sorti chez Grasset début mars 2020. Rencontre avec l’auteur.

Comment vous est venue l’idée de ce roman ?

Je ne me suis pas réveillé un jour en me disant : « Ah oui, j’ai envie d’écrire sur un gamin qui est différent ». Ce sont plutôt des fils qui se sont mis en place. Mon personnage, qui s’appelle « Modifié », est un gamin différent des autres. Ce n’est pas un gamin en particulier, mais plusieurs gamins que j’ai pu observer en tant qu’enseignant. Les écoles au Canada sont des écoles inclusives, c’est-à-dire qu’on y accueille tous les élèves, y compris les élèves avec un handicap physique ou mental, les élèves autistes.

Ici la femme, nommée Martha, ne se montre pas très maternelle avec l’enfant, ni chaleureuse avec sa belle-fille

Non, j’ai volontairement choisi une femme qui ne rentre pas dans le cliché de la femme naturellement aimante et attentionnée envers l’enfant. Je trouve qu’il est important de jouer avec les clichés, de ne pas en avoir peur.

Modifié, éditions Grasset

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Quand vous avez commencé à écrire ce roman, est-ce que toute la trame de l’histoire était en place ?

Je suis admiratif des auteurs qui disent « J’ai pensé à tout mon roman, et en un jet, je l’ai écrit ». Je suis admiratif de cette méthode de travail et dans le même temps, je me dis que cette méthode empêche d’avoir des surprises. Or dans ma façon de travailler,  je suis surpris parfois, car je pars de plusieurs fils et découvre au fur et à mesure des tissages, des liens entre ces fils que je n’avais pas envisagés. C’est ce que je trouve intéressant.

Chaque lecteur s’approprie le roman

Pour certains, il s’agit d’un livre sur l’autisme, pour d’autres c’est un livre humoristique et pour d’autres enfin il s’agit d’une enquête policière. L’enquête policière n’est pas ce que j’ai voulu mettre en avant. L’enquête est juste un miroir pour faire comprendre des choses sur Martha, sur ce qu’elle aime, ce qui lui fait peur dans la vie. Quant au personnage de Modifié, au Canada, on peut voir les gamins comme cela évoluer librement. Ils commencent à travailler à partir 14 ans, à conduire à 16 ans. Ils ont plus de liberté, de marge de manœuvre qu’ici en France.

Sébastien L. Chauzu

©Karine Fléjo photographie

C’est un roman plein d’humour, qui flirte avec l’absurde, le burlesque

J’ai fait ma thèse sur L’absurde. Donc l’absurde, l’humour, c’est très important pour moi. C’est vraiment l’objectif que je cherche à atteindre : pas seulement regarder les choses mais avoir un léger décalage qui permet de rire des choses, de rire de soi. J’adore faire cela, je trouve que c’est un exercice délicat extrêmement intéressant.

Quels sont les auteurs qui vous ont inspiré dans ce côté burlesque ?

John Cheever par exemple, auteur américain qui a écrit des nouvelles dont  « The Swimmer ».  On l’appelait le Tchekhov des banlieues car il a cette capacité à observer le trivial et à prendre de la distance pour décrire ces situations avec une certaine tendresse et une certaine ironie. L’absurde, le rire, permettent de se rapprocher des gens.

Tout comme on se rapproche de vos personnages…

Mes personnages c’est pareil, oui : on n’a pas forcément envie de les connaitre,  de les côtoyer. Un gamin comme Modifié, si on le rencontre demain dans la rue, ce ne sera pas simple de parler avec lui. Un livre, ça permet d’installer un regard, une atmosphère, qui permet de se rapprocher  de personnages comme celui-là. Et la fois d’après, quand on va le rencontrer, on va repenser à toutes ces choses lues et cela va aider à briser la glace, à entrer dans son univers. Tous les personnages que je décris sont comme cela. Des personnages que je n’ai pas forcément envie de rencontrer, ou alors pour lesquels je sais qu’il me faudra beaucoup de temps pour les comprendre et commencer à les apprécier. Il y a des personnes que l’on rencontre de suite, on a les mêmes codes, immédiatement on partage tout. Il y a d’autres personnes avec lesquelles c’est plus difficile, cela demande plus d’effort. Et la littérature, je trouve, est un excellent moyen pour approcher des personnages qu’on n’aurait pas envie de côtoyer.

Martha et Allison sont en fait le même personnage, à deux stades différents de la vie?

Oui, Allison ne veut pas devenir comme Martha et Martha envie la liberté d’Allison de s’assumer telle qu’elle est. Etre capable de grandir, c’est accepter ce que l’on a été. Personnellement je ne me suis jamais senti aussi bien dans ma vie que quand j’ai accepté les échecs que j’ai pu avoir dans ma vie, quand j’ai admis que je ne peux plus revenir en arrière. Et le personnage d’Alison représente exactement ce que Martha n’a pas su être à une étape de sa vie. Et quand Martha se réconcilie avec Alison, elle se réconcilie avec elle-même, avec son passé. Je n’ai pas voulu de conflits de générations entre les personnages, mais un conflit de génération à l’intérieur de soi-même.

 

 

Sophie Tal Men : « Je pense que l’écriture me rend plus zen en tant que médecin »

Va où le vent te berce Sophie Tal Men

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Sophie Tal Men est cheffe de service en neurologie à l’hôpital de Lorient. « Va où le vent te berce » est son cinquième roman. Au hasard d’une rencontre, elle a fait la connaissance de bénévoles berceurs dans les hôpitaux pour enfants et a voulu rendre hommage à ces bénévoles, conteurs, magiciens, berceurs qui réconfortent les enfants, leur offrent une part de rêve. Rencontre avec une femme aussi chaleureuse que talentueuse.

Comment avez-vous procédé pour être publiée la première fois ?

J’avais rédigé un manuscrit, l’avais imprimé et adressé à 16 éditeurs parisiens. Or deux mois après, je n’avais reçu que deux réponses négatives. Or il y a un côté frustrant quand on a vibré à écrire un roman et qu’on ne sait pas s’ils l’ont lu ou pas. Or je voulais avoir un retour des lecteurs c’est pourquoi je l’ai mis sur Amazon, en auto-édition. Et cela a été très immédiat puisque trois semaines plus tard j’étais en tête des ventes sur Amazon et du coup j’ai été contactée par plusieurs maisons d’édition, dont Albin Michel.

Sophie Tal Men

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Quand est née votre passion pour l’écriture ?

J’ai toujours aimé écrire. J’écrivais des poèmes. Après le bac je ne savais pas trop que faire, études littéraires ou de médecine. Mais je suis d’une famille de médecin, donc très pragmatique, mon père m’a dit : les médecins écrivent, l’écriture pourra toujours être là mais la médecine ne peut pas être envisagée sur le tard. La médecine c’est maintenant. Je l’ai écouté et ne l’ai pas regretté.

Dans votre roman « Va où le vent te berce », il est question de berceurs de bébés à l’hôpital

Je travaille depuis quinze ans à l’hôpital or je ne savais pas qu’il y avait des personnes bénévoles qui venaient bercer les bébés, pour prendre le relais des parents. Il est montré que ces bébés vont plus vite récupérer s’ils sont bercés, s’ils ont de l’attention. C’est très développé aux Etats-Unis et cela commence à venir en France. Quand j’ai découvert cela, est né un personnage, Gabriel, un berceur qui n’est pas à l’aise avec les autres. Or il découvre étonné qu’il a un don pour bercer les bébés. Et à cette occasion, il va rencontrer Anna, qui vient d’accoucher. C’est cette rencontre de deux blessés de la vie qui va tout changer.

Sophie Tal Men

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La résilience est un thème qui vous est cher

Oui, c’est un thème que j’aime bien travailler dans mes romans : la résilience, la reconstruction après un drame, comment on avance. L’importance du rapport à l’autre, comment les autres vont nous aider à laisser de côté les fantômes du passé et à aller de l’avant m’intéresse beaucoup.

En quoi vos deux métiers, à savoir neurologue et écrivain, se nourrissent l’un l’autre ?

Je pense que l’écriture me rend plus zen en tant que médecin. Parce que c’est ma soupape de retrouver mes personnages. Cette petite vie parallèle me permet d’évacuer les émotions de ma journée en tant que médecin, surtout quand on passe la journée à l’hôpital avec des personnes que l’on rencontre à des moments pas faciles de leur vie. Et du coup j’ai plein de choses a évacuer le soir. Cela a été le moteur de mon premier roman et l’est resté : évacuer des émotions sous forme d’histoire. C’est pourquoi j’ai opté pour une écriture bien-être.

Et dans l’autre sens, en tant que médecin, je croise plein de patients, plein de trajectoires de vie, cela nourrit mes histoires, donne plein de sujets.

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Rencontre chez Shakespeare and Co au sujet de « L’homme qui aimait trop les livres »

Camille Racine et Ben Brown

Rencontre avec Camille Racine (éditrice chez Pocket) et Ben Brown (libraire de livres anciens) à la merveilleuse librairie Shakespeare and Company à Paris, à la faveur de la publication du livre d’Allison Hoover Bartlett :  » L’homme qui aimait trop les livres ».

Comment avez-vous découvert « L’homme qui aimait trop les livres » ?

Camille Racine : Dans un magazine littéraire, je suis tombée sur une petite chronique au sujet de ce livre, aux éditions Marchialy, qui disait : « C’est l’histoire d’une traque entre un libraire obstiné et un libraire de livres anciens. » Et alors dans ma tête tout s’est allumé et je me suis dit « Ce livre, il me le faut ! » Je me le suis procuré, j’étais en transe et j’ai saoulé tout le monde chez Pocket en leur disant qu’il fallait qu’ils le lisent. On est donc très heureux de le publier aujourd’hui.

Camille Racine

De quoi parle le livre en quelques mots ?

Camille R. : L’auteure est une journaliste américaine qui reçoit un livre très ancien de la part d’un ami, lequel lui demande de l’aider à estimer ce livre. Elle fait des recherches et découvre avec l’aide d’un libraire spécialisé qu’il s’agit d’un herbier très ancien estimé entre 3 et 5 000 dollars. Au fil de ses recherches sur cet herbier, elle découvre qu’il existe des anecdotes incroyables sur les voleurs de livres anciens. Elle apprend notamment qu’il existe un libraire de livres anciens qui s’est transformé en détective pour traquer un grand voleur de livres, John Gilkey, et se met à enquêter au point d’en tirer ce livre. Le rêve de ce voleur, est de devenir un gentleman anglais et d’avoir la bibliothèque dont on rêve tous. Avec ce livre, vous allez donc pénétrer un monde secret.

L'homme qui aimait trop les livres

Un monde qui est le quotidien de Ben Brown, libraire de livres anciens chez Shakespeare and Co à Paris.

Ben Brown

Comment avez-vous fait pour devenir libraire de livres anciens ?

Ben Brown : Après des études en maths à l’université je suis allée à Londres pour chercher du travail. Un jour, lors d’un déjeuner, le père d’un ami me dit qu’il connait un librairie de livres rares et qu’ils embauchent. Je ne connaissais pas du tout ce monde, mais pourquoi pas ? J’ai envoyé mon CV. J’ai été pris et y suis resté cinq ans. C’est là que j’ai appris toutes les bases. Je suis venu ensuite chez Shakespeare and Co à Paris.

Qu’est-ce qu’un livre « rare » ?

Ben B . : Il y a divers critères. Ce n’est pas forcément un livre édité en peu d’exemplaires, car cela dépend de l’état de la demande. C’est un livre qui vaut plus cher qu’à sa parution, c’est une reliure particulière, c’est une dédicace particulière, ou cela peut être un livre très recherché mais existant en peu d’exemplaires. J’ai par exemple un exemplaire de Ulysse de Joyce, dédicacé à un critique français, qui vaut 18 000 euros.

Shakespeare and Company

Comment estimez-vous la valeur des livres ?

Ben B. Je me réfère à des bibliographies officielles sur lesquelles figurent tous les titres, toutes les impressions, tous les tirages. Ce qui nous intéresse, ce sont les premières éditions. Mais ce n’est pas toujours facile à identifier, car parfois la page de titre manque, ou ils ne sont pas datés (surtout au XIXème siècle).

Comment vous approvisionnez-vous en livres rares chez Shakespeare and Company?

Ben B. : On a la chance d’être connus donc souvent ce sont les gens qui viennent ici nous présenter leurs livres, mais on passe aussi par des maisons de vente. Il y a aussi de grands marchés aux livres anciens dans plusieurs pays.

Avez-vous été déjà confronté aux vols comme dans le livre d’Allison Hoover Bartlett?

Ben B. : Oui, hélas. Et on retrouve très rarement un livre volé, sauf s’il s’agit d’un livre très particulier. On ne s’en rend compte que lors de l’inventaire.

—> Si vous voulez en savoir plus sur ce monde des passionnés de livres, qu’ils soient libraires, collectionneurs, bibliophiles mais aussi…voleurs, lisez donc le livre de Allison Hoover Bartlett, aux éditions Pocket : « L’homme qui aimait trop les livres. » !

Et vous, jusqu’où iriez-vous pour mettre la main sur le livre de vos rêves ?

Rendez-vous avec Eliette Abécassis : « On n’a finalement plus le temps d’être face à soi-même »

Eliette Abécassis

 

En cette rentrée littéraire 2020, Eliette Abécassis nous offre un magnifique roman d’amour : Nos rendez-vous. Rendez-vous pris avec l’équipe éditoriale Grasset et l’auteure, pour un chaleureux petit déjeuner.

Ce roman en particulier, et vos romans en général, sont-ils inspirés de votre histoire personnelle ? 

D’une certaine façon, oui. J’ai écrit sur la maternité, sur le divorce, c’est la vie. Et en même temps j’essaye de sortir de ma vie, de m’en éloigner pour arriver à quelque chose d’universel. Et j’ai voulu faire une histoire autour à partir d’un sentiment que j’ai eu d’inachevé, de ces rencontres que l’on fait et pendant lesquelles on a manqué d’audace, comme dans le poème de Rimbaud : « Par délicatesse, j’ai perdu ma vie. » Et puis j’ai inventé, j’ai brodé.

Vos personnages se rencontrent pour la première fois à l’âge de 20 ans. A 20 ans, on est souvent un peu mal dans sa peau, un peu mal dans son corps, on ne sait pas précisément ce qu’on va faire, ce dont on a envie.

À 20 ans on ne sait pas quels sont nos désirs. Donc on a du mal à l’exprimer, puisqu’on n’en est pas conscient. Avec les épreuves de la vie, on commence à se connaître, et à savoir ce que l’on veut. On commence à oser aller vers là où l’on veut car on s’en est pris plein la tête.

 

Nos rendez-vous Eliette Abécassis

Est-ce un rendez-vous manqué parce ce que ce n’est pas le bon moment ?

C’est ce qu’en grec on appelle le Kairos, c’est le temps du moment opportun. En fait, il ne suffit pas pour qu’un rendez-vous amoureux réussisse que ce soit la bonne personne, il faut aussi que ce soit le bon moment, les bonnes circonstances. Et ça peut être le bon moment, mais la mauvaise personne. Le Kairos chez les Grecs c’est essentiel.

Dans ce livre, on sent très bien l’époque, notamment cette absence de téléphone portable, cette impossibilité d’être joignable partout et tout le temps qui fait qu’ils vont se rater au premier rendez-vous

Oui complètement. Ce rendez-vous manqué ne serait pas possible aujourd’hui. Parce qu’aujourd’hui avec les SMS et le téléphone portable, on s’envoie 20 SMS par minute, on peut toujours joindre l’autre, savoir où il en est.

Eliette Abécassis

 

Aujourd’hui en effet tout circule plus vite, tout va vite. Y compris les sentiments.

Oui c’est pour ça aussi que j’ai eu envie d’écrire ce livre. Parce qu’aujourd’hui tout va très vite, On sait exactement où on en est, partout et tout le temps avec les téléphones. On a plus cet indéfinissable, cet inachevé, il y a beaucoup moins d’attente, car on a toutes les réponses. Et je me demande s’il n’y a pas une perte du sentiment, du désir. Et du coup, où est le romantisme ?

Il serait donc bon de ralentir ?

Oui, car aujourd’hui il y a vraiment une accélération. Tout va de plus en plus vite. On a de moins en moins de temps. Notamment, on n’a plus le temps de s’ennuyer. Or pour être amoureux il faut s’ennuyer. Je parle d’ennui métaphysique et non d’ennui existentiel. On ne s’ennuie plus. Dès que l’on a un moment dans les salles d’attente, dans les aéroports, dans les transports, on est connecté, penché sur son téléphone. On n’a finalement plus le temps d’être face à soi-même, de se demander ce que l’on fait de notre vie, ce que l’on désire. On n’a plus le temps de la rêverie.

Nos rendez-vous Eliette Abécassis

Ce livre a-t-il été difficile à écrire ?

J’ai mis près de 30 ans à l’écrire (rires) car c’est près de 30 ans de vie qui se sont écoulés avant que je ne me mette à l’écrire. Mais quand je m’y suis mise cela m’a pris un an. Ce qui a été compliqué a été de raconter 30 ans de façon concise et à chaque fois d’incarner l’époque de façon universelle avec des petites touches. Ce qui a été compliqué aussi, c’est de construire tout le sous-texte à travers le texte, tout ce qu’il ne se disent pas à travers ce qu’ils se disent, de faire ressentir leurs émotions sous le texte.

C’est une belle histoire d’amour, qui fait rêver. C’est votre premier roman d’amour

Oui c’est la première fois que j’écris un livre d’amour et cela m’a beaucoup plu. Même s’il s’agit ici d’amour en creux. C’est très compliqué d’écrire un livre d’amour, surtout à notre époque, où tout de suite on tombe dans le kitsch, ou dans le ridicule. J’ai surfé ici en écrivant un livre qui est tout en silences.

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Retrouvez la chronique que j’avais consacrée à ce roman en cliquant sur ce lien : Nos rendez-vous

 

Interview de Gaëlle Nohant : « Un roman, c’est la création d’une illusion »

Gaëlle Nohant auteure de La femme révélée

                                                ©Karine Fléjo photographie

En ce mois de janvier, les éditions Grasset publient le quatrième roman de Gaëlle Nohant, La femme révélée. Rencontre avec une auteure aussi passionnée que passionnante.

Faites-vous lire votre manuscrit en cours d’écriture ?

Je travaille avec des premiers lecteurs. Par exemple dans ce roman,  arrivés à la fin de la première partie, ce qui les intéressait, c’était ce qui allait arriver à Violet à son retour aux Etats-Unis, bien davantage que ce qu’elle avait vécu entre-temps en France. Si j’avais dû développer l’ellipse, cela aurait fait un livre de deux oui trois cents pages de plus.

Votre héroïne est une artiste, elle pratique la photographie. Parler de photographie peut vite devenir un peu ennuyeux, abstrait, trop technique. Or vous avez un tel sens de l’image, y compris dans vos écrits quand vous évoquez les décors, que cela passe très bien ici

Pour moi c’était intéressant de rentrer dans un autre regard artistique que le mien. Tout ce que voyait mon héroïne était encore plus visuel que ce que je vois, moi, quand j’écris des romans. Il fallait vraiment à chaque fois que je me dise : qu’est-ce qu’elle voit, elle ? Tout doit être image. Un regard de photographe, ce n’est pas tout à fait un regard d’écrivain. Et cela m’a amenée aussi à m’interroger sur tout ce qui peut guider un photographe : comment se passe cette relation entre ce qu’il photographie et lui ?

Gaëlle Nohant

                                                ©Karine Fléjo photographie

Justement, on visualise si bien vos personnages qu’on a le sentiment qu’ils existent vraiment

Un roman, c’est la création d’une illusion. C’est créer une illusion qui, si elle est réussie, comporte une forme de vérité. Ce qui n’était pas évident à faire sur un métier de photographe qui n’était pas le mien et à une autre époque en plus. Il s’agissait d’essayer d’attraper quelque chose d’authentiquement américain. J’ai complètement inventé Violet, elle n’a pas existé. Je ne suis pas partie comme dans Légende d’un dormeur éveillé, d’une personne existante – Robert Desnos en l’occurrence.

A travers Violet, vous parlez de ce qu’est la création

Oui, il y a un mouvement vers l’extérieur dans la création, mais aussi la nécessité de descendre profondément en soi dans l’écriture même. Et cette femme exprime une vision du monde que je partage donc il ne m’était pas compliqué de me glisser dans sa peau concernant cette vision du monde.

Quelle a été la plus grande difficulté alors, concernant Violet ?

Ce qui était très compliqué pour moi au début, c’était d’incarner une femme qui laisse son enfant derrière elle. Cette idée me tourne autour depuis des années, mais j’avais un gros blocage impossible à dépasser : me glisser dans la peau d’une femme qui laisse son enfant. Le déclic s’est fait quand j’ai imaginé non pas qu’elle partait de la France vers l’Amérique, mais qu’elle se réfugiait en France. Là, je suis parvenue à me glisser dans sa peau. Et il était compliqué de faire en sorte que le lecteur soit attaché à Violet dès le début, sachant qu’elle a laissé son enfant.

Violet incarne les mêmes valeurs que son père, ce désir d’égalité des droits pour tous quelle que soit la couleur de peau, ce respect de la différence

Oui, son père, sociologue, est allé dans les ghettos avec elle. Ce n’est pas juste ce qu’il lui a dit, c’est surtout ce qu’il lui a montré, ce qu’il incarnait. Ce qui construit les enfants, c’est d’abord l’exemple de ce que l’on est, avant ce qu’on leur dit.

Pourquoi avoir choisi Chicago ?

C’est une ville très paradoxale car elle est le cœur d’une Amérique radicale avec toutes sortes de luttes progressistes et à coté de cela c’est une ville démocrate. C’est une ville dure. Tout y est mêlé, mais c’est ce qui est fascinant. Avant de commencer ce livre je ne connaissais rien à Chicago. J’ai alors beaucoup lu sur l’histoire de la ville et m’y suis rendue.

Retrouvez en un clic la chroniquer que j’ai consacrée à La femme révéléeChronique du roman

Gaëlle Nohant et Karine Fléjo

                                                ©Karine Fléjo photographie

Rencontre avec Mathieu Menegaux : « Le fait divers, c’est le grand méchant loup des contes de notre enfance »

Mathieu Menegaux

©Karine Fléjo photographie

En ce mois de janvier, les éditions Grasset ont publié le quatrième roman de Mathieu Menegaux : Disparaître. Rencontre avec un auteur aussi chaleureux que talentueux.

Dans vos romans, vous partez souvent d’un fait divers

Je trouve que le fait divers est fascinant. Le fait divers exerce un degré de fascination incroyable sur tous, parce que c’est le grand méchant loup des contes de notre enfance, parce que c’est la pire chose qui existe. Regardez l’émotion suscitée par l’affaire Dupont de Ligonnès, c’est incroyable.

Quel a été le point de départ de ce roman ?

Il s’agit d’une vieille affaire qu’on m’avait racontée, il y a 15 ans, sur une stagiaire et un cadre d’une grande banque parisienne qui sortaient ensemble alors qu’il était marié. Et quand il avait annoncé à sa maîtresse vouloir rompre avec elle pour rester avec sa femme, elle s’était défenestrée et était tombée à ses pieds.  Mais cela ne faisait qu’une nouvelle, il me fallait une autre histoire à laquelle la raccrocher. Quand j’ai entendu parler de l’affaire Peter Bergmann, j’ai tenu la deuxième partie de mon sujet.  Cet homme, qui se faisait appeler Peter Bergmann, était descendu dans un hôtel irlandais et pendant quelques jours, avait fait de multiples allers-retours mystérieux, avant d’être retrouvé noyé, sans que jamais on ne parvienne à l’identifier. Derrière le fait divers, il y a beaucoup de nous. Et ce qui m’amuse, c’est de prendre un fait brut et d’essayer de comprendre ce qui a pu se passer en amont pour conduire à cela.

La jeune femme de votre roman, en entamant une relation avec son supérieur, va droit dans un mur

Ce qui me fascine dans les histoires de ce type-là, c’est l’absence complète d’effet d’expérience de l’humanité dans les relations amoureuses. Là, Esther discuterait avec n’importe qui de censé, elle saurait que son histoire est vouée à l’échec. Mais elle, elle pense que pour elle ça va marcher, de la même façon qu’il y a un gagnant du loto sur 14 millions. Les animaux se transmettent des savoir-faire, or l’homme, lui, n’apprend rien dans les relations amoureuses.

Disparaître peut être un fantasme, pour tout recommencer ailleurs

Ici, lui ne cherche pas à disparaître, pour redémarrer autre chose ailleurs. Il veut n’avoir jamais existé.

Disparaître de Mathieu Menegaux chez Grasset

©Karine Fléjo photographie

Vous avez un travail extrêmement prenant, comment trouvez-vous le temps pour écrire ?

Je n’écris pas très rapidement. Cela me prend six mois à construire le roman dans ma tête et ensuite de six à neuf mois d’écriture. Je crois que comme je suis dans un environnement professionnel où je suis pressé, j’essaye de le retranscrire dans mes romans, dans le fait de me dire « je ne veux pas de temps mort ». Et j’essaye de me débarrasser de tout ce qui peut être superflu, de type digressions ou choses qui ne feraient plaisir qu’à moi. J’essaye de beaucoup concentrer. Cela dit c’est assez discriminant, car il y a des gens qui dans la littérature cherchent des choses beaucoup plus longues, ont envie d’une longue promenade avec les personnages. Moi, j’ai envie qu’on me lise en une ou deux fois, pas en une semaine. Si je ne travaillais pas, je n’aurais pas cette urgence-là.

Vous évoquez souvent la fragilité des êtres dans vos écrits

Oui, car c’est cathartique. J’évacue tout un tas d’angoisses, de peurs ancestrales, en écrivant. Je me dis : « c’est à eux que cela arrive, pas à moi. »

Dans vos romans vous vous penchez souvent sur les moments de bascule, les points de rupture

Ce qui est central chez moi, c’est le point de basculement, le grain de sable qui va tout faire dérailler. J’aime beaucoup travailler sur la fragilité des situations, sur le fait qu’il n’y a pas grand-chose qui soit acquis. Et ce sera aussi le cas de mon prochain roman.

©Karine Fléjo photographie

 

 

 

Rencontre avec Frédéric Lenoir : « On ne naît pas libre, on le devient »

La consolation de l'ange Frédéric Lenoir

En ce mois de novembre, les éditions Albin Michel publient un nouveau roman de Frédéric Lenoir : « La consolation de l’ange ». Rencontre avec un auteur aussi chaleureux que passionnant.

Qu’est ce qui a motivé l’écriture de ce livre?

Frédéric Lenoir : Si je devais dire à des enfants, à des jeunes,  l’essentiel de ce à quoi je crois sur la vie, c’est ce livre que je leur donnerais. J’ai écrit ce livre pour ça, en me disant je pourrais mourir maintenant, j’ai transmis l’essentiel de ce à quoi je crois. C’est à la fois philosophique, spirituel, ça touche-à-tout. C’est un livre de transmission. 

Et pourquoi j’ai écrit ce livre ? Ce sont les ateliers de philo que je fais avec les enfants de la primaire jusqu’aux jeunes du  lycée qui m’y ont conduit. Je demande aux enfants, surtout en primaire : « Quelles sont les grandes questions que vous posez ? » Et tous me disent la même chose : 1°Pourquoi on est sur terre ? 2°: Pourquoi on meurt si on vit ? 3° Est-ce qu’il y a quelque chose après la mort? À force d’entendre cela, je me suis dit qu’il fallait apporter des réponses. On ne peut pas se contenter de dire c’est trop compliqué à expliquer, tu verras quand tu seras plus grand.

Quelle est l’histoire de ce livre? 

F.L. : C’est un jeune garçon d’une vingtaine d’années qui trouve que la vie est absurde et qui fait une tentative de suicide. Il s’en sort et il se retrouve dans une chambre d’hôpital avec une vieille femme qui va mourir et qui elle, à 92 ans, et bien qu’elle ait eu une vie très dure, adore la vie. Elle va essayer de lui expliquer pourquoi elle adore la vie et lui donner des raisons de vivre. Donc c’est vraiment un livre de transmission entre une vieille femme et un jeune homme, que tout oppose au départ mais qui vont s’adorer.

Y a -t-il un personnage qui vous ressemble dans ce livre? 

F.L. : Je dis dans la bouche de la vieille femme appelée Blanche, tout ce que je pense, tout ce que la vie m a appris C’est ça qui est très agréable dans un roman, c’est que l’on peut se cacher derrière ses personnages.

La question du suicide peut effrayer des lecteurs. Est-ce un roman sombre?

F.L. : Non, ce n’est pas un éloge du suicide. Le suicide n’est qu’un point d’entrée du roman. L’adolescent du roman est désespéré par la façon dont les adultes traitent le monde. Mais Blanche va lui montrer que le monde ne va pas si mal que cela. Elle lui redonne un espoir dans l’humanité. Mais il me fallait un contraste entre ces deux personnages, psychologiquement, pour construire le roman.

Votre roman évoque la vie dans ses côtés lumineux comme dans ses côtés sombres

F.L. : Je n’esquive pas le côté dramatique de la vie dans ce livre. Mais le discours général de mon roman est de dire que malgré tous ces drames, la vie vaut la peine d’être vécue. Voilà pourquoi.

Pourquoi ce titre, La consolation de l’ange?

F.L. : Car je pense que dans toute épreuve, chacun peut rencontrer un ange d’une manière ou d’une autre (un être humain, un livre, une émission de radio), c’est à dire une main tendue, quelque chose qui d’un coup va permettre de trouver une réponse au moment très douloureux qu’on vit.

Frédéric Lenoir

Etes vous un optimiste ou un pessimiste? 

F.L. : Je suis quelqu’un de lucide et d’optimiste. Je vois le monde tel qu’il est, je vois l’être humain capable du meilleur comme du pire. Mais le pessimiste va dire face à un problème : « c est foutu! »,  alors que l’optimiste dit : « Cherchons les solutions ». Je suis optimiste et je trouve la vie magique.

« Tout le chemin de la vie, c’est de passer de l’inconscience à la conscience et de la peur à l’amour », c’est une phrase extraite du livre et mise en exergue

F.L. : On attire à soi, par notre inconscient, la grande majorité des événements personnels ( et non les événements collectifs) de notre vie. Les événements sont essentiellement liés a quelque chose chose qu on porte en soi et qu’on attire a soi. On sous-estime la force de la pensée :   tout ce qu’on dit et tout ce qu’on pense, ce sont des énergies et ces énergies ont un impact colossal.

« On ne naît pas libre, on le devient », je dis toujours cela. Car quand on passe de l’inconscience à la conscience, quand on comprend pourquoi il nous est arrivé telle chose, comment les événements se sont enchaînés, pourquoi on faisait toujours les mêmes choix, on devient libre. Je parle là de liberté intérieure.

Avoir cette ouverture d’esprit, comprendre ce qui aide devenir libre, dépend de l’éducation, de la culture…

F.L. : J’écris pour cela, pour que les gens qui n’ont pas reçu dans leur milieu familial  des clés qui aident à vivre, les trouvent dans les livres.

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©Karine Fléjo photographies

Rencontre avec Anne-Dauphine Julliand : « J’ai envie de mettre de la lumière dans les endroits où on n’en voit pas nécessairement »

Anne Dauphine Julliand

©Karine Fléjo photographie

Après « Deux petits pas sur le sable mouillé » et le film documentaire « Et les mistrals gagnants », Anne-Dauphine Julliand, journaliste, signe son premier roman : Jules-César, roman à paraître le 16 octobre aux éditions Les Arènes . Un roman aussi lumineux que bouleversant, dans lequel l’auteure nous interroge : jusqu’où serions-nous prêts à aller pour sauver la vie d’un enfant ?

Dans ce roman, Jules-César est un petit sénégalais âgé 7 ans, qui doit venir en France se faire greffer un rein. Son papa, Augustin, va l’accompagner et sera son donneur. Une épopée viscéralement humaine.

C’est un roman dans lequel la maladie n’est finalement que la trame de fond

Je souhaitais aborder la thématique de la paternité et du rapport des enfants à la vie bien plus que de leur rapport à la maladie. Et j’avais très envie d’aller puiser dans notre humanité. Car c’est de cela dont on a besoin, des  révélateurs de notre humanité. J’ai à chaque fois la maladie en lame de fond dans mes écrits, mais ce n’est pas mon sujet en fait : c’est ce que la maladie révèle de ce que l’on est, de ce qui compte vraiment, de nos limites, de notre capacité ou pas à nous dépasser, qui est mon vrai sujet.  La maladie est un révélateur exceptionnel. D’ailleurs, je pense qu’on ne devrait pas attendre que la maladie survienne et qu’on soit en panique, pour s’interroger sur ce qui compte pour nous. Il faut avoir ce réflexe de se demander ce qui compte pour nous et orienter sa vie vers cela.

Ce livre est à deux voix, les chapitres alternent entre la voix de Jules-César, un petit garçon sénégalais de 7 ans  en attente de greffe de rein et d’Augustin son papa, donneur d’organe. Pourquoi la greffe comme sujet, qu’est-ce qui vous a inspiré ?

Dans Et les mistrals gagnants, qui est le film documentaire que j’ai réalisé en 2017, il y a un petit garçon nommé Imad, venu d’Algérie avec son père pour se faire greffer en France. Et cet enfant nous donne une telle leçon d’humanité, qu’il m’a inspirée. Même si ce roman n’est pas son histoire, même si son histoire m’a juste servi de point d’appui. Je me suis demandé : jusqu’où sommes-nous prêts a aller pour sauver la vie d un enfant?

Jules César de Anne Dauphine Julliand

©Karine Fléjo photographie

Qu’est-ce qui vous a donné envie de passer du récit à la fiction ? Quels sont les éléments qui vous ont plu dans l’exercice de la fiction et quelles sont les difficultés que vous avez rencontrées ?

J’ai aimé créer ces personnages, les apprivoiser, les voir évoluer et même me dépasser. Par contre, je m’étais dit que l’avantage du roman, c’est que tout est ouvert, tout est possible. Or le « tout est possible » ce n’est pas tant une liberté qu’une très grosse contrainte en fait. Parce qu’on peut partir dans n’importe quelle direction.

Vous évitez l’écueil du pathos. Vous portez ce sujet de façon admirable, avec une infinie délicatesse

J’ai beau aborder des sujets très difficiles, je suis d’une pudeur et d’un respect très grands. Je déteste le pathos, cela ne sert à rien de faire pleurer les gens pour les faire pleurer. Je fais souvent pleurer les gens, j’en suis désolée. Mais si pleurer, souvent ouvre le cœur,  trop pleurer le referme. Et alors on ne parvient plus à se rencontrer. Or un livre, c’est une rencontre. Et puis, la vie m’a appris que soit on est focalisé sur sa souffrance, soit on est capable d’avoir une vision plus globale de sa vie avec les différents aspects qui la composent J’avais envie de dire, qu’ à chaque fois on est maître de notre vie. Je n’aime pas les livres durs, les livres âpres, dont on sort sans pouvoir respirer, même s’ils sont très bien écrits. J’ai envie de mettre de la lumière, de la grâce aussi, dans les endroits où on n’en voit pas nécessairement.

Anne-Dauphine Julliand et Karine Fléjo

©Karine Fléjo photographie

Augustin, le père, éprouve une certaine peur de son enfant. Pouvez-vous nous en parler?

Oui, Augustin a en quelque sorte peur de Jules César, parce que cet enfant le renvoie à ses limites et à ses propres fragilités. Or il n’a pas envie de s’en approcher. Il a peur de ce petit garçon dans lequel il ne se reconnaît pas, parce qu’il est chétif, parce qu’il est malade, parce qu’il va le confronter à la mort,. Il n’a pas envie d’aller à ses limites que seul l’amour peut dépasser.

Au contact de son fils, Augustin va le redécouvrir et apprendre à l’aimer

Augustin va comprendre quelque chose d’important : la seule chose qu’il peut promettre à son enfant, ce n’est pas qu’il va être heureux, ce n’est pas qu’il va vivre longtemps, ce n’est pas qu’il va avoir une vie parfaite et privilégiée, c’est juste qu’il va l’aimer toute sa vie. C’est ce qu’Augustin va découvrir : la seule chose qu’attend un enfant à chacune des étapes de sa vie, c’est d’être aimé.

Vous avez écrit ce roman pendant la période de deuil de votre fille. Est-ce que cette écriture a eu pour vous des vertus thérapeutiques ?

Pour guérir de mes deuils, je vais voir des personnes qui guérissent le deuil (psychologues, …), parce qu’il y a des peines viscérales qui ne se partagent pas dans les écrits. Par contre, il est certain que les écrits aident à mettre à distance, à déposer certaines peines, à assumer.

—> Un roman que je vous conseille vivement et dont je vous reparlerai plus longuement ici jeudi prochain !

Jules-César Anne-Dauphine Julliand

©Karine Fléjo photographie