Rencontre avec Guy Lagache : « On est seul en tant qu’écrivain, alors que dans l’écriture journalistique on n’est jamais seul »

Guy Lagache et son éditrice Juliette Joste (éditions Grasset), sont venus présenter le roman « Une histoire impossible », paru en ce mois de mai, à la librairie Ici-Grands boulevards à Paris. Rencontre avec l’auteur de ce magnifique premier roman.

Guy Lagache romancier et journaliste

©Karine Fléjo photographie

C’est un texte palpitant, prenant, aussi fort dans la grande que dans la petite histoire. Pouvez-vous nous dire de quoi il s’agit ?

En fait, c’est parti d’un truc assez simple. Il y a quatre ans, à la télévision je m’occupais de l’info et des magazines documentaires au sein du groupe Canal, quand avec notre équipe on a construit une série de documentaires historiques, en appliquant la logique de l’investigation à l’histoire. Et, pour le premier numéro de notre série, on a parlé du débarquement du 6 juin 1940. Et à un moment donné, on a récupéré un document photographique sur lequel il y avait le Général Leclerc qui foulait la plage de Normandie en sortant de la barge, et à sa droite, il y avait un homme.  Et j’ai réalisé que c’était mon grand-père.

Mon grand-père est mort 15 ans avant ma naissance et ma grand-mère nous a juste dit qu’elle et mon grand-père avaient été des résistants de la première heure. Ce que je savais aussi, c’est que leur rencontre s’était faite dans des conditions extrêmement particulières, en 1940, alors que mon grand-père était haut fonctionnaire, diplomate en Chine, et ma grand-mère une jeune fille britannique. Quand mon grand-père a rencontré ma grand-mère, il était déjà marié et avait un enfant. Au-delà de ça, je ne savais rien de leur vie, juste qu’il a débarqué quatre ans plus tard avec le général Leclerc. J’ai toujours été traversé par la question de savoir ce que j’aurais fait à leur place en 1940 ? Je n’avais aucune info car ma grand-mère a brûlé toute sa correspondance avec son mari et parce que mon grand-père est mort. Donc j’ai eu envie de raconter ce qu’aurait pu être leur histoire. Ce qu’a été le destin de cet homme qui a dû faire un choix difficile et un choix qui n’était pas seulement politique.

Ce passage de journaliste à romancier, c’était difficile, c’était nécessaire, ou une libération ?

C’est d’abord un combat. C’est l’Everest (rires). On commence, on se dit que l’objectif c’est d’aller au bout, sauf que cela va prendre trois ans. En plus, c’est un travail d’une immense solitude. Ensuite, il y a un truc que je trouve absolument génial : j’adore raconter des histoires et en tant que journaliste, je l’ai fait souvent pour des documentaires, mais dans la fiction ce qui est extraordinaire c’est qu’on peut pipoter sans aucun problème ! C’est un vrai plaisir et une vraie découverte.

Guy Lagache et Juliette Joste

©Karine Fléjo photographie

Une des forces du roman, c’est d’alterner les deux points de vue de Paul et Margot, les deux héros. Comment faites-vous cet exercice ?

Je l’ai fait intuitivement. Je suis descendu à l’intérieur de moi-même. C’est effrayant car on est seul comme écrivain, alors que dans l’écriture journalistique on n’est jamais seul. J’avais ma femme que je saoulais, à qui je lisais chaque chapitre pour savoir si ça sonnait bien. Mais cela reste très solitaire.

Ce qui est aussi très réussi dans votre livre, c’est la construction, la scénographie, le rythme. Il y a le sens du récit, une maîtrise de l’outil romanesque, qui impressionnent pour un premier roman. D’où cela vient-il ?

A la télé, avec mon équipe à M6, j’ai pris conscience de l’importance de l’histoire. On a raconté des histoires dans nos documentaires et cela m’a beaucoup servi. On avait une vision non-linéaire de la façon de les raconter.

Deuxième chose, c’est une histoire dans laquelle j’avance en reculant tout le temps. Je veux être dans le cerveau de mes personnages. Je me suis amusé à faire des associations d’idées sur la base d’expériences, c’est ce qui m’a guidé. Les récits que j’ai pu faire à la télévision, que ce soit en économie, en histoire, m’ont beaucoup aidé dans la façon de raconter cette histoire-ci.

Guy Lagache

©Karine Fléjo photographie

Pour vous, c’est très important dans ce livre cette question de la conscience, des choix.

Oui. Il y a des périodes dans l’histoire où on fait des choix qui ne sont pas du tout politiques. En mai 1940, quand le gouvernement a décidé de cesser les combats, peu de gens ont décidé de faire de la résistance. Or ceux qui se sont engagés ne se sont pas lancés dans la résistance sur la base d’une analyse politique réfléchie je pense. Ceux qui l’ont fait, avaient un truc en commun : ils ont trouvé une force incroyable, celle d’aller à l’encontre du conformisme et du conservatisme, au risque de tout perdre. Donc Paul a comme choix : j’ai une carrière, je peux gravir les échelons, avoir plus de pouvoir, plus de statut, ou j’entre dans la résistance et quitte ma femme et mon enfant au risque de tout perdre. Que faut-il pour être capable d’être en rupture comme ça ? Je trouve cette question-là passionnante.

S’il y a une histoire d’amour réussie dans ce livre, c’est celle entre la grand-mère et son petit-fils. Pensez-vous que votre grand-mère aurait été fière de ce livre ?

J’espère, ma grand-mère fait partie des gens qui m’ont le plus aimé. Ma thèse était que Margot ressemblait à ma grand-mère : une femme qui en apparence, à la fin de sa vie, est très réservée, loin de la fantaisie, mais qui, dans la période de guerre, est Margot, une femme très rock. Comme s’il y avait un feu sous sa glace.

Une histoire impossible de Guy Lagache

©Karine Fléjo photographie

—> Retrouvez la chronique que j’ai consacrée à Une histoire impossible, en cliquant sur ce lien : article

 

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Rencontre avec Marie Charvet et son éditrice chez Grasset : le parcours de publication d’un premier roman

Marie-charvet

Je vous ai parlé le mois dernier de mon énorme coup de coeur pour le roman de Marie Charvet, L’âme du violon. Un premier roman magnifique tant par le style que par la profondeur de l’histoire. Ce mardi, à la librairie Ici, Marie Charvet et son éditrice Chloé Deschamps (éditions Grasset) sont venues nous parler du roman sous un angle particulier et très intéressant : le parcours de publication d’un premier roman.

Chloé Deschamps (éditrice) : Comment est née l’inspiration de ce livre ?

Marie Charvet  : Dans ma famille, il y a un violon signé Maggini, luthier italien du XVIème siècle, dont il a fallu s’assurer de l’authentification. Cette anecdote familiale, concernant le violon de maître de mon arrière-grand-père, m’a toujours trotté dans la tête et a servi de point de démarrage. Après, cela va paraître peut-être un peu bizarre, mais l’idée d’écrire un roman choral, avec trois temporalités, quatre personnages m’est venue au réveil un jour à 5h du matin. J’ai noté mes idées et me suis rendormie. J’ai tout de suite eu très clairement les quatre personnages et les quatre histoires. Après, j’ai eu beaucoup de mal à mettre en place le puzzle, c’est-à-dire à faire s’imbriquer parfaitement les pièces.

CD : Est-ce que tu savais où tu allais avec tes personnages, où tu allais les emmener ? 

MC : Plus ou moins. Je savais où allaient mes personnages, que le violon serait le fil conducteur. J’ai écrit de façon linéaire, ce qui était compliqué. C’est-à-dire que j’écrivais au XVIe siècle puis dans les années 30 puis au XXIe siècle, puis je recommençais au XVIème siècle , ainsi de suite. J’ai mis un point d’honneur à écrire dans cet ordre-là. Cela m’a aidée à garder un fil pour que le lecteur ne soit pas trop perdu.

CD : Avant de te lancer dans l’écriture, as-tu lu des livres d’auteurs sur l’écriture comme par exemple Lettre à un jeune poète de Rainer Maria Rilke, Ecrire de Marguerite Duras ou un manuel d’écriture, as-tu essayé d’aller dans un atelier d’écriture ou t’es-tu lancée au contraire toute seule ?

MR : Je n’ai pas eu ce genre d’ouvrage, Je n’ai pas du tout pensé qu’il allait falloir que je prenne un mode d’emploi. Je pense que j’aurais été terrorisée de lire les conseils donnés par un écrivain, cela m’aurait complètement inhibée. Donc je me suis lancée, guidée par mon intuition.

Marie-charvet-et-chloe-deschamps

CD : Quand écrivais-tu ?

MC : J’écrivais pendant les vacances, pendant mon temps libre, lors des longs weekends, car il me fallait des séquences d’au moins 3, 4 ou cinq jours pour rester plongée dans l’univers du livre. J’ai un travail assez prenant donc peu de temps et donc les périodes d’écriture étaient assez espacées. C’est pourquoi l’écriture de ce roman m’a pris environ deux ans.

CD : Avant de commencer l’écriture, t’étais-tu organisée pour faire tes recherches, te documenter, ou as-tu fait les recherches nécessaires à l’histoire au fil de l’eau ?

MC : Je n’ai pas fait les recherches en amont et comme il y avait vraiment beaucoup de recherches à faire, c’était un peu l’enfer. Je partais à la pêche aux informations au fil de l’eau ce qui me prenait beaucoup de temps. Cela m’a beaucoup ralenti dans l’écriture.

CD : À quel moment t’es-tu dis que tu allais envoyer ton manuscrit un éditeur ? Était-ce pendant la rédaction ou une fois que tu as terminé le manuscrit ?

MC : Lorsque les quatre premiers chapitres ont été rédigés, je les ai envoyés à quelqu’un qui dirige des ateliers d’écriture pour avoir son avis. Et il m’a vraiment encouragée à poursuivre. Donc j’ai poursuivi et lorsque j’ai terminé la rédaction je lui ai renvoyé le manuscrit entier. Mais là, je n’étais pas du tout dans l’idée d’envoyer ce manuscrit une maison d’édition, j’étais encore dans le processus d’écriture. Je n’avais pas l’édition en ligne de mire car cela me paraissait complètement improbable. C’était davantage un projet que j’avais eu envie de suivre, de terminer. Et là, il m’a dit qu’il fallait l’envoyer à une maison d’édition. Je l’ai donc posté notamment aux éditions Grasset.

CD : Je l’ai en effet reçu pendant l’été, il est passé en comité de lecture et a plu immédiatement. Et là on a commencé à travailler. Il y a eu trois versions. Est-ce que tu pensais que le travail éditorial serait celui-ci ?

MC : Mon premier métier était d’écrire des livres de voyage donc je savais qu’à partir du moment où on signe avec un éditeur, il y a un peu de travail derrière. En revanche je ne pensais pas que ce serait aussi fouillé. On a eu une très bonne relation et il y a eu beaucoup d’engagement de ta part, de précision dans la lecture et dans les retours sur le texte. J’ai trouvé cela magique. Et c’était très soulageant, car pendant deux ans j’étais toute seule dans l’écriture et là j’avais quelqu’un avec qui je pouvais échanger.

CD : Peut-être peux-tu expliquer en quoi notre travail a consisté ?

MC : Oui. En fait il y a eu trois étapes. La première a été d’étoffer les personnages, de leur donner du relief et de les façonner. La deuxième étape a été d’aller interroger des spécialistes dans divers domaines pour nourrir le texte : j’ai échangé avec un luthier, avec un collectionneur de tout ce qui concerne le paquebot Normandie, … La troisième étape a consisté à travailler sur la fluidité du texte à chasser les répétitions. Ces trois étapes ont pris huit mois.

CD : As-tu déjà une idée du prochain livre que tu vas écrire ? Et penses-tu que l’expérience éditoriale que tu viens de vivre va changer quelque chose dans ta façon d’aborder l’écriture du prochain ?

MC : Oui, cette expérience va me servir. Déjà, je vais partir sur un projet d’écriture qui va nécessiter des recherches beaucoup moins compliquées. Et j’ai mis en place cette fois une méthode d’écriture : je fais des fiches pour mes personnages, je mets des dates, des repères. Et puis, cette fois mes personnages sont beaucoup plus étoffés, beaucoup plus vivants, dès le départ. Ils ont presque déjà une vie avant d’exister dans le manuscrit. Au niveau de l’écriture, je ne veux plus me servir de mon ordinateur. Écrire sur un cahier, sur des carnets, permet d’être beaucoup plus libre, de s’affranchir des questions d’électricité, de batterie, de soleil qui éblouit l’écran, d’ordinateur lourd dans le sac. Avec un carnet, c’est la liberté. Quant au sujet du prochain, comme je travaille pour un haut joailler de la Place Vendôme, je suis au contact de beaucoup d’anecdotes sur des histoires de bijoux, ce qui sera ma matière de démarrage. Ce sera l’histoire d’une femme de 35 ans, commissaire-priseur, qui va devoir enquêter sur des bijoux pour en savoir plus sur sa propre vie..

 

—> Si vous voulez lire la chronique coup de cœur que j’avais consacrée à ce roman, vous pouvez cliquer sur ce lien : L’âme du violon

l'âme du violon de Marie Charvet

 

Rencontre avec Karen Viggers : « J’espère qu’avec mes livres, je parviens à aider les gens à se reconnecter avec la nature »

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En ce mois d’avril, les éditions Les escales publient un nouveau roman de l’auteure australienne Karen Viggers : Le bruissement des feuilles. Rencontre avec une auteure chaleureuse, amoureuse de la nature et des animaux.

Dans vos romans, la nature et les animaux tiennent toujours une grande place

Oui, je suis vétérinaire donc proche des animaux. Et j’adore la forêt, la nature, les arbres, surtout la forêt de Tasmanie où la lumière est si belle. Mon mari est un scientifique, il est écologue c’est a dire qu’il identifie, prévoit et analyse l’impact des activités humaines sur l’environnement. Il étudie les forets et les animaux qui y vivent. Je suis donc très concernée par tout cela.

Miki est un personnage central du roman. cette jeune fille âgée de 17 ans est victime de harcèlement domestique

Il y a une dizaine d’années, j’ai rendu visite à une amie qui faisait l’école à la maison à ses enfants. Ses enfants avaient 13, 15 et 17 ans et n’allaient en ville qu’une fois par semaine pour faire les courses avec leur mère. Ils n’avaient évidemment pas d’amis, Ils ne regardaient pas la télé, ils ne pouvaient regarder que les films que leurs parents leur choisissaient. Ces enfants avaient bien évidemment extrêmement envie de se connecter avec le monde extérieur, or cela leur était interdit. Et j’ai aussi rencontré d’autres familles qui vivent ainsi avec un total contrôle sur leurs enfants, voire qui manifestent à leur égard une forme de violence psychologique. J’ai voulu parler de ces gens qui sont vraiment enfermés, privés de toute liberté. D’où le personnage de Miki, avec laquelle je partage la passion de la forêt. Miki est contrôlée de façon très dure et abusive par son frère. Elle n’a pas le droit de sortir, pas le droit de lire ce dont elle a envie, pas le droit de faire ce qu’elle aime. Cela relève du harcèlement domestique, du terrorisme domestique. Il ne s’agit pas de violence physique ici, mais de violence psychologique.

Ce n’est pas pour autant un roman sombre

Non, j’ai tenu à ce que ce soit une histoire pleine d’espoir. Pour Miki, pour Léon le garde forestier qui doit trouver sa place dans cette nouvelle communauté, pour la nature aussi qui est un personnage à part entière. J’ai voulu montrer combien les toutes petites attentions, l’amitié, peuvent être importantes pour aider gens à s’en sortir.

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Le rôle des livres est important dans ce roman 

L’ amitié entre Géraldine et Miki est importante. Géraldine va agir avec intelligence, ne va pas dicter à Miki ce qu’elle doit faire pour sortir de l’emprise de son frère, pour réaliser que cette situation est anormale, mais elle va lui prêter des romans dans lesquels Miki va trouver elle-même des réponses, apprendre ce qu’elle doit faire, ce qu’elle doit connaitre  sur le monde extérieur et sur la vie en général.

En Australie, en Europe, partout,  il y a une grande crise naturaliste. Pensez vous que des livres comme votre roman, peuvent être complémentaires aux articles et études scientifiques qui dénoncent l’état alarmant de la planète?

J’espère qu’avec mes livres, même si cela parait très optimiste, je parviens à aider les gens à se reconnecter avec la nature. Si les gens sortent dans la nature et se rendent compte des bienfaits qu’elle leur procure, peut-être prendront ils davantage soin d elle.

D’une certaine façon vous espérez que vos livres pourront aider à une prise de conscience sur l’urgence de sauver la nature, d’arrêter la déforestation. Tout comme les livres ont aidé Miki à s’émanciper de son frère. Pensez-vous que la littérature peut avoir ce pouvoir de changer la vie des gens? 

Oui, je le pense. J’ai toujours beaucoup appris en lisant. Et je pense que les livres ont un rôle important pour apprendre, s’informer.

Le thème en filigrane de ce livre est celui de la déforestation

En tant écrivaine, je me challenge toujours en me glissant dans la peau des différents protagonistes. J’ai ma propre opinion sur la déforestation, mais j’essaye aussi de me mettre à la place des autres personnes, notamment celle des bûcherons qui travaillent dans la forêt et aux difficultés qu’ils rencontreraient si on les licenciait car ils sont pauvres, n’ont pas beaucoup d’instruction et auront de la peine à trouver un autre travail. C’est très intéressant de se glisser dans la peau de chacun, de confronter les différents points de vue.

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Rencontre avec Alejandro G. Roemmers : « Vivre et penser avec le cœur plus qu’avec la tête, c’est ça qui m’a donné davantage de bonheur. »

Le retour du jeune prince, publié chez City éditions en ce mois d’avril, est déjà un best-seller à travers le monde avec trois millions d’exemplaires vendus et une traduction en 30 langues. Rencontre avec Alejandro G. Roemmers, son auteur argentin, au sujet de ce conte philosophique moderne.

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On va commencer par une rapide biographie car elle est incroyable. À 60 ans, vous êtes un businessman à succès, un fou de littérature et de poésie, l’auteur d’un roman best-seller, mais aussi l’auteur d’une comédie musicale, d’une symphonie, de poésies, vous parlez 5 langues. Ça paraît presque trop pour un seul homme. Comment faites-vous ?

C’est comme ça (rires). Pendant 20 ans, j’ai travaillé dans la compagnie familiale et à partir de 45 ans, le succès m’a permis de dégager du temps pour autre chose, pour ce que j’aime. J’ai écrit des scénarios, de la poésie, de la philosophie …

Vous dites que vous avez eu deux grandes phases dans votre vie : les 20/ 30 premières années de votre vie où vous n’étiez pas très heureux voire très malheureux et les 30 suivantes où vous êtes très heureux

Oui, c’est très juste. Cette conquête du bonheur n’est pas facile. Je pense qu’il faut traverser la nuit pour atteindre le jour. Qu’il faut souvent traverser la souffrance pour atteindre le bonheur. A 20 ans, je travaillais dans la société familiale, j’avais de l’argent, mais je n’étais pas heureux.

Ce livre parle de la quête du bonheur. Et c’est vrai que vous, le jeune Alejandro, fils de bonne famille, brillant dans les études, avec un père qui avait un destin déjà tout tracé pour son fils, vous n’étiez pas très heureux avec cette relation compliquée et ce destin tout tracé ?

Oui, c’est cela. Je ne voulais pas de ce destin tout tracé. J’ai pris la décision d’opter pour la liberté, pour mon indépendance. Pour moi, la littérature et la poésie ce n’est pas un hobby, c’est davantage ma mission de vie, c’est très sérieux.

Donc vous avez accepté dans un premier temps de suivre la lignée familiale, puis quand le succès dans les affaires est arrivé, vous vous êtes accordé le temps et le droit de suivre votre voie. Car il y avait quand même cette obsession d’écrire ?

J’ai toujours écrit des poèmes et j’ai voulu écrire ce livre qui est l’histoire de la conquête du bonheur de la tête au cœur. C’est le livre d’une vie qui était plus mentale et est devenue davantage reliée au cœur, aux émotions, à la spiritualité. Vivre et penser avec le cœur plus qu’avec la tête, c’est ça qui m’a donné davantage de bonheur.

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Dans ce livre il y a un hommage, une réponse, à ce livre qui a marqué votre enfance, à savoir le Petit Prince de Saint-Exupéry

Oui, ce livre est aussi un hommage à Antoine de Saint-Exupéry, c’est pour ça que je suis très heureux d’être en France. Antoine de Saint-Exupéry avait peur qu’avec la société de consommation, avec le développement des technologies, la robotisation, l’homme devienne comme une machine. J’ai le même message que lui : il faut sauver les valeurs humaines. Depuis la révolution, en France vous avez ces trois valeurs :  liberté, égalité, fraternité. Eh bien, c’est la fraternité qu’il faut mettre en avant à présent. Il faut faire la révolution de l’amour et de la fraternité, pas juste dans un pays, mais sur la planète entière. Et ce livre est une petite contribution de ma part pour aider le monde à évoluer vers cette fraternité universelle, comme l’a fait Saint-François d’Assise en son temps.

Ce livre se passe en Patagonie. Le narrateur tombe sur un jeune homme inconscient sur le bord de la route, il le prend à son bord et ils vont continuer tous les deux le voyage. Le jeune homme lui pose des questions, parfois naïves, mais toujours troublantes sur l’existence. C’est un peu un voyage initiatique ?

C’est un voyage extérieur et intérieur. C’est un dialogue entre deux moments de ma vie. Dans le livre, c’est un peu à l’envers :  le narrateur qui est le plus âgé, c’est un peu moi quand j’avais 20 ans ou 30 ans et que je pensais connaître beaucoup de choses de la vie, car j’avais beaucoup lu, beaucoup appris et croyais avoir des réponses à beaucoup de questions sur la vie. Dans ce livre, le jeune homme semble apprendre en écoutant et en posant des questions, mais au fil des pages, on se rend compte que le sage, c’est finalement le jeune homme. Le jeune homme est celui qui agit, qui par ses actes témoigne de sagesse là où l’homme âgé se contente d’un discours, de théorie.

Alejandro Roemmers et Karine Fléjo

Ce livre a eu beaucoup de succès en Amérique latine, dans plusieurs pays d’Europe aussi. Il arrive à présent en France. Avez-vous été surpris de ce succès et des retours que vous avez eus sur ce livre ?

Concernant le succès du livre, il ne s’agit pas seulement de chiffres ou de statistiques. Pour moi, le succès existe dès lors que ce livre a permis à une seule personne de voir sa vie changer. C’est ça le succès pour moi.

C’est un livre qui s’adresse à des lecteurs de tous les âges, il y a différents niveaux de lecture

Oui c’est un livre qui est recommandé en Argentine par le Ministère de l’Education nationale et qui est étudié dans les écoles. Mais il s’adresse aussi beaucoup aux adultes.

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Qu’est-ce que vous aimeriez que les lecteurs retiennent de ce livre ? Est-ce que lorsque vous l’avez écrit vous lui avez donné une mission, comme trouver le bonheur ?

On peut être acteur de sa vie. Je pense qu’il y a beaucoup de choses qui nous sont données, mais aussi beaucoup de choses que l’on peut décider par et pour soi-même. Mais pour cela, il faut être ouvert au changement. Il faut toujours pardonner, retourner vers notre enfant intérieur, laisser ce qu’on a pris et qui n’est pas nous, se rapprocher de notre essence profonde.

 

Rencontre avec Alexandra Lapierre : « Mon rêve pour chaque livre est d’emmener le lecteur dans la tête du personnage tout en respectant le contexte historique »

 

Les éditions Pocket ont publié le 7 mars dernier « Avec toute ma colère », d’Alexandra Lapierre. Le portrait au vitriol d’un duo mère-fille aux relations particulièrement toxiques : Maud et Nancy Cunard. Rencontre avec la romancière à la Closerie des Lilas, sous la houlette des éditions Pocket.

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Qu’est-ce qui a déclenché l’écriture de ce livre et, d’une façon générale, qu’est-ce qui vous donne l’impulsion pour écrire ?

Ce qui me touche et à chaque fois me donne une espèce de décharge électrique, c’est de me rendre compte qu’il y a des gens absolument extraordinaires qui ont été oubliés. Il y a différentes raisons pour lesquelles ils ont été oubliés, des raisons historiques, ou tout simplement parce qu’il s’agit de femmes. Car autrefois les femmes n’avaient pas d’existence sociale, elles appartenaient légalement à leur père quand elles étaient petites, elles appartenaient à leur mari quand elles étaient mariées, ou à leur fils ou frère quand elles étaient veuves. Résultat, les femmes qui ont fait des choses inouïes ont été bloquées pour la postérité, dans la mesure où elles ont été confondues avec leur mari. C’était en effet lui qui signait les contrats, ou lui qui achetait leurs couleurs dans le cas des femmes peintres, ou lui encore qui était leur garant pour voyager quand il s’agissait d’aventurières. C’est pourquoi j’ai souvent mis les femmes au premier rang.

Que cherchez vous à partager dans vos livres ?

Mon rêve pour chaque livre, c’est de raconter une histoire dont vous ne savez rien au départ, et de porter témoignage, car il y a un côté historique extrêmement important à partir de recherches d’archives et de documents. Et en même temps, mon rêve c’est d’avoir les outils de l’imagination, pour sentir les couleurs, les odeurs, être avec le personnage, afin d’emmener le lecteur dans la tête du personnage tout en respectant le contexte historique.

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Quand vous décidez de vous attaquer un personnage méconnu, vous n’hésitez pas à aller au bout du monde, à vous mettre en immersion, pour lui redonner un destin. Notamment ici avec Nancy Cunard dans votre livre « Avec toute ma colère ». Comment êtes-vous tombée sur Nancy Cunard ?

Ce sont des rencontres aussi sentimentales qu’intellectuelles. Un jour, j’étais à une soirée de lancement d’un livre et je suis tombée sur un homme complètement ivre qui m’a dit : « Vous devriez écrire sur Nancy Cunard. » Je savais qu’elle avait été la muse d’Aragon, d’Adlous Huxley, de Brancusi, mais en dehors de ça, je ne savais pas très bien. Je lui demande pourquoi je devrais m’intéresser à elle et le type me répond : « Parce qu’elle détestait sa mère qui était encore plus sensationnelle qu’elle. Si vous vous y intéressez, elles vont vous en faire voir de toutes les couleurs ! » Le lendemain, je me dis qu’il faut que j’aille voir cela à la bibliothèque, mais ce que je trouve sur Nancy Cunard ne me touche émotionnellement pas davantage que ça. Je découvre qu’elle a été un personnage majeur de l’entre-deux guerres, qu’elle a été non seulement la maîtresse d’Aragon mais celle de Rodin et de beaucoup d’autres, qu’elle a été le premier éditeur de Beckett, et surtout, qu’elle a été la première fille de bonne famille à défendre les noirs et à s’élever contre la ségrégation et le racisme. Elle a aussi été une des journalistes à couvrir la guerre d’Espagne. Donc il y a le côté à la fois très intellectuel et léger d’une certaine manière de Nancy, car c’est une femme qui a eu beaucoup d’amants tous plus sensationnels les uns que les autres, et c’est aussi une femme très engagée alors qu’elle était une fille de famille héritière de la Cunard Line, les paquebots transatlantiques entre New York et l’Europe, et donc l’une des plus grandes fortunes d’Angleterre. Mais en vous disant tout ça, ce n’est pas un personnage pour moi, parce qu’elle était connue, parce que du fait qu’elle ait été la maîtresse d’Aragon, de Neruda, et du fait qu’elle ait été une activiste politique, elle avait des biographies aux États-Unis et en Angleterre. Donc je me suis dit que ce n’était pas un sujet pour moi. Donc j’ai abandonné. Mais si vous croyez que Nancy allait me laisser tranquille ce ne fut pas le cas. À chaque fois, de façon complètement parallèle à mes autres recherches pour d’autres livres, Je tombais sur quelqu’un qui me parlait de Nancy, je lisais un livre dont Nancy avait connu les personnages, donc à un moment elle a commencé à me hanter. Je me souviens que le type avait dit trois ans avant que la mère de Nancy était sensationnelle. Or sur la mère il n’y avait rien. Car la marque de Nancy, c’est qu’en s’élevant contre le racisme, contre le snobisme, contre cette société anglaise absolument sclérosée et hypocrite, elle avait pris comme ligne de mire, comme incarnation de cette société qu’elle récusait, sa mère.

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Et pourtant vous êtes revenue à Nancy Cunard

Oui, il y avait une scène dans la vie de Nancy qui me hantait. Nancy vivait en France pour ne pas vivre dans le pays de sa mère. Or en son absence, les allemands et les miliciens fascistes avaient brûlé ses manuscrits les plus précieux, les masques africains qu’elle collectionnait, ses tableaux, ses statues de Brancusi notamment, le symbole de tout ce qu’elle était. Un jour, alors que j’allais partir dans le Caucase, je suis prise d’une pulsion et décide d’aller voir sa maison normande. J’arrive vers 10h du matin dans le village et aperçois deux petites dames, dont une qui a connu Nancy. Elles me désignent la maison. Je m’aperçois que la porte du jardin n’est pas fermée donc je rentre. Le jardin était intact, comme décrit par Aragon, et je suis saisie par le spectacle sinistre de la maison taguée et saccagée. Les années passent, Nancy me hante toujours, et je retourne sur le site de cette maison, décide d’interroger cette femme normande qui l’a connue. Et c’est alors qu’enfin je me décide à faire une grande enquête sur la mère. Et je me décide à écrire ce livre « Avec toute ma colère », qui est certes l’histoire de Nancy, mais qui est l’histoire de Nancy à travers ses rapports avec sa mère.

Sa mère, Maud, est une vraie aventurière

Oui, l’autre chose qui passionnante, c’était le portrait de Maud. C’est Maud la vraie aventurière en réalité. Maud était une petite américaine partie conquérir l’Angleterre, devenue l’épouse de sir Cunard. Elle était si intelligente, si curieuse, si lettrée, qu’elle va avoir l’un des salons les plus importants à Londres dans la période de la première guerre mondiale. C’est Maud qui va rencontrer et présenter à Nancy les grands auteurs et les plus grands musiciens, qui vont devenir des amis de Nancy. Elle va fonder Coven Garden, va quitter son mari et épouser le plus grand chef d’orchestre de l’époque. A travers le monde de Maud, c’est tout le monde de Nancy qui va en découler. Ce qui est fascinant c’est que Maud était très aventurière et va devenir très conservatrice (elle n’a pas le choix sinon elle perd tout), alors que Nancy, qui est une riche héritière, peut se permettre de dénoncer ce monde hypocrite et les compromissions de sa mère.

Maud et Nancy ne se sont pas toujours détestées

Ces deux femmes au départ s’aiment. Au départ, Nancy adore sa mère. Mais Maud est très occupée par sa propre ascension. Et quand Maud se rendra compte que sa fille est formidable, la fille ne veut plus entendre parler de la mère.

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Pourquoi ce titre « Avec toute ma colère » ?

C’était très intéressant parce que j’ai pu constater en étudiant leur correspondance que quand elle est petite, Nancy signait les lettres à sa mère « Avec tout mon amour ». Quand elle avait 18 ans, elle signait « Avec tout mon amour et avec toute ma colère ». Et quand elle en avait 25, elle signait « Avec toute ma colère ». C’est l’histoire d’un courant de pensée du début du 20ème siècle et l’histoire d’un conflit terrible entre mère et fille.

Un conflit mère-fille terriblement intense et moderne

Ce conflit mère- fille est très moderne. Car à la fin du 19ème, il n’y a pas ce genre de conflit entre mère et fille qui existe aujourd’hui. Cela ne se faisait pas et en plus, la mère était une vieille dame et la fille une jeune femme. Or Maud reste une très belle femme. Très séduisante. Elle ressemble à sa fille, s’habille pareil, lui fait de l’ombre. Elles ont poussé le conflit mère-fille à son paroxysme : Nancy par exemple ne va pas hésiter à écrire à toute l’aristocratie anglaise que Maud a conquise, que sa mère est une petite arriviste, une raciste. Et ce faisant elle démolit sa mère, parce qu’on ne lave pas son linge sale en dehors de la famille. Ce conflit intime porté à son paroxysme va en même temps raconter toute l’histoire du début du XXe siècle

Ce livre a été écrit différemment de vos autres livres, car vous vous y êtes mise en scène d’une certaine façon. Pourquoi ?

Ce qui m’a frappée, c’est cette tragédie grecque entre Nancy et Maud. Elles se sont attaquées comme dans un procès et donc j’ai décidé de construire le livre en m’appuyant sur les photos et les lettres des deux femmes comme un monologue, des monologues qu’elles s’adressent l’une à l’autre dans la tête. Parce que toute la question est de savoir si Nancy acceptera de revoir sa mère qui était en train de mourir. Donc j’ai procédé à l’inverse de mes autres livres, qui eux sont des épopées qui vont du point A au point Z. Là, j’ai voulu changer de technique. Ce qui m’intéressait c’était de les entendre s’accuser, de les entendre se défendre. Donc j’ai construit le livre un peu comme un procès intérieur. Et comme pour moi ce livre avait été si long en gestation, puisque la première fois où l’homme ivre m’en avait parlé c’était 15 ans plus tôt, au début et à la fin du livre j’ai inscrit ce que moi j’ai ressenti.

De plus, il est très dur d’écrire un livre avec deux héroïnes sans qu’il n’y en ait une qui prenne le pas sur l’autre. Donc je voulais vous laisser, vous, décider un peu comme dans un procès celle que vous aimez et celle que vous récusez. C’est pourquoi dans la construction du livre, je voulais leur laisser la parole à elles deux.

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Rencontre avec Sylvie le Bihan : « Ce livre, pour être honnête, c’est ma conception du rôle de mère »

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Le nouveau livre de Sylvie le Bihan, Amour propre, est paru aux éditions JC Lattès le 6 mars dernier. Rencontre avec la romancière pour nous parler de ce magnifique livre.

Amour propre est votre nouveau livre, paru aux éditions JC Lattès. Quel est son sujet ?

Ce livre, pour être honnête, c’est ma conception du rôle de mère. J’ai voulu expliquer ce ressentiment que peut avoir une mère non pas vis-à-vis des enfants, mais vis-à-vis de la société et vis-à-vis de la pression qu’on lui met depuis toute petite pour avoir des enfants. Ma conception de la maternité c’est, comme chacune d’entre vous qui êtes mère ou pas, une conception et une expérience propres. C’est-à-dire que ça n’est pas universel. On nous vend parfois, beaucoup, souvent du rêve, alors il faudrait être un peu mieux informée avant de devenir mère pour ne pas justement avoir de ressentiment. Je me suis inspirée de ma vie, de ma propre expérience, et ce qui était compliqué, c’était de dire « Lâchez-nous les femmes, celles qui veulent des enfants, celles qui n’en veulent pas et lâchons les enfants, car on met un peu trop de pression aux enfants puisque en tant que mère, on est jugée sur ce que font nos enfants. » En gros, on nous dit : « Marie-toi, aie des enfants, puis après, une fois qu’on a des enfants et qu’on est fatiguée, que c’est compliqué, et qu’on a besoin d’aide, on nous dit : eh bien si tu n’es pas contente fallait pas les faire ! »

Pouvez-vous nous présenter Julia, le personnage principal ?

Julia est moitié bretonne, moitié italienne. Sa mère l’a abandonnée quand elle était bébé et a laissé derrière elle le livre La peau, de Curzio Malaparte. Julia a été élevée par son père, a grandi à l’ombre de cette absence, a toujours voulu prouver quelque chose. Elle s’est mariée, a eu des enfants, peut-être pour prouver qu’on pouvait rester, qu’on pouvait ne pas faire comme sa mère qui était partie. Elle est fatiguée, élève seule ses trois enfants depuis son divorce, mais aime ses enfants d’un amour animal. Elle n’attend qu’une chose : qu’ils aient 18 ans, qu’ils commencent leurs études pour pouvoir, elle, retrouver son rôle de femme. Or deux de ses garçons décident de faire une année de césure, en restant à la maison à jouer à la PlayStation… donc là elle craque. Elle a fait connaissance d’un professeur d’italien et comme elle prépare un travail en littérature italienne sur Curzio Malaparte (cet auteur qu’aimait tant sa mère), ce professeur lui dit qu’elle peut aller seule dans la maison de Curzio Malaparte à Capri, s’isoler et écrire sur Malaparte. Elle accepte.

Parlez-nous de cet écrivain, Curzio Malaparte

Ce que Malaparte écrit est d’une grande sincérité, d’une grande poésie, et ce que j’aime dans l’écriture c’est ça, la sincérité. J’avais très peur en écrivant ce livre, peur qu’on me tombe dessus en me disant à propos des enfants justement : « Bah si tu n’en voulais pas, fallait pas les faire ! », alors que ce n’est pas du tout le propos. Le propos est de libérer une parole, car on est dans un monde du politiquement correct et tout doit être lisse. Or j’aime bien quand ça gratte un petit peu, quand ça démange, parce que j’ai l’impression qu’on a perdu un peu le sens du débat. On est tous un peu d’accord, un peu cloîtrés dans des groupes. Or j’aime bien le débat d’idées. Et je pense que ce thème du livre peut ouvrir un débat.

C’est une écriture au plus sec, c’est-à-dire qu’il n’y a pas de rondeurs, pas de séduction à ce niveau-là. Vous allez toujours au corps du livre.

Un de mes auteurs préférés, un auteur italien, est Éric de Luca. Il fait de tout petits livres, mais tout est dit. C’est-à-dire que dans une phrase il y a 10 000 images, il faut s’arrêter pour apprécier. Et j’aimerais un jour parvenir à écrire un tout petit livre et avoir tout dit. Donc j’élague, j’élague, j’élague.

C’est aussi un livre sur les générations. Vous évoquez notamment la génération Snowflakes

Chaque flocon de neige est différent, il n’y a pas deux flocons de neige qui se ressemblent. À l’heure actuelle, la jeune génération se plaint beaucoup. On a surprotégé nos enfants en voulant les aider. Moi j’ai eu une éducation plutôt à la rude, ce n’était pas évident. On fait partie d’une génération à gagner plus que nos parents, donc on s’est dit c’est génial, on va pouvoir leur offrir ce qu’on n’a pas eu ! Sauf qu’en faisant ça, on fait des personnes qui ne sont pas prêtes à la vraie vie, c’est-à-dire à la dureté, au sens du travail, au sens de l’effort. Et cela m’inquiète. Donc je parle de cette génération.

Pourquoi ce titre Amour propre ?

L’amour propre, normalement, c’est très narcissique. J’ai voulu le tordre en me disant que c’était plutôt l’amour qui était propre des liens de sang, c’est-à-dire que je ne supporte pas cette injonction à aimer les gens de sa famille. J’ai envie de passer du temps avec des gens que j’aime et donc il y a des gens très très proches de moi dans ma famille, que je ne vois plus. Amour propre c’est pour moi un amour qui n’est pas imposé. Et c’est pareil pour les enfants. J’ai la chance d’avoir trois enfants que j’aime et dont j’aime ce qu’ils sont devenus, mais j’aurais pu ne pas en aimer un.  Ce n’est pas parce que nos enfants sortent de notre ventre que c’est formidable, extraordinaire. Je pense que si on a un enfant qui est un petit con, il faut pouvoir le dire pour ne pas se faire de mal et parce que dans le fond on le sait. Il faut pouvoir le prononcer pour pouvoir accepter.

C’est aussi un livre d’amour

Oui, c’est une véritable déclaration d’amour d’une mère pour ses enfants.

–> Retrouvez la chronique que j’ai consacrée à ce livre de Sylvie le Bihan, Amour propre, en cliquant sur ce lien : Chronique d’Amour propre

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Rencontre avec Théodore Bourdeau : « je suis né heureux et après tout s’est compliqué. »

Théodore Bourdeau est journaliste. Après avoir travaillé au « Petit Journal », il est aujourd’hui producteur éditorial de l’émission « Quotidien » diffusée sur TMC. Les éditions Stock publient son premier roman, Les petits garçons, dans la nouvelle collection dirigée par Caroline Laurent, la collection Arpège. Rencontre avec l’auteur.

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Journalisme et littérature, deux métiers de l’écrit

Si j’écris un peu tout le temps car en tant que journaliste, c’est la base de mon métier, en revanche écrire un roman n’était pas du tout évident. C’était même hyper intimidant, impressionnant car je fais partie de ces gens qui pensent que la littérature c’est quelque chose d’important, de sacré. Et donc écrire un livre, c’est une responsabilité. J’ai beaucoup hésité, je ne me sentais pas prêt.

Quel a été le déclic pour vous lancer dans un roman ?

Je ne me suis pas senti prêt pendant très longtemps et puis un jour, il y a une lecture qui a agi comme un déclic. C’est un passage dans les journaux que tenait un auteur qui est décédé il n’y a pas très longtemps Maurice Dantec. Il y a un volume qui s’appelle Le laboratoire des catastrophes générales, c’est sa vie, ses lectures. Il raconte ses retrouvailles avec son ami d’enfance, l’ami avec lequel il partageait à l’école son amour de la lecture, de la littérature. Ils se retrouvent 25 ans plus tard et l’ami en question fond en larmes : cet ami raconte son regret, sa peine de n’avoir jamais écrit de livre. En lisant ce passage, j’ai vu une espèce de projection cauchemardesque de moi-même en n’écrivant pas et je me suis dit : « Bon maintenant il faut t’y mettre, essaye on verra bien, mais il est hors de question que tu ressentes les mêmes regrets que ce personnage. »

Quels sont les thèmes du roman, Les petits garçons ?

Le premier thème qui est venu, c’est l’enfance. Tout de suite je me suis dit que j’allais écrire à partir de l’enfance, de souvenirs d’enfance. Je suis un jeune père, c’est un sujet qui a tendance à me travailler. J’ai une petite fille et quand j’ai commencé à écrire il y a deux ans, elle avait deux ans. Je la regardais et je me disais : ce petit être merveilleux de pureté, face à moi être corrompu par le monde. Je me suis demandé : qu’est-ce qui lui restera de son enfance quand tu seras une femme ? Qu’est-ce qu’il nous reste de notre enfance quand on devient des adultes ? Ça a été la première question. Et ensuite, en réfléchissant pour commencer à écrire, m’est venu ce souvenir d’enfance : je suis né heureux et après tout s’est compliqué. C’est devenu la première phrase du roman, c’est ça qui m’a permis de commencer à tirer le fil.

C’est aussi un livre sur l’amitié, sur les amitiés de l’enfance

J’ai toujours été fasciné par les amitiés d’enfance. Qu’ont-elles d’absolument magique ? Qu’est ce qui fait qu’on s’unit, quand on est des petites filles ou des petits garçons, qu’est-ce qui fait que ces amitiés-là résistent autant aux épreuves ?

Vous avez deux personnages très différents, opposés même

J’avais envie de travailler avec deux personnages très différents et là pour le coup, ils le sont radicalement. Le narrateur est un looser, battu par les vents, il ne fait jamais vraiment les bons choix, il hésite, il tombe amoureux tout le temps. Au contraire, l’autre personnage est très brillant, réussit tout, réussit vite, est absolument génial, ce qui rend le narrateur absolument fasciné par son ami. Qu’est-ce qui fait que ces deux personnages hyper différents soient liés, soient si proches qu’ils savent de l’autre des choses que les autres ne savent pas ? Qu’est-ce qui explique ce lien qui va résister aux épreuves ?

Vous le découvrirez en lisant Les petits garçons !

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