Rencontre avec Akli Tadjer

Cette semaine, Akli Tadjer fait l’objet d’une double actualité : la parution de son roman « D’amour et de guerre », aux éditions Pocket. Et sa suite « D’audace et de liberté », aux éditions Les escales. Rencontre avec un homme aussi chaleureux que talentueux.

Des personnages qui sont parties prenantes de l’Histoire

Akli Tadjer : Ce qui m intéresse, c’est de raconter l’histoire des gens que l’on croise dans la rue et qui s’inscrit dans la grande  machine de l’Histoire. . Soit ils font avec, sont passifs, soit ils se transcendent et décident d’être acteurs de l’Histoire. L’intérêt du romancier, c’est de rendre tous ses personnages acteurs de l’Histoire, qu’ils soient bons ou mauvais, mais qu’ils soient investis.

Votre ambition à travers D’amour et de guerre

Mon ambition, c’ est de raconter la période de la guerre 39-45, mais du point de vue d’un soldat colonial. Il y a beaucoup d’ouvrages, de romans sur la seconde guerre mondiale, mais ils sont peu nombreux à adopter cet angle de vue. Le regard est ici différent : ces soldats vont défendre une liberté qui n’est pas la leur et qu’ils n’ont pas davantage chez eux comme ils sont colonisés. En plus, ils combattent, avec des moyens qui ne sont pas ceux des soldats français (vieilles armes, équipements hors d’âge…).

Ces deux guerres mondiales ont eu un impact important et particulier sur les soldats coloniaux, comme le montre ce roman D’amour et de guerre

Au sortir de seconde guerre mondiale, le monde n’était plus pareil. A la fois car la géographie avait changé, mais aussi et surtout, parce que le regard de ceux qui ont combattu avait changé. Les soldats coloniaux sont revenus avec un autre état d’esprit.

…, avec l’idée qu’ils pouvaient prendre leur destin en main, combattre pour défendre leur propre cause aussi.  

Oui, en l’espace de quelques mois, quelques années, ils ont pris 20 ans, ils ont vécu 50 vies.

De guerre, certes, mais d’amour aussi

Oui, il est aussi question d une histoire d amour

..un peu impossible

Oui,  car ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants, c’est d’un intérêt limité (rires).

Vos personnages féminins sont libres et modernes

Oui, surtout dans le tome deux D’audace et de liberté (éditions les escales, mai 2022). Ce sont les audacieuses du roman. .

Dans le tome deux de votre trilogie, les personnages deviennent acteurs de l’Histoire, alors que dans le premier tome, ils subissent cette dernière

Oui, Adam cesse de subir dès la fin du premier tome, quand il s’évade du Frontstalag . Il croyait jusque là que la colonisation c’était l’enfer, mais il découvre que ce n’était rien à côté de ce qu’il endure en tant que prisonnier des nazis. Et il va continuer et devenir encore plus acteur dans le tome deux.

La voie d’Adam semblait en effet toute tracée, avec sa maison construite, Zina qu’il allait épouser. Et la guerre l’a dévié de sa trajectoire.

Oui, Adam subit la guerre au départ. Mais vient un moment où il refuse ce destin et décide de s’évader du camp. Adam n’est pas un personnage qui suscite la pitié, il n’y a pas de misérabilisme. C’est un homme qui agit.

Si vous souhaitez vibrer, vous immerger dans l’Histoire avec un regard neuf, être l’otage d’une lecture en apnée, être transporté, bouleversé, alors plongez sans plus attendre dans ces deux livres : D’amour et de guerre (éditions Pocket, mai 2022) et sa suite D’audace et de liberté. Deux romans d’une vibrante humanité et d’une sensibilité à fleur de plume.

Thomas Gunzig : « J’avais envie d’un livre qui réconcilie les gens avec les nuances »

L’année 2022 commence très bien, puisqu’elle nous offre le nouveau roman de Thomas Gunzig, paru aux éditions du Diable Vauvert : Le sang des bêtes. Rencontre avec l’auteur.

Dans votre roman il y a un personnage inclassable : une femme vache

Il y a des étiquettes pour tout. Les hétéros sont comme ça. Les couples homos sont comme ci. Les parents sont comme cela. Etc. On met tout le monde dans des cases. Alors j’ai eu envie de rajouter un degré en plus : que fait-on avec quelqu’un qui est humain mais qui n’est pas humain ? Et j’ai pensé à la femme vache. Je vais vous dire exactement la petite réflexion qui était à la base de cela :  je me suis dit que tout ça venait probablement du fait des réseaux sociaux, qui fonctionnent avec des algorithmes. Ils aiment bien savoir exactement ce que tu aimes pour pouvoir te proposer des publicités ciblées. Et donc on a tendance à fonctionner exactement comme les algorithmes veulent qu’on fonctionne, c’est-à-dire de manière numérique. Or l’être humain est analogique, il est insaisissable, il évolue en permanence. Il n’est pas figé dans une catégorie ou une façon de faire ou d’être. J’avais donc envie d’un livre qui réconcilie les gens avec les nuances. Car on n’est que de la nuance.

Quel a été le point de départ du roman ?

J’avais envie de raconter quelque chose sur le body-building, sur la façon de transformer son corps. Quand j’étais petit garçon, je me trouvais très petit est très maigre et j’avais beaucoup de complexes. Et je me disais : « je vais changer ça avec le sport ». 

J’avais aussi envie d’aborder l’idée du corps des juifs. Historiquement il y a toujours une représentation caricaturale du juif comme étant petit, faible, malingre. C’est quelque chose que j’ai ressenti fortement.

Enfin, je voulais aussi écrire sur un roman sur un couple qui vieillit. Pour un couple qui s’aime profondément, qui est vraiment amoureux, que devient le désir au bout de 20 ans ou 30 ans ? Quand on se marie avant 25 ans on ne pense pas à cela. Tu habites avec cette personne, tu fais des enfants avec cette personne, tu la connais par cœur. Elle devient quelqu’un de ta famille. Comme ta mère ou ta sœur. Et tu n’as pas envie de coucher avec ta sœur ou ta mère. Or l’injonction de la société, c’est qu’un couple qui va bien qui s’aime, alors il a toujours autant de désir après 20 ans de vie commune et souhaite toujours autant faire l’amour. Sinon c’est le signe qu’il ne va pas bien. Je voulais aborder cela.

J’avais donc envie de faire un roman avec tous ces personnages, c’est-à-dire des personnages qui sont comme tout le monde : des personnages qui n’entrent pas dans les cases.

Vous avez un humour absolument jubilatoire

Je trouve que la vie est déjà super dure, donc je préfère raconter des histoires sans être dur avec le lecteur. C’est d’ailleurs un point qui a changé chez moi. A mes débuts en écriture, j’étais plus trash, mais j’ai changé en vieillissant, en ayant eu des enfants. J’ai davantage envie de choses chaleureuses, avec de la tendresse, même si on reste parfois dans des thématiques un peu sombres. Je ne veux pas que mes livres soient des épreuves pour les lecteurs. La seule chose dont les gens se souviennent plusieurs années après avoir lu ton livre, ce n’est pas le scenario ni le nom des personnages, mais les émotions qui les ont traversées. Donc j’essaye de donner des émotions à mes lecteurs, de les faire rire, de les faire pleurer.

Nina WÄHÄ : L’adolescence est un âge où à la fois tout est possible et rien n’est possible.

Nina Waha

Nina WÄHÄ, jeune auteure suédoise, nous parle de son roman paru en septembre aux éditions Robert Laffont « Au nom des miens », roman figurant dans la première sélection du Prix Fémina étranger 2021. Un roman polyphonique enivrant, déroutant, porté par une voix au ton à la fois féroce et résolument drôle. Rencontre avec la romancière.

Avec Au nom des miens, vous bousculez le genre de la saga familiale

J’adore le théâtre, j’adore Brecht, les voix des conteurs et c’est pourquoi j’aime mélanger les genres.

Vous abordez avec brio les relations familiales, la façon dont chacun perçoit et interprète les évènements, autrement dit il n’y a pas LE souvenir d’un évènement mais des souvenirs de l’évènement

J’ai vécu dans une grande famille avec 6 sœurs de mariages différents. Le souvenir des évènements, même si chacun a vécu le même évènement, est en effet propre à chacun. Chacun l’a vécu à sa façon et le relate à sa façon, différente de celle des autres membres de la famille.

Quand est sorti votre livre en Suède ? Et quels furent les retours ?

Il est sorti en Suède en 2019. Il a très bien marché avec près de 200 000 exemplaires vendus, score qu’atteignent généralement uniquement les polars en Suède. C’est mon troisième roman et si les précédents avaient été salués par la critique, ils n’avaient pas eu beaucoup de succès auprès du public. Avec celui-là, ce fut différent. Et c’est aussi le premier à être traduit en 15 langues dont le français.

Ce roman a d’abord été un recueil de nouvelles ?

Oui, quand j’ai commencé à écrire mon troisième livre, j’avais accumulé pas mal de prises de notes mais cela faisait longtemps, près de dix ans, que je n’avais pas écrit. J’avais donc peur de m’y remettre. Et j’ai pensé que le format de la nouvelle me conviendrait mieux. Je n’imaginais pas écrire un roman aussi long.

Comment procédez-vous pour l’écriture : vous avez l’architecture du roman déjà en tête où vous découvrez au jour le jour où l’écriture vous mène ?

Non, j’ai plein de notes en effet, pas au point d’ouvrir un musée comme la romancière autrichienne Friederike Mayröcker avec les siennes, mais quand je commence un roman, je n’ai pas la structure en tête. J’aimerais l’avoir mais ce n’est pas le cas. J’espère à chaque fois que le résultat final sera correctement structuré. C’est l’univers du roman qui me porte, me guide.

Quels sont vos personnages préférés dans ce livre ?

J’ai une préférence pour les deux adolescents, car l’adolescence est un âge où à la fois tout est possible et rien n’est possible.

Avez-vous un autre roman en cours d’écriture ?

Oui, je termine actuellement mon quatrième roman. Il sortira en Suède au mois de mars.

AU NOM DES MIENS, PRÉSENTATION DU ROMAN

Un roman vibrant et emprunt d’humour noir, à l’écriture incisve.

 » Voici l’histoire de la famille Toimi et de quelques événements qui influèrent de manière significative sur la vie de ses membres. Quand je dis la famille Toimi, je pense à la mère et au père, Siri et Pentti, et je pense à tous leurs enfants, ceux qui vivaient au moment des événements et ceux qui ne vivaient plus. « Toimi’ est un drôle de nom pour une famille. En suédois, le mot signifie « fonctionnel’. Ce serait un drôle de nom pour plus d’une famille. Mais surtout pour celle-ci. Nous passerons le plus clair de notre temps dans la cambrousse. En Tornédalie finlandaise, plus précisément. En réalité, il suffit de savoir cela. Et que les Toimi sont des paysans, que nous sommes au début des années 1980, que Noël approche et que la famille compte beaucoup d’enfants, un peu trop à mon goût. « 

Géraldine Dalban-Moreynas : « Méfiez-vous du sentiment de ne pas être malheureux »

Après l’énorme succès de son premier roman « On ne meurt pas d’amour (chronique ICI), c’est aux éditions Albin Michel que Géraldine Dalban-Moreynas publie son deuxième livre en ce mois d’octobre : « Elle voulait juste être heureuse ». Rencontre avec la chaleureuse romancière dans le superbe cadre de l’Alcazar à Paris.

Comment est venue l’idée de ce deuxième livre « Elle voulait juste être heureuse » ?

Petit à petit, j’ai commencé à avoir beaucoup de monde à me suivre sur Instagram (compte Insta : Geraldinefromlabutte) et revenait souvent la remarque : « Vous, c’est facile, vous avez claqué des doigts, vous avez acheté un Riad à Marrakech, vous vous êtes mise à vendre des tapis et ça cartonne ». Je me suis dit que j’allais écrire pour démonter un peu ce mythe de petite fille née avec une cuillère en argent dans la bouche, pour laquelle tout a été facile, car ce n’est pas vrai. Et j’avais aussi beaucoup envie de répondre à ces gens qui m’écrivaient et qui me disaient ne pas oser quitter une situation qui ne leur convenait pas.

La notion de bonheur

J’avais envie de dire à travers ce livre : si à un moment donné, vous sentez que vous n’êtes pas à votre place, n’y restez pas. Méfiez-vous du sentiment de ne pas être malheureux. Si on demande aux gens : ça va ? Ils répondent que ça va, c’est une forme d’encéphalogramme plat. Mais si vous leur demandez s’ils sont heureux, ils ne sont pas capables de répondre, car s’ils s’interrogent vraiment, ils réalisent qu’ils ne le sont pas vraiment. Donc prenez le risque, même si c’est compliqué, raide parfois, pour atteindre cette place où vous pourrez vous dire « là je suis heureux ».

C’est aussi une histoire d’amour

J’avais aussi envie de raconter cette société où il est très difficile d’aimer, surtout passé 40 ans, car avant on est encore un peu naïf. Il y a une violence de la société amoureuse actuelle due aux applis de rencontres, aux réseaux sociaux, à cette société où on peut tout faire en cliquant sur son téléphone. Les sites de rencontre ont apporté une urgence tant dans la rencontre, dans le développement des sentiments que dans la rupture. Tout va hyper vite. On se rencontre beaucoup plus vite qu’avant, on se dit « je t’aime » au bout de 3 jours et on se désaime aussi rapidement.

Un livre qui peut accompagner les gens

Je vois dans les retours, que ce livre peut accompagner les gens, leur donner l’impulsion s’ils ont envie de changer mais n’osent pas sauter le pas en raison de la pression de leur entourage, de peurs diverses.

Rencontre avec Julien Delmaire

« Le roman est plus comme un trip alors que la poésie est plus comme un shoot »

delta blues

En cette rentrée littéraire des éditions Grasset, Julien Delmaire publie un roman fascinant Delta Blues. Un véritable voyage dans le Mississipi des années 30. Rencontre avec l’auteur.

Avant le roman, il y a eu la poésie

J’ai commencé par la poésie. J’ai publié 6 recueils de poésie avant de publier mon premier roman. J’ai commencé avec le slam en 2001. J’étais tellement féru de poésie, de cette alchimie verbale entre les mots, que je ne ressentais pas vraiment le besoin de m’aventurer vers le roman.

Quel est le déclic qui vous a fait faire le grand saut de la poésie au roman ?

Je m’étais lancé dans un poème en prose plus long que d’habitude. Et arrivé à 15 ou 20 pages, je me suis dit que je tenais peut-être là le début de quelque chose. J’ai continué à écrire, ai éprouvé le besoin de faire naitre d’autres personnages. Et j’ai découvert le plaisir de la longue durée, de pouvoir créer d’autres temporalités. Le roman est plus comme un trip alors que la poésie est plus comme un shoot. Aujourd’hui, je passe ma poésie en contrebande dans le roman. Aujourd’hui le roman est le lieu qui accueille tout ce que j’ai envie d’expérimenter.

Parlez-nous de Delta Blues, votre quatrième roman

Je l’ai en tête depuis une dizaine d’années. J’ai mis 2 ans ½ à l’écrire. C’est un peu la quintessence de tout ce qui était en germe dans mes précédents livres :  la musique, les paysages et des visages qui se rencontrent pour créer un rêve éveillé où l’on chemine, pris par la main par le blues.

Faites-nous le pitch du roman

On est en 1932 dans le delta du Mississipi, où il y a une sécheresse terrible. C’est en quelque sorte « un polar climatique », c’est-à-dire que la sécheresse est omniprésente dès les premières pages et on sent qu’un drame se prépare. Le roman s’ouvre comme un roman d’amour, avec deux amants noirs, Betty et Steve. Cet amour-là est tout ce qu’il leur reste pour résister à un contexte économique et politique extrêmement oppressant. Le delta du Mississipi à cette époque est d’ailleurs surnommé par les noirs « l’enfer sur terre ».

Il y a une forte dimension mystique dans le roman

Il y a beaucoup de références au vaudou qui était extrêmement vivace dans le Mississipi de l’époque. C’est à la fois une religion (rites, invocations, sortilèges) et une médecine alternative basée sur la connaissance des plantes.  Les noirs n’avaient en effet pas accès à la médecine officielle. Saphira dans le roman est une sorcière vaudou, qui interpelle les divinités et influe sur le destin des personnages.

Quel a été l’élément déclencheur de ce roman ?

C’est la légende de Robert Johnson, un des plus fameux bluesmen des années 30. Il est réputé car il aurait fait un pacte avec le dieu Vaudou, Legba. Legba lui aurait pris sa guitare et l’aurait accordée de telle sorte qu’ensuite, Robert Johnson est devenu un prodige de la guitare. Il est présent dans ce roman et le traverse sous le nom de Bobby.

Je vous donne rendez-vous très bientôt pour partager avec vous mes impressions de lecture enthousiastes sur ce roman!

Rencontre avec Grégoire Delacourt

« J’ai voulu écrire un roman sur la souffrance des gens »

Delacourt Grasset
©Karine Fléjo photographie

Ce mercredi 23 septembre, les éditions grasset organisaient un merveilleux petit déjeuner avec Grégoire Delacourt, dans le joli cadre des Deux Magots. Rencontre avec l’auteur du roman Un jour viendra couleur orange (éditions Grasset)

C’est un livre différent en ce sens qu’il est très engagé

Le changement, c’est notamment l’éditeur. Il y a eu plein de changements dans ma vie : je suis parti vivre à l’étranger, j’ai changé d’éditeur. Or on a une relation très intime avec son éditeur.  Une journaliste m’a dit : « Vous avez écrit en exil ». J’ai écrit plus loin et paradoxalement j’étais plus près. Le fait d’être loin a enlevé des pudeurs. Je me suis dit : « Prends des risques, va dans la violence du monde, dans la matière, dans la chair de la colère. »

Ce qui m’a le plus marquée dans ce nouveau roman, c’est la justesse de l’analyse psychologique, et ce, pour chaque personnage

J’ai rencontré chacun de mes personnages. Rencontré au sens de « laissé l’autre m’envahir ». Louise existe, c’est une infirmière en soin palliatifs que j’ai rencontrée par exemple.

Vous abordez la colère des gilets jaunes notamment. Vous êtes en plein dans l’actualité

Oui, mais ce n’est pas un roman sur les gilets jaunes, j’ai voulu écrire un roman sur la souffrance des gens. Je ne traite pas une actualité, je traite une permanence, la souffrance permanente des gens, ce qui me permet d’être dans l’immédiateté de l’époque.

Un jour viendra couleur orange
©Karine Fléjo photographie

Qu’est-ce qui vous a amené à l’écriture ?

J’ai commencé à écrire très tard, à 50 ans, parce que j’ai eu envie de dire à ces gens qu’ils ne sont pas seuls avec leur souffrance, qu’ils existent. Moi, les livres m’ont sauvé. J’ai découvert les livres, j’ai rêvé. Dans chaque livre, il y a une promesse de quelque chose de possible. A mon tour, j’ai envie d’écrire des histoires pour les gens qui souffrent.

Vous écrivez sur la souffrance mais sans verser dans le pathos

J’essaye mais c’est super dur. J’ai enlevé la musique. Je me suis dit : il ne faut pas que j’écrive la phrase de trop, le mot de trop. Les mots, il faut les retenir. J’écris puis ensuite j’enlève, c’est aussi le travail que je fais avec mon éditrice.

Delacourt Grégoire
©Karine Fléjo photographie

Comment travaillez-vous avec votre éditrice ?

J’aime bien écrire mon roman vite et le donner imparfait. Je ne suis pas du genre à passer des heures à regarder chaque phrase avant de l’adresser à l’éditrice. Puis avec l’éditrice on rentre dans la chair du texte, on enlève le gras, on modifie des choses. A partir du moment où on a une immense confiance en l’éditrice, c’est un travail merveilleux. J’adore faire cela.

Comment s’ébauche un roman ?

J’écris dans ma tête et ne commence à écrire sur le papier que quand j’ai terminé d’écrire le roman dans ma tête. Chaque jour, de 7h à 13h, du lundi au dimanche, pendant trois mois, j’écris. Je m’y consacre totalement.

Retrouvez la chronique que j’ai consacrée au roman de Grégoire Delacourt ICI

Rencontre avec Philippe Besson

« Le roman n’est pas le siège de l’intelligence. Il est le siège de l’émotion »

Philippe Besson
©Karine Fléjo photographie

Ce mardi 22 septembre, les éditions Pocket ont organisé une formidable rencontre avec Philippe Besson, dans un très beau cadre, celui de la délicieuse pâtisserie Bontemps. Une rencontre animée par Christophe Mangelle.

« Arrête avec tes mensonges » a reçu le Prix de la maison de la presse en 2017. Que pensez-vous des prix littéraires ?

J’ai tendance à préférer les prix qui sont donnés par les lecteurs ou les libraires, à ceux qui sont décernés par des vieillards cacochymes. Donc j’étais content de recevoir ce prix-là, qui est un prix populaire.

Philippe Besson Pocket
©Karine Fléjo photographie

« Arrête tes mensonges » est le premier livre d’une trilogie (avec « Un certain Paul Darrigrand » et « Diner à Montréal ») dans laquelle vous parlez de vous, avec le « je ». Vous y évoquez notamment votre homosexualité. Pour quelle raison ?

Je n’avais pas de raison d’être dans la dissimulation. Ces livres racontent aussi ce que la dissimulation crée de frustration, de honte, de culpabilité. En même temps, je ne porte pas un drapeau dans mes livres, car je pense que les livres ne sont pas le siège du militantisme quel qu’il soit. Je me méfie profondément des livres qui entendent délivrer un message. Cela fait des livres lourds, démonstratifs, ostentatoires, lestés par l’intelligence des gens parfois. Le roman n’est pas le siège de l’intelligence mais le siège de l’émotion. On écrit des romans pour que les gens ressentent, pour partager quelque chose de l’ordre du sensible, du sentiment. Donc quand y met de la politique, ça devient un truc lourdingue.

Dans « Un certain Paul Darrigrand », vous évoquez comment vous tombez simultanément amoureux et malade

Oui, j’ai eu une maladie du sang, j’avais un taux très faible de plaquettes ce qui présente un risque hémorragique important. Cela crée l’idée que cela peut s’arrêter du jour au lendemain, que tout est très fragile tout d’un coup. Et surtout, on n’est pas préparé à mourir à 22 ans. Donc cette rencontre avec une mort possible est un exercice curieux.

Mangelle et Besson
©Karine Fléjo photographie

Cette trilogie, c’est votre vie et en même temps, à partir du moment où elle st publiée, elle devient celle des lecteurs

Ces livres-là m’ont valu énormément de courriers de lecteurs et ces courriers étaient frappants car souvent ces gens me disaient que c’était leur histoire, qu’il s’agisse de relations hétérosexuelles ou homosexuelles. Quand on est au plus intime, plus on touche l’universel. Ils se sont reconnus dans ces livres.

Pour ceux qui restent, pense t-on à leurs réactions quand on écrit de l’autofiction ?

Non. Il ne faut pas y penser. Après, moi, je ne fais pas de livre « règlement de comptes ». Mais je pense qu’il ne faut pas y penser sinon on est retenu par le procès que le réel veut nous faire. Si un écrivain commence à s’autocensurer c’est fini. Si vous commencez à être un garçon bien élevé qui fait attention à tout, il ne faut pas écrire des livres.

Sébastien L. Chauzu : « La littérature est un excellent moyen pour approcher des personnages qu’on n’aurait pas envie de côtoyer »

Sébastien L. Chauzu

©Karine Fléjo photographie

Sébastien L. Chauzu est professeur dans un lycée du New Brunswick au Canada. « Modifié » est son premier roman, tout beau tout chaud, sorti chez Grasset début mars 2020. Rencontre avec l’auteur.

Comment vous est venue l’idée de ce roman ?

Je ne me suis pas réveillé un jour en me disant : « Ah oui, j’ai envie d’écrire sur un gamin qui est différent ». Ce sont plutôt des fils qui se sont mis en place. Mon personnage, qui s’appelle « Modifié », est un gamin différent des autres. Ce n’est pas un gamin en particulier, mais plusieurs gamins que j’ai pu observer en tant qu’enseignant. Les écoles au Canada sont des écoles inclusives, c’est-à-dire qu’on y accueille tous les élèves, y compris les élèves avec un handicap physique ou mental, les élèves autistes.

Ici la femme, nommée Martha, ne se montre pas très maternelle avec l’enfant, ni chaleureuse avec sa belle-fille

Non, j’ai volontairement choisi une femme qui ne rentre pas dans le cliché de la femme naturellement aimante et attentionnée envers l’enfant. Je trouve qu’il est important de jouer avec les clichés, de ne pas en avoir peur.

Modifié, éditions Grasset

©Karine Fléjo photographie

Quand vous avez commencé à écrire ce roman, est-ce que toute la trame de l’histoire était en place ?

Je suis admiratif des auteurs qui disent « J’ai pensé à tout mon roman, et en un jet, je l’ai écrit ». Je suis admiratif de cette méthode de travail et dans le même temps, je me dis que cette méthode empêche d’avoir des surprises. Or dans ma façon de travailler,  je suis surpris parfois, car je pars de plusieurs fils et découvre au fur et à mesure des tissages, des liens entre ces fils que je n’avais pas envisagés. C’est ce que je trouve intéressant.

Chaque lecteur s’approprie le roman

Pour certains, il s’agit d’un livre sur l’autisme, pour d’autres c’est un livre humoristique et pour d’autres enfin il s’agit d’une enquête policière. L’enquête policière n’est pas ce que j’ai voulu mettre en avant. L’enquête est juste un miroir pour faire comprendre des choses sur Martha, sur ce qu’elle aime, ce qui lui fait peur dans la vie. Quant au personnage de Modifié, au Canada, on peut voir les gamins comme cela évoluer librement. Ils commencent à travailler à partir 14 ans, à conduire à 16 ans. Ils ont plus de liberté, de marge de manœuvre qu’ici en France.

Sébastien L. Chauzu

©Karine Fléjo photographie

C’est un roman plein d’humour, qui flirte avec l’absurde, le burlesque

J’ai fait ma thèse sur L’absurde. Donc l’absurde, l’humour, c’est très important pour moi. C’est vraiment l’objectif que je cherche à atteindre : pas seulement regarder les choses mais avoir un léger décalage qui permet de rire des choses, de rire de soi. J’adore faire cela, je trouve que c’est un exercice délicat extrêmement intéressant.

Quels sont les auteurs qui vous ont inspiré dans ce côté burlesque ?

John Cheever par exemple, auteur américain qui a écrit des nouvelles dont  « The Swimmer ».  On l’appelait le Tchekhov des banlieues car il a cette capacité à observer le trivial et à prendre de la distance pour décrire ces situations avec une certaine tendresse et une certaine ironie. L’absurde, le rire, permettent de se rapprocher des gens.

Tout comme on se rapproche de vos personnages…

Mes personnages c’est pareil, oui : on n’a pas forcément envie de les connaitre,  de les côtoyer. Un gamin comme Modifié, si on le rencontre demain dans la rue, ce ne sera pas simple de parler avec lui. Un livre, ça permet d’installer un regard, une atmosphère, qui permet de se rapprocher  de personnages comme celui-là. Et la fois d’après, quand on va le rencontrer, on va repenser à toutes ces choses lues et cela va aider à briser la glace, à entrer dans son univers. Tous les personnages que je décris sont comme cela. Des personnages que je n’ai pas forcément envie de rencontrer, ou alors pour lesquels je sais qu’il me faudra beaucoup de temps pour les comprendre et commencer à les apprécier. Il y a des personnes que l’on rencontre de suite, on a les mêmes codes, immédiatement on partage tout. Il y a d’autres personnes avec lesquelles c’est plus difficile, cela demande plus d’effort. Et la littérature, je trouve, est un excellent moyen pour approcher des personnages qu’on n’aurait pas envie de côtoyer.

Martha et Allison sont en fait le même personnage, à deux stades différents de la vie?

Oui, Allison ne veut pas devenir comme Martha et Martha envie la liberté d’Allison de s’assumer telle qu’elle est. Etre capable de grandir, c’est accepter ce que l’on a été. Personnellement je ne me suis jamais senti aussi bien dans ma vie que quand j’ai accepté les échecs que j’ai pu avoir dans ma vie, quand j’ai admis que je ne peux plus revenir en arrière. Et le personnage d’Alison représente exactement ce que Martha n’a pas su être à une étape de sa vie. Et quand Martha se réconcilie avec Alison, elle se réconcilie avec elle-même, avec son passé. Je n’ai pas voulu de conflits de générations entre les personnages, mais un conflit de génération à l’intérieur de soi-même.

 

 

Sophie Tal Men : « Je pense que l’écriture me rend plus zen en tant que médecin »

Va où le vent te berce Sophie Tal Men

©Karine Fléjo photographie

Sophie Tal Men est cheffe de service en neurologie à l’hôpital de Lorient. « Va où le vent te berce » est son cinquième roman. Au hasard d’une rencontre, elle a fait la connaissance de bénévoles berceurs dans les hôpitaux pour enfants et a voulu rendre hommage à ces bénévoles, conteurs, magiciens, berceurs qui réconfortent les enfants, leur offrent une part de rêve. Rencontre avec une femme aussi chaleureuse que talentueuse.

Comment avez-vous procédé pour être publiée la première fois ?

J’avais rédigé un manuscrit, l’avais imprimé et adressé à 16 éditeurs parisiens. Or deux mois après, je n’avais reçu que deux réponses négatives. Or il y a un côté frustrant quand on a vibré à écrire un roman et qu’on ne sait pas s’ils l’ont lu ou pas. Or je voulais avoir un retour des lecteurs c’est pourquoi je l’ai mis sur Amazon, en auto-édition. Et cela a été très immédiat puisque trois semaines plus tard j’étais en tête des ventes sur Amazon et du coup j’ai été contactée par plusieurs maisons d’édition, dont Albin Michel.

Sophie Tal Men

©Karine Fléjo photographie

Quand est née votre passion pour l’écriture ?

J’ai toujours aimé écrire. J’écrivais des poèmes. Après le bac je ne savais pas trop que faire, études littéraires ou de médecine. Mais je suis d’une famille de médecin, donc très pragmatique, mon père m’a dit : les médecins écrivent, l’écriture pourra toujours être là mais la médecine ne peut pas être envisagée sur le tard. La médecine c’est maintenant. Je l’ai écouté et ne l’ai pas regretté.

Dans votre roman « Va où le vent te berce », il est question de berceurs de bébés à l’hôpital

Je travaille depuis quinze ans à l’hôpital or je ne savais pas qu’il y avait des personnes bénévoles qui venaient bercer les bébés, pour prendre le relais des parents. Il est montré que ces bébés vont plus vite récupérer s’ils sont bercés, s’ils ont de l’attention. C’est très développé aux Etats-Unis et cela commence à venir en France. Quand j’ai découvert cela, est né un personnage, Gabriel, un berceur qui n’est pas à l’aise avec les autres. Or il découvre étonné qu’il a un don pour bercer les bébés. Et à cette occasion, il va rencontrer Anna, qui vient d’accoucher. C’est cette rencontre de deux blessés de la vie qui va tout changer.

Sophie Tal Men

©Karine Fléjo photographie

La résilience est un thème qui vous est cher

Oui, c’est un thème que j’aime bien travailler dans mes romans : la résilience, la reconstruction après un drame, comment on avance. L’importance du rapport à l’autre, comment les autres vont nous aider à laisser de côté les fantômes du passé et à aller de l’avant m’intéresse beaucoup.

En quoi vos deux métiers, à savoir neurologue et écrivain, se nourrissent l’un l’autre ?

Je pense que l’écriture me rend plus zen en tant que médecin. Parce que c’est ma soupape de retrouver mes personnages. Cette petite vie parallèle me permet d’évacuer les émotions de ma journée en tant que médecin, surtout quand on passe la journée à l’hôpital avec des personnes que l’on rencontre à des moments pas faciles de leur vie. Et du coup j’ai plein de choses a évacuer le soir. Cela a été le moteur de mon premier roman et l’est resté : évacuer des émotions sous forme d’histoire. C’est pourquoi j’ai opté pour une écriture bien-être.

Et dans l’autre sens, en tant que médecin, je croise plein de patients, plein de trajectoires de vie, cela nourrit mes histoires, donne plein de sujets.

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©Karine Fléjo photographie

 

 

Rencontre chez Shakespeare and Co au sujet de « L’homme qui aimait trop les livres »

Camille Racine et Ben Brown

Rencontre avec Camille Racine (éditrice chez Pocket) et Ben Brown (libraire de livres anciens) à la merveilleuse librairie Shakespeare and Company à Paris, à la faveur de la publication du livre d’Allison Hoover Bartlett :  » L’homme qui aimait trop les livres ».

Comment avez-vous découvert « L’homme qui aimait trop les livres » ?

Camille Racine : Dans un magazine littéraire, je suis tombée sur une petite chronique au sujet de ce livre, aux éditions Marchialy, qui disait : « C’est l’histoire d’une traque entre un libraire obstiné et un libraire de livres anciens. » Et alors dans ma tête tout s’est allumé et je me suis dit « Ce livre, il me le faut ! » Je me le suis procuré, j’étais en transe et j’ai saoulé tout le monde chez Pocket en leur disant qu’il fallait qu’ils le lisent. On est donc très heureux de le publier aujourd’hui.

Camille Racine

De quoi parle le livre en quelques mots ?

Camille R. : L’auteure est une journaliste américaine qui reçoit un livre très ancien de la part d’un ami, lequel lui demande de l’aider à estimer ce livre. Elle fait des recherches et découvre avec l’aide d’un libraire spécialisé qu’il s’agit d’un herbier très ancien estimé entre 3 et 5 000 dollars. Au fil de ses recherches sur cet herbier, elle découvre qu’il existe des anecdotes incroyables sur les voleurs de livres anciens. Elle apprend notamment qu’il existe un libraire de livres anciens qui s’est transformé en détective pour traquer un grand voleur de livres, John Gilkey, et se met à enquêter au point d’en tirer ce livre. Le rêve de ce voleur, est de devenir un gentleman anglais et d’avoir la bibliothèque dont on rêve tous. Avec ce livre, vous allez donc pénétrer un monde secret.

L'homme qui aimait trop les livres

Un monde qui est le quotidien de Ben Brown, libraire de livres anciens chez Shakespeare and Co à Paris.

Ben Brown

Comment avez-vous fait pour devenir libraire de livres anciens ?

Ben Brown : Après des études en maths à l’université je suis allée à Londres pour chercher du travail. Un jour, lors d’un déjeuner, le père d’un ami me dit qu’il connait un librairie de livres rares et qu’ils embauchent. Je ne connaissais pas du tout ce monde, mais pourquoi pas ? J’ai envoyé mon CV. J’ai été pris et y suis resté cinq ans. C’est là que j’ai appris toutes les bases. Je suis venu ensuite chez Shakespeare and Co à Paris.

Qu’est-ce qu’un livre « rare » ?

Ben B . : Il y a divers critères. Ce n’est pas forcément un livre édité en peu d’exemplaires, car cela dépend de l’état de la demande. C’est un livre qui vaut plus cher qu’à sa parution, c’est une reliure particulière, c’est une dédicace particulière, ou cela peut être un livre très recherché mais existant en peu d’exemplaires. J’ai par exemple un exemplaire de Ulysse de Joyce, dédicacé à un critique français, qui vaut 18 000 euros.

Shakespeare and Company

Comment estimez-vous la valeur des livres ?

Ben B. Je me réfère à des bibliographies officielles sur lesquelles figurent tous les titres, toutes les impressions, tous les tirages. Ce qui nous intéresse, ce sont les premières éditions. Mais ce n’est pas toujours facile à identifier, car parfois la page de titre manque, ou ils ne sont pas datés (surtout au XIXème siècle).

Comment vous approvisionnez-vous en livres rares chez Shakespeare and Company?

Ben B. : On a la chance d’être connus donc souvent ce sont les gens qui viennent ici nous présenter leurs livres, mais on passe aussi par des maisons de vente. Il y a aussi de grands marchés aux livres anciens dans plusieurs pays.

Avez-vous été déjà confronté aux vols comme dans le livre d’Allison Hoover Bartlett?

Ben B. : Oui, hélas. Et on retrouve très rarement un livre volé, sauf s’il s’agit d’un livre très particulier. On ne s’en rend compte que lors de l’inventaire.

—> Si vous voulez en savoir plus sur ce monde des passionnés de livres, qu’ils soient libraires, collectionneurs, bibliophiles mais aussi…voleurs, lisez donc le livre de Allison Hoover Bartlett, aux éditions Pocket : « L’homme qui aimait trop les livres. » !

Et vous, jusqu’où iriez-vous pour mettre la main sur le livre de vos rêves ?