La Kar’interview de Catherine Hermary Vieille pour son roman La bête (Albin Michel)

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La Bête du Gévaudan est un animal à l’origine d’une série d’attaques contre des humains à la fin du XVIIIème siècle, dans l’actuel département de la Lozère (autrefois pays du Gévaudan). Des tueries qui mobilisèrent de nombreuses troupes royales et donnèrent lieu à de multiples interprétations tant sur la nature de cette « Bête » – vue tour à tour comme un loup, un animal exotique voire un tueur en série, que sur les motifs qui la poussaient à s’en prendre à la population. Dans son nouveau roman La bête (éditions Albin Michel), Catherine Hermary Vieille entraine le lecteur à la poursuite de l’animal. Un roman captivant qui capture le lecteur dès les premières lignes pour ne le libérer, fasciné, qu’à la toute dernière page.

Rencontre avec l’auteur :

Karine Fléjo : D’où vous est venue l’idée de traiter la bête sous cet angle si particulier?

Catherine Hermary Vieille : : Il m’a semblé qu’on ne pouvait pas traiter ce roman sous l’angle des meurtres, car il y a beaucoup de meurtres et cette répétition serait lassante. J’ai donc préféré m’appuyer sur un itinéraire, celui d’un homme, qui bascule peu à peu dans l’horreur.

KF : C’est un roman basé sur des faits historiques ou une fiction?

CHV : Tout est vrai! Même les noms de famille. Rien n’est inventé. Il y a un souci de vérité historique.

KF : Dans le même temps, ce n’est pas si étonnant, car vous vous attachez à toujours être prêt des faits et de l’histoire.

CHV : Oui, tous les personnages ont réellement existé.

KF : L’hypothèse selon laquelle la Bête est un loup ne semble pas plausible?

CHV : Le loup tuait très peu d’êtres humains. Il n’attaque pas ou très peu, sauf s’il se sent lui-même en danger ou si éventuellement la personne est affaiblie ou blessée tandis qu’il est affamé.

KF : Il s’agissait donc d’une hyène?

CHV : C’est une théorie de Gérard Ménatory, développée dans son livre « La bête du Gévaudan ». C’est un grand spécialiste des loups. Il a constaté que les historiens, pour lesquels il avait une certaine admiration lorsqu’ils font de l’histoire, n’étaient vraiment pas à l’aise dans le domaine de la zoologie, auquel il convient de rattacher ce qui se rapporte au monde animal! A la lecture des livres de ses prédécesseurs, il a enregistré de telles erreurs dues précisément à leur totale ignorance du comportement animal, que la nécessité d’un ouvrage un peu moins ténébreux s’est imposée à lui avec vigueur. Et c’est dans cet ouvrage qu’il expose sa théorie selon laquelle la Bête est une hyène. Le comportement de cet animal ne correspond en aucun cas à celui d’un loup. Un loup ne peut pas courir avec un enfant de trois ans dans sa gueule, la Bête est beaucoup plus puissante. Il a suivi l’histoire des Chastel. Ce qui l’a étonné notamment, c’est que lorsque le père Chastel est monté dans la montagne pour abattre la Bête, personne ne se soit intéressé au fait que la Bête n’ait pas bronché. Or si elle n’a pas réagi c’est qu’elle le connaissait… A partir de cette famille de sorcier guérisseur, il est remonté jusqu’au fils Antoine et jusqu’à sa hyène.

KF : Antoine qui est un homme animé d’une violence extrême, particulièrement suite à cet épisode de castration.

CHV : Oui. La plupart des jeunes esclaves mâles étaient 90% du temps castrés. Ainsi ils ne créaient pas d’ennuis, n’étaient plus agressifs. Donc là, le fils Chastel, réduit à l’esclavage à Alger, s’étant montré violent, il a été puni par la castration. A partir de cette castration, Antoine est diminué, humilié et le destin de cet homme s’amorce. On ne peut pas parler de vengeance, mais plutôt de la recherche d’un chemin qui va lui redonner de la puissance.

KF : Il est plus près de sa bête qu »il ne l’est des hommes?

CHV : Oui, tout à fait. J’ai essayé de me mettre dans la peau de cet homme qui viole et qui tue. D’une certaine façon, il est le maître de la vie et de la mort. Il décide. Il fait peur. Et pour un homme qui a été brisé, castré, c’est une revanche fantastique. Jusqu’au moment où il n’éprouve plus de plaisir à cette revanche, il en a une joie amère. Quand il tue cette petite fille, il tue la seule personne qu’il aime, comme s’il voulait tirer un trait sur tout ça.

KF : Il tue en quelque sorte la seule parcelle d’humanité qui est en lui?

CHV : Oui, c’est tout à fait cela.

KF : Ce roman est très visuel. Il pourrait faire un très beau film.

CHV : Un film ce serait formidable…

                                                                            Propos recueillis le 6 février 2014

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La trahison d’Einstein, de Eric-Emmanuel schmitt : brillant!

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La trahison d’Einstein, de Eric-Emmanuel Schmitt

Editions Albin Michel, janvier 2014

Dans cette comédie intelligente et grave, drôle parfois, Eric-Emmanuel Schmitt imagine le conflit moral d’un homme de génie, inventeur malgré lui de la machine à détruire le monde.

     « Faux! La guerre ne constitue pas le seul moyen de résoudre les conflits; je lui préfère la négociation, l’élévation morale » rétorque Einstein au vagabond assis face à lui. Nous sommes en 1934, au bord d’un lac du New Jersey où Einstein, en exil, vient fréquemment faire du bateau. Le scientifique défend sa position de pacifiste et de militant anti-nucléaire. Mais avec la montée du nazisme, l’inquiétude le gagne. Et de devoir revoir ses positions en 1939. A partir des découvertes relatives à la fission nucléaire, l’éminent physicien sait en effet qu’il est possible de concevoir une bombe atomique d’une puissance inouïe. Or les allemands ont retiré de la vente l’uranium extrait des mines de Tchécoslovaquie, signe, selon lui, qu’ils ont lancé la confection de l’arme nucléaire. Alarmé, il estime de son devoir de prévenir le président Roosevelt : « Je n’ai aucun don pour l’indifférence. Le monde ne sera pas détruit par ceux qui commettent le mal mais par ceux qui le contemplent sans réagir. Roosevelt en tête. Les bras croisés se révèleront aussi dangereux que ceux qui se lèvent pour saleur Hitler. » Il s’agit de prendre les nazis de vitesse, pour garantir ce que le vagabond surnomme « la paix atomique ». Roosevelt donne alors son feu vert pour le lancement du programme nucléaire, le projet Manhattan, lequel aboutira, quelques années plus tard, au bombardement d’Hiroshima devant un Einstein anéanti.

     Dans cette pièce dont l’action se déroule en 1934, 39 et 45, Eric-Emmanuel Schmitt nous livre les écartèlements, le drame intérieur et les craintes de celui qui a contribué indirectement à la conception de l’arme atomique. Des échanges percutants, incisifs, passionnés et passionnants, qui dressent un tableau captivant et …effrayant de l’horreur dont l’homme peut être parfois capable envers lui-même.

P.50 : Les aventures sentimentales sont plus dangereuses que la guerre : au combat on n’est tué qu’une fois, en amour, plusieurs fois.

P. 76 : Deux choses sont infinies : l’univers et la bêtise humaine. Et encore, pour l’univers, je n’ai pas de certitude absolue.

P.146 : Le problème aujourd’hui, ce n’est plus l’énergie atomique, c’est le coeur des hommes. Il faut désarmer les esprits avant de désarmer les militaires.

Francis Huster et Jean-Claude Dreyfus interprètent actuellement sur scène au théâtre Rive Gauche, La trahison d’Einstein, dans une mise en scène de Steve Suissa.

La nuit n’oubliera pas, de Pamela Hartshorne (éditions de l’Archipel) : et si vous aviez la possibilité de voyager dans le temps?…

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La nuit n’oubliera pas, de Pamela Hartshorne

Traduit de l’anglais par Philippine Voltarino

Editions de l’Archipel, février 2014

Et si vous aviez la possibilité de voyager dans le temps?…

C’est avec un choc considérable que Grace apprend le décès accidentel de sa marraine. Et avec surprise qu’elle se voit désignée comme exécuteur testamentaire. Enseignante à Jakarta depuis deux ans, elle quitte alors tout pour la petite ville de York, ville du nord de l’Angleterre où la défunte lui a légué une maison.

Mais à peine a t-elle franchi le seuil que des phénomènes étranges se multiplient. Comme cette voix surgie de nulle part, cette plainte à glacer le sang qui lui susurre le prénom d’une fillette, Bess. Qui est Bess? Pourquoi cette détresse dans la voix? Paniquée, Grace se raisonne. Tout cela ne peut être qu’un cauchemar, elle doit se ressaisir. Si sa marraine était une adepte du paranormal, Grace, elle, est on ne peut plus cartésienne. Il y a forcément une explication rationnelle à ces voix. Du moins veut-elle s’en convaincre.

Mais les manifestations étranges s’intensifient. Et Grace de se retrouver projetée 4 siècles en arrière, en 1577, dans la peau d’Hawise, une jeune servante pleine de rêves et d’idéaux. Des visions angoissantes et éprouvantes. Comment lutter contre ces appels du passé? Que veulent-ils lui enseigner? Et cette Hawise, qui est-elle, fantôme, hallucination ou personne ayant réellement existé? (P.182) « Une part de moi voudrait en savoir plus sur Hawise, l’autre ne songe qu’à la fuir. Dans l’un et l’autre cas, je n’aime pas cette espèce de pouvoir qu’elle a sur moi. »

Dès lors, Pamela Hartshorne emmène ses lecteurs dans de passionnants voyages à travers le temps. Dans un ballet savamment orchestré, au rythme soutenu, aux intrigues multiples, elle mène la danse avec deux héroïnes et deux époques, deux femmes indiciblement touchantes que quatre siècles séparent mais qu’une quête commune pourtant rapproche…

La nuit n’oubliera pas est un roman que l’on dévore, un page-turner particulièrement réussi, à la construction parfaite. Impossible de le reposer une fois commencé, les yeux aimantés aux pages de ces deux destinées captivantes et touchantes, celles de deux femmes authentiques et passionnées. Un voyage dans le temps que l’auteur, docteur en histoire médiévale, a voulu au plus près de la vérité historique. Captivant.

A suivre, la Kar’Interview de Pamela Hartshorne!

Que ton règne vienne, de Xavier de Moulins (éditions Jean-Claude Lattès)

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Que ton règne vienne, de Xavier de Moulins

Editions Jean-Claude Lattès, février 2014

Deux ans après l’enterrement de son père, Paul revient progressivement à la vie. Jean-Paul a été de ces pères solaires, flamboyants, qu’on se tue à trop aimer. Une enfance de carte postale, un ami à la vie à la mort, un amour absolu… Jean-Paul plane sur la vie de son fils, figure tutélaire écrasante autant qu’admirée. Jusqu’à un soir de novembre 2013, où tout va basculer.
Comment survivre quand le passé a un tel goût de trahison ? Paul en réchappe grâce à la fidélité d’Oscar, son ami d’enfance. Mais il lui reste tout à réapprendre…
Sous ses airs désenchantés, Que ton règne vienne est un vibrant hommage au père, au lien filial. Une illustration parfaite de cette phrase de Jules Renard, qui ouvre le livre en forme de mise en garde : « Un père a deux vies : la sienne et celle de son fils. »

Mobile de rupture, de Cookie Allez : mon mari, son téléphone et moi…

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Mobile de rupture, de Cookie Allez

Éditions Buchet-Chastel, février 2014

Au théâtre de la vie, on ne sait jamais sur quel mot le rideau se ferme…

Pour fêter leur trois ans de mariage, Régis a réservé pour Sibylle et lui une table dans un lieu qui tient une place particulière dans leur panthéon intime : le restaurant Le Parc aux saveurs, temple réputé de la gastronomie mais aussi et surtout, cadre de leur premier tête à tête cinq ans plus tôt. Une attention touchante, si ce n’est qu’un hôte indélicat s’invite sur la belle nappe au milieu des verres en cristal, des assiettes en miroir moucheté et autres escadrons de couverts rutilants. Un invité petit par sa taille, mais grand par la place qu’il occupe. Cet intrus, c’est le plus fidèle ami de son mari, l’objet de son admiration, le prolongement de son bras : « All-in-one », téléphone portable dernier cri. Impensable pour Régis de l’éteindre voire de s’en séparer ne fût-ce que le temps d’un repas. Un charme technologique qui laisse Sybille de marbre. Pire, une bestiole qui l’horripile.

Peu à peu, ce qui s’annonçait comme une soirée en amoureux mitonnée avec tendresse tourne au vinaigre. La sauce ne prend pas, ne prend plus. La recette qui avait séduit Sybille a aujourd’hui un goût amer. Certes, Régis a toujours beaucoup de charisme et de charme, mais… Mais dans son attitude il y a des traits de caractère que Sibylle ne supporte pas, face à elle se tient un homme différent de l’image qu’elle s’était faite de lui lors de leur rencontre. Silencieuse, ravalant l’exaspération que suscitent les sonneries et alertes SMS intempestives, elle repasse par le menu le film de leur rencontre, de leur vie ensemble ces cinq dernières années, y compris ce secret de famille qu’elle porte seule et qui la dévore.

Et la moutarde de lui monter au nez.

Quand arrivera la surprise que son mari lui a réservée pour le dessert, surprise partagée avec All-in-One, ce sera la cerise sur le gâteau.

« Il y a une mortalité terrible chez les sentiments » disait Romain Gary. Avec un humour grinçant, des réparties cuisinées aux petits oignons, Cookie Allez nous a concocté un roman savoureux, épicé et enlevé et une recette de l’amour qui ne s’accommode pas des téléphones portables et autres communications virtuelles.

La trahison d’Einstein, de Eric-Emmanuel Schmitt

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La trahison d’Einstein, de Eric-Emmanuel Schmitt

Editions Albin Michel, janvier 2014

 

Sur les rives d’un lac du New Jersey, deux excentriques se rencontrent et sympathisent. L’un est Albert Einstein ; l’autre est un vagabond en rupture avec la société.

À ce confident de hasard, Einstein expose son dilemme. Pacifiste militant, il connaît les conséquences terrifiantes de ses travaux théoriques et craint qu’Hitler et les nazis ne fabriquent la première bombe atomique. Devrait-il renier ses convictions et prévenir Roosevelt, afin que l’Amérique gagne la course à l’arme fatale ? Quel parti prendre alors que le FBI commence à le soupçonner, lui, l’Allemand, le sympathisant de gauche… le traître peut-être ?

Dans cette comédie intelligente et grave, drôle parfois, Eric-Emmanuel Schmitt imagine le conflit moral d’un homme de génie, inventeur malgré lui de la machine à détruire le monde.

 

Informations pratiques :

Nombre de pages : 162

Prix éditeur : 12€

ISBN : 9782226254290

La bête, de Catherine Hermary Vieille : captivant!

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La bête, de Catherine Hermary Vieille

Editions Albin Michel, février 2014

     À la frontière du mythe et de l’Histoire, Catherine Hermary-Vieille revisite la légende de la Bête du Gévaudan en explorant notre part secrète de violence et de bestialité. Un roman fascinant qui sonde les plus obscures pulsions humaines.

     En cette fin du XVIII ème siècle, sur les terres de La Besseyre-Sainte-Marie, village d’une centaine d’habitants en Gévaudan, le loup ne fait plus vraiment peur. On sait qu’il ne s’attaque pas à l’homme mais aux troupeaux, en cas de faim uniquement, et qu’il suffit d’un chien ou du bâton d’un berger pour le faire rebrousser chemin. Non, les craintes alors sont ailleurs. Le danger est moins palpable et donc plus effrayant : esprit malin, forces occultes, Diable cristallisent les craintes des paysans. Pour les combattre, il y a fort heureusement le père Chastel, sorte de guérisseur et sorcier dont les amulettes éloignent les esprits maléfiques.

     Mais quand les corps mutilés de femmes et d’enfants sont retrouvés baignant dans le sang, Jean Chastel semble bien démuni. Ni ses incantations ni ses potions ni ses amulettes ne parviennent à mettre fin à ces atrocités. Dans un premier temps, les loups sont accusés. Mais la violence des attaques, la cible humaine et non animale, la taille supposée de la bête laissent sceptique. Quel est donc ce monstre qui s’attaque aux êtres humains et délaisse le bétail? Une bête sanguinaire dotée d’une intelligence humaine ou un homme animé d’une rage animale? Des loups transformés en hommes? Des hommes transformés en loups? D’aucuns évoquent « une bête grande comme un veau, au poil roussâtre, rayée de brun sur l’échine, avec des oreilles courtes, une longue queue très mobile, de puissantes mâchoires, des yeux méchants. » « On dirait qu’elle obéit à un maître », avance même l’un d’eux. Les supputations vont bon train. La bête court toujours. Et tue.

     Tout le monde est désormais mobilisé. Paysans, louvetiers, dragons se promettent d’avoir sa peau.

     Dans ce roman inspiré de faits historiques, Catherine Hermary Vieille entraine le lecteur dans une course poursuite effrénée de la vérité. La tension est permanente, le rythme haletant, l’intrigue passionnante. Et l’angle d’approche particulièrement ingénieux. En effet, la romancière se place dans la tête de l’auteur de ces tueries, ce qui lui permet d’analyser avec beaucoup de finesse et de pertinence les mécanismes qui ont conduit un être avili à basculer du côté de la férocité et de la folie. Par esprit de vengeance, par soif de puissance, par faim de reconnaissance.

     La bête n’est pas celle que l’on croit…

     Un roman captivant !