Le prince de ce monde, Emmanuelle Pol

©Karine Fléjo photographie

Un roman saisissant sur l’emprise affective, la perversion narcissique, et, plus généralement, sur la montée du Mal dans nos sociétés.

Emprise affective et perversion narcissique

Lors d’une soirée chez un ami à laquelle elle s’est rendue seule, Paul, son conjoint, étant fatigué, elle lie la conversation avec un homme qui la fascine. Drôle, subtil, intelligent, séduisant, elle est littéralement subjuguée par cet inconnu au point de s’arranger pour lui laisser ses coordonnées avant de rentrer. Avec Lui, très vite, une attirance irrépressible se développe. Les rendez-vous secrets se multiplient. Naissance d’une romance ? Non, elle est aussi terrifiée par lui qu’attirée.

 « C’était plutôt la fascination d’une souris devant le serpent qui va l’engloutir. J’avais peur de Lui. Peur de son intelligence, de son instinct, de la façon dont il me regardait. Peur de ses propos étranges et de ses reparties cyniques. Peur de la manière dont il me traitait, du mal qu’il allait me faire. J’étais hypnotisée par ma propre destruction. »

Et si cet homme était le diable incarné, le responsable de tous les maux de la terre ? Une conviction qui grandit en elle au fil des jours au point de muer en certitude :   dans les flots de migrants qui affluent sur les côtes, dans les émeutes qui secouent le pays, dans la montée des extrémismes, dans l’attitude soudainement raciste et haineuse de son beau-frère, dans l’éloignement de sa fille, elle en est certaine, c’est l’œuvre du Mal qu’il faut voir. Sa signature à Lui. Est-elle en train de verser dans la paranoïa ?

Un roman sur le Mal

Dans Le prince de ce monde, Emmanuelle Pol s’attaque à un sujet un peu tabou dans notre société : le Mal. Un sujet aux consonances religieuses, moralisatrices, qui dérange lorsqu’on l’évoque. Et pourtant, l’héroïne le voit partout. Comment ne pas s’inquiéter face à la violence qui secoue le monde ? Attentats, flux migratoires, racisme, les tragédies et conflits se multiplient. Le Mal a-t-il prit le contrôle du monde ? Un roman glaçant, qui crée une forme de malaise.

Informations pratiques

Le prince de ce monde, Emmanuelle Pol – Editions Finitude, mars 2020 – 192 pages – 17€

Mes 6 livres coups de cœur de juillet

Chaque semaine, je vous ai présenté cinq livres dans des registres très divers, pour adultes comme pour enfants. Voici en quelques lignes ceux qui ont été mes coups de cœur de ce mois de juin 2020. Et pour retrouver la chronique que j’ai consacrée à chaque livre, il vous suffit de cliquer sur son titre. C’est simple comme un clic! 😊

Ces petits riens qui nous animent, Claire Norton , éditions Robert Laffont: Un livre plein d’humanité, aux personnages indiciblement attachants, sur le pouvoir fabuleux de la solidarité, de l’amitié et de l’empathie. Ou quand l’union fait la force. Captivant et émouvant.

Et que ne durent que les moments doux, Virinie Grimaldi, éditions Fayard : L’arrivée d’un nouveau-né dans le nid familial d’un côté, le vide laissé par le départ des enfants à l’âge adulte de l’autre, c’est ce merveilleux ballet enfants-maman que la vibrante Virginie Grimaldi nous interprète sur la pointe de sa plume. Si Virginie Grimaldi est la romancière la plus lue en 2019, cela ne doit rien au hasard. Elle a le talent rare de vous faire passer du rire aux larmes, de vous toucher par son extrême sincérité et de savoir mettre des mots justes sur chaque émotion qui nous traverse. Alors, arrivé à la dernière page, on n’a qu’un seul regret. Mais un très gros regret : que ne dure ce moment doux de lecture encore et encore… 

Wanted Louise, Marion Muller-Colard, éditions Gallimard : Un roman à suspense en même temps que le portrait d’une infinie sensibilité de femmes fortes. Une écriture remarquable au service d’un sujet superbement traité : la complexité du sentiment maternel. Outre son talent à maintenir la tension constante, à embarquer le lecteur dans son intrigue et à ne plus le lâcher, elle analyse ici avec finesse l’ambivalence des sentiments maternels. Entre ce que la société attend d’une mère et ce qu’une mère parvient à donner, à exprimer à son enfant, il y a parfois un fossé important. Fossé dont on parle peu, par honte, par culpabilité. L’amour maternel est-il inné ou acquis ? Est-il donné à chacun d’exprimer facilement ses sentiments ? Un sujet tabou traité sans pathos ici et avec une grande sincérité.

Est-ce que tu danses la nuit…, Christine Orban, éditions Albin Michel : Un roman troublant, envoûtant, sur la passion amoureuse comme Christine Orban sait si merveilleusement l’habiller de mots.Pas de jugement ni de bien-pensance ici, mais le souci de comprendre comment un homme bien sous tous rapports, responsable, aimant envers son fils, peut soudain envoyer tout balader, morale, raison, pour vivre une passion interdite, sulfureuse.

Les jours brûlants, Laurence Peyrin, éditions Calmann-Lévy : Le sujet abordé ici est passionnant : le moment où l’existence bascule, où un évènement conduit à changer complètement de trajectoire. Et à disparaître en abandonnant mari, enfants, maison, et travail. Les disparitions volontaires concernent environ 1000 femmes par an en France, âgées en moyenne d’une quarantaine d’années. Si la loi autorise chacun à disparaitre de son plein gré, la société est très critique vis à vis de ces femmes, surtout si elles sont mères. Laurence Peyrin propose donc, au lieu de les juger et de les condamner, d’essayer de comprendre ce qui peut les pousser à faire pareil choix. Voire à se demander si elles ont vraiment d’autre choix que de tout quitter.

J’ai hâte d’être à demain, Sandrine Sénès, éditions de L’Iconoclaste : Sandrine Sénès nous offre des tranches de vie savoureuses, pleines d’humour et d’émotion, sur un sujet qui nous concerne tous : le rapport amoureux. Et quand on est célibataire, ce sujet devient obsessionnel…Un livre qui se déguste comme un bonbon, acidulé parfois, sucré à d’autres moments, tendre au cœur toujours. Avec concision et beaucoup de justesse, elle croque des tranches de vie et évoque le quotidien d’une célibataire d’aujourd’hui cernée par les couples.

Ceux qui s’aiment finissent toujours par se retrouver, Sonia Dagotor

Ceux qui s'aiment finissent toujours par se retrouver
©Karine Fléjo photographie

Une comédie rafraichissante et légère, parfaite pour accompagner vos vacances. Le portrait de trois générations de femmes face aux tourments de l’amour.

Secrets de famille

Ce sont trois générations de femmes. Liliane, la grand-mère peu expansive et très complice avec sa petite-fille. Catherine, sa fille, embarquée dans une vie routinière depuis 20 ans avec Patrice son mari. Et enfin, Justine, la petite -fille, une jeune femme au tempérament bien marqué dont les sentiments envers son petit-ami vacillent.

Lors du repas dominical, Justine a remarqué combien sa grand-mère parait soucieuse, quand bien-même elle le nie. Mais face à l’insistance de Justine, l’aïeule finit par capituler, à condition que Justine garde le secret.

Et de lui révéler que son défunt grand-père n’était pas l’amour de sa vie mais un choix par défaut. Avant lui, elle a aimé passionnément un autre homme, musicien, que ses parents n’auraient jamais accepté. Il se prénommait Charles. Mais après s’être rendu à une audition, il n’est jamais revenu. Or ces derniers temps, après des décennies sans nouvelles de lui, elle se surprend à le voir hanter ses rêves, ce qui la perturbe énormément. Justine décide alors illico d’entreprendre des recherches pour retrouver le fameux Charles ou ses descendants.

De son côté, Catherine est tiraillée. Le moins qu’on puisse dire est que Patrice ne la fait plus rêver, frémir, exulter. Par contre, dès qu’elle entrevoit son collègue Pierre, une colonie de papillons s’agite dans son ventre. Mais elle est mariée. Mais elle ne veut pas faire souffrir Patrice. Pourra-t-elle résister? D’autant que Pierre n’est pas insensible à son charme.

Trois femmes. Trois configurations amoureuses. Et si l’union faisait la force? Et si chacune pouvait apporter son aide aux autres pour débloquer la situation? Mais pour cela, il faut commencer par la base : communiquer et non tout garder pour soi.

Un roman feel-good

Les éditions du Cherche-midi publient deux titres de Sonia Dagotor cette année : Sortez-moi de là et Les gens qui s’aiment finissent toujours par se retrouver. Deux romans feel-good, pétillants, rafraichissants, avec des personnages au caractère bien tranché. Si vous cherchez une lecture légère pour l’été, pour vous divertir sans vous prendre la tête, tout en suivant les épopées de personnages attachants, ce roman est fait pour vous!

Livre pour enfant : On va où?, Cécile Serres

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Un album sans texte , très joliment illustré, sur l’exode des hommes mais aussi des animaux.

Une double histoire d’exode

C’est une double histoire d’exode que nous offre Cécile Serres. Dans ce livre à double entrée, entièrement composé de superbes dessins crayonnés, l’enfant reconstitue le parcours d’un jeune garçon obligé de fuir son pays en guerre : déracinement, départ avec de maigres bagages sur des routes interminables, traversée en rafiot sur une mer hostile, où va-t-il?

En prenant le livre dans l’autre sens, l’enfant découvre le sort des ours blancs sous l’effet du réchauffement climatique et de la fonte de la banquise : jusqu’où les ours vont-ils dériver?

Un album sans texte

L’intérêt de l’album sans texte est de permettre à l’enfant de développer son langage, de construire des phrases à partir des images contemplées, de développer son sens de l’observation et de compréhension des enchainements. Mais aussi de partager avec l’adulte son interprétation des illustrations. Ce procédé requiert une participation plus active de l’enfant que celui des albums illustrés avec des textes.

Ici, les magnifiques illustrations entrainent l’enfant et les personnages sur le chemin de l’exode d’un ours et d’un petit garçon. Leurs chemins finiront-il par se croiser?

Un très beau livre, sur un sujet d’actualité.

Informations pratiques

On va où? Cécile Serres – éditions Cipango – 40 pages – 17€

Wanted Louise, Marion Muller-Colard

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Un roman à suspense en même temps que le portrait d’une infinie sensibilité de femmes fortes. Une écriture remarquable au service d’un sujet superbement traité : la complexité du sentiment maternel. Vous l’aurez compris, ce roman est magnifique !

Disparition inexpliquée

Chris, romancière, se retrouve du jour au lendemain sans nouvelles de sa fille, Louise. La jeune femme a en effet disparu sans explications, laissant derrière elle un conjoint désemparé et deux enfants de deux et six ans. Comment une mère peut-elle abandonner ses enfants ? Quels sont les motifs de son départ ? Tout aussi étrange, le peu d’empressement que met Chris à chercher sa fille.

Tandis que Louise disparait, une vieille femme d’origine polonaise apparait dans la vie de Chris : Ludmila. Sachant que Chris est romancière, Ludmila a tenu à lui confier son histoire, pour qu’elle la couche sur le papier. Au fil des confidences de Ludmila, laquelle a été enrôlée très jeune dans la résistance polonaise par sa mère lors de la deuxième guerre mondiale, Chris ne peut qu’être frappée par l’écho qu’elle trouve à sa propre histoire. Comme si Ludmila lui tendait un miroir. Comme si dans le reflet des mots de la vieille femme se dessinaient ses propres maux.

Et si la clef de la disparition de Louise se trouvait dans l’histoire de Ludmila ?

Une écriture magnifique

Marion Muller Colard, l’auteure du Jour de la Durance, nous offre ici un deuxième roman d’une grande beauté, tant au niveau du style, que du traitement du sujet ou de la construction. J’ai été subjuguée par la dentelle de ses mots, par cette capacité rare à exprimer au plus juste les émotions qui traversent ses personnages. Outre son talent à maintenir la tension constante, à embarquer le lecteur dans son intrigue et à ne plus le lâcher, elle analyse ici avec finesse l’ambivalence des sentiments maternels. Entre ce que la société attend d’une mère et ce qu’une mère parvient à donner, à exprimer à son enfant, il y a parfois un fossé important. Fossé dont on parle peu, par honte, par culpabilité. L’amour maternel est-il inné ou acquis ? Est-il donné à chacun d’exprimer facilement ses sentiments ? Un sujet tabou traité sans pathos ici et avec une grande sincérité.

A lire absolument !

Est-ce autre chose, de devenir mère, que de décloisonner en soi ce qui nous sépare du règne animal ou il n’est pas tant question d’amour que de contact physique? (…) Il existe des femmes qui tiennent trop fort à autre chose pour se laisser prendre par les retournements de la maternité.

Informations pratiques

Wanted Louise, Marion Muller-Colard – éditions Gallimard, collection Sygne, mars 2020 – 224 pages – 17€