Filles de la mer, Mary Lynn Bracht

filles de la mer Mary Lynn Bracht Pocket

©Karine Fléjo photographie

Un roman magnifique, bouleversant, inspiré de faits historiques réels : le sort des « femmes de réconfort », ces jeunes femmes raflées par l’armée impériale japonaise pour servir d’esclaves sexuelles en Corée, Chine et Asie du sud-est pendant la guerre d’Asie-Pacifique. Un hommage à ces femmes aux vies volées. Un devoir de mémoire.

L’esclavage sexuel pendant la guerre d’Asie-Pacifique

Nous sommes en 1943 en Corée, sous l’occupation japonaise. Dans cette société patriarcale, Hana a la chance de jouir d’une certaine indépendance. En effet, comme sa mère, Hana est une haenyeo de l’île de Jeju, autrement dit une plongeuse. Avec un simple masque, sans oxygène, elle plonge dans les profondeurs marines en quête de fruits de mer, oursins et ormeaux. De quoi assurer sa subsistance. Sa sœur Emi, plus jeune qu’elle, n’a pas encore été initiée à cette discipline et l’attend lors de ces plongées sur le rivage.

Mais un jour, Hana aperçoit un soldat japonais qui avance dangereusement vers l’endroit de la plage où joue Emi. N’écoutant que son courage, elle nage le plus rapidement possible vers Emi et la cache sous un piton rocheux. Si Emi est épargnée, le soldat aperçoit hélas Hana et l’embarque avec lui.

C’est alors le début pour Hana d’une vie d’une extrême violence, celle réservée aux « femmes de réconfort », ces esclaves sexuelles des soldats japonais. Installée dans un bordel de réconfort, battue et violée au quotidien, l’espoir de retrouver sa famille après la guerre la tient cependant en vie. Mais survivra-t-elle jusque-là ?

En parallèle, nous suivons Emi, soixante-ans plus tard, en 2011. De son enfance elle ne parle guère à ses enfants. Mais n’oublie pas, écrasée de culpabilité que sa sœur se soit sacrifiée pour lui sauver la vie. Qu’est devenue Hana ? Est-elle toujours en vie ? Tous les ans, elle se rend aux manifestations organisées pour réclamer la justice et la reconnaissance par le gouvernement japonais de ce crime de guerre commis sur des milliers de femmes, dont Hana. Dans la foule, elle scrute chaque visage dans l’espoir d’y reconnaître sa sœur. Finiront-elles par se retrouver ? Emi trouvera-t-elle enfin la paix de l’âme ?

Un devoir de mémoire

C’est une épopée romanesque d’une intensité émotionnelle rare que nous offre Mary Lynn Bracht dans ce premier roman. Un roman envoûtant, bouleversant, qui tient le lecteur en haleine de la première à la dernière page, sensible au sort de ces femmes magnifiques de courage et d’humanité. Désireux de voler à leur secours.

Un très bel hommage à ces femmes dont le gouvernement japonais, jusqu’au début des années 2010, a nié l’existence et auxquelles, jusque 2015, il avait donc refusé la moindre réparation. Ce sont ainsi plusieurs dizaines de milliers de femmes qui ont été raflées pour satisfaire les besoins sexuels des soldats de l’armée impériale japonaise entre 1931 et 1945. Des femmes détruites physiquement et psychologiquement, qui, pour les survivantes, n’ont pas trouvé de réconfort ni d’apaisement après la guerre. Trop d’humiliation pour leurs familles patriarcales, trop de tabous autour de la chasteté et du viol, elles ont été contraintes de se taire ou de s’enfuir loin des leurs. Par honte. Par incompréhension. Maltraitées une seconde fois dans leur jeune vie. Seule une quarantaine d’entre elles vivent encore…

Le roman de Mary Lynn Bracht est donc essentiel. Pour faire connaître ce pan de l’Histoire. Pour ne pas oublier. Et éviter à cet horrible passé de se répéter.

A lire ABSOLUMENT !

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Les dix vœux d’Alfréd, Maude Mihami

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©Karine Fléjo photographie

Une relation magnifique entre un grand-père et son petit-fils

Alfréd, ne pas oublier l’accent, est un petit garçon âgé de neuf ans qui vit dans le village de Camboudin en Bretagne, avec sa mère Agnès et son grand-père Alfred. Un grand-père dont il partage le prénom, l’accent en moins, et le jour de naissance. Ainsi et surtout que des trésors d’affection.

C’est d’ailleurs à son vénérable papi qu’Alfréd se confie. Pour ses dix ans, il a un grand projet : parvenir à exaucer dix vœux qui lui sont chers, afin de devenir quelqu’un de bien. Il a d’ailleurs rédigé une liste à cet effet, un peu comme une lettre au père Noël. Et d’évoquer avec son papi certains de ces vœux, comme rencontrer un vrai cow-boy, boire un verre de la boisson locale « la trouspignôle », chanter seul sur scène à la fête de l’école, conduire un tracteur ou encore rencontrer un écrivain. Il y a aussi des vœux plus intimes, qu’il tient à garder secrets. Pour le moment. Parmi ces derniers, celui de passer une journée complice avec sa maman.

Car sa maman n’est pas comme les autres. Elle a l’alcool dans le sang, surtout depuis qu’elle a perdu sa propre mère, et que le père de l’enfant l’a quittée. Elle fume comme un pompier, râle tout le temps et ne quitte pas sa bouteille. Alors de là à être en mesure de s’occuper correctement de son fils… heureusement, Alfréd peut compter sur son papi et sur les habitants du village pour l’entourer. Mais sa maman ne lui manque pas moins.

Enfin, son dernier vœu s’adresse à son grand-père. Ce vieil homme bourru au grand-cœur se laissera-t-il attendrir par la surprise que son petit-fils lui réserve ?

Un roman empli de tendresse

Les dix vœux d’Alfred est un roman aux personnages cocasses, tous attachants à leur manière, avec des caractères et des personnalités bien marquées. Mais surtout, c’est un roman empli de tendresse, d’affection. Celui d’êtres cabossés par la vie, parfois rudes en apparence, mais avec un cœur gros comme un océan. On suit la quête du petit garçon avec émotion, ses déceptions et ses joies, en espérant que ses dix vœux seront exaucés.

Le seul petit bémol de ce livre est pour moi non le fond, car l’histoire est très belle, mais la forme. Je ne suis pas très fan de ce genre d’écriture avec un langage très familier, voire le recours à l’argot breton, même si certes cela entre dans le contexte de ce petit village. Une lecture agréable, donc, mais qui ne m’a pas totalement séduite.

 

Citation du jour

Prendre son temps est un moyen de ne pas le perdre, et nous accorde de vivre l’instant présent de manière à le capter pleinement et le stocker dans sa mémoire comme un écureuil le ferait pour ses provisions hivernales, les savourant dans la durée et les transfigurant en souvenir fécond.

Michel Simonet – Une rose et un balai (Pocket éditions)

une rose et un balai Michel Simonet

©Karine Fléjo photographie

 

 

Le manuscrit inachevé, Franck Thilliez (Pocket)

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Franck Thilliez et son roman – ©Karine Fléjo photographie

Quand le maître du thriller, Franck Thilliez, évoque l’histoire d’une reine du thriller dont la fille a disparu, cela donne une mise en abyme aussi fascinante que machiavélique.

Une enquête sans corps et un cadavre sans visage

Nous sommes sur la côte d’Opale chère à l’auteur, là où Léane Morgan, reine du thriller, connue sous le pseudonyme d’Enaël Minaure, a établi sa résidence d’écriture. Jusqu’à la disparition tragique de sa fille Sarah, quatre ans plus tôt. L’enquête n’a jamais permis de déterminer ce qui est arrivé à la jeune joggeuse, pas plus que de retrouver son corps. Certes, un serial-killer a été mis sous les verrous et revendique le meurtre de Sarah au même titre que celui de ses précédentes victimes, mais il ne donne ni le mobile, ni le lieu où serait caché le cadavre. Léane et son mari Jullian ont géré chacun ce drame à leur manière. Léane, en s’investissant à corps perdu dans l’écriture. Son mari, quant à lui, en mettant toute son énergie à mener sa propre enquête.

Une épreuve qui a fait exploser leur couple. Installée à Paris, au calme, Léane rédige son nouveau thriller, Le manuscrit inachevé, tandis que son mari s’épuise dans la quête de la vérité près de Berck. Jusqu’au jour où elle reçoit un appel de l’hôpital : Jullian a été agressé et est devenu amnésique. Elle se rend aussitôt à son chevet : son agression a-t-elle un lien avec son enquête sur la mort de Sarah ?

En parallèle, une autre enquête est menée, à priori sans aucun lien avec la première, à des centaines de kilomètres de là : Vic et Vadim, deux policiers de Grenoble, découvrent un cadavre sans visage dans le coffre d’une voiture volée. Quel est donc ce psychopathe qui mutile les corps ainsi ?

Enquêtes sans aucun rapport ? Le talent de Franck Thilliez est justement de relier avec subtilité des éléments à priori étrangers, de semer très judicieusement des indices, pour transformer le lecteur lui-même en enquêteur. Au lecteur d’identifier les liens, afin de ne pas laisser le mystère, à l’image du manuscrit, inachevé.

Un thriller au suspens implacable et machiavélique à souhait

L’angle sous lequel Franck Thilliez aborde ce roman, Le manuscrit inachevé, est absolument original : une succession de mises en abyme, comme autant de poupées russes. La vie de Léane est digne des romans qu’elle écrit. Le drame de la disparition de sa fille, l’agression de son mari, l’homme séquestré qu’elle trouve dans le fort, sont autant de rebondissements qui auraient pu naître de sa plume. Sauf qu’il s’agit de la réalité et non d’une fiction. Une mise en abyme renforcée par le prologue : le roman que le lecteur tient entre les mains est en effet le manuscrit inachevé d’un auteur de thriller, trouvé par son fils dans son grenier à son décès. So titre? Le manuscrit inachevé. Tiens, tiens…

Si imaginer une telle histoire, truffée de rebondissements, avec une construction sans faille, un rythme soutenu, une tension croissante, des indices distillés à point nommé et une fin impossible à anticiper, dut être indiciblement complexe à imaginer et à mettre en place pour Franck Thilliez, sa lecture est d’une fluidité parfaite. Les chapitres courts s’enchaînent, tandis que le lecteur devient le prisonnier consentant d’une lecture diablement addictive. Ne vous laissez pas impressionner par les 600 pages, arrivé à la fin vous en redemanderez!

Un excellent thriller.

Citation du jour

Je remarque que la lenteur, qui n’est pour moi rien d’autre que le rythme fondamental de l’humanité, est devenue un luxe paradoxalement nécessaire et vital par les temps qui courent, qui nous entraînent plutôt qu’ils ne nous portent. On perd en teneur ce que l’on gagne ne vitesse, et cette vitesse que l’on atteint semble actuellement beaucoup plus intéressante que la direction que l’on prend. Pourtant, le cheminement compte tout autant que la destination, et la méthode que la formule finale.

Michel Simonet – Une rose et un balai – Pocket éditions

une rose et un balai Michel Simonet

©Karine Fléjo photographie

 

Rencontre avec Franck Thilliez : « Pour moi, l’écriture d’un roman, c’est comme un Vendée Globe »

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Ce jeudi 20 juin, les éditions Pocket organisaient une rencontre exceptionnelle avec le talentueux Franck Thilliez, sur les lieux de son nouveau roman paru chez Pocket: Le manuscrit inachevé. Rendez-vous pris au Touquet-Paris-Plage, pour une journée inoubliable avec le maître du thriller français.

Un roman dense comme Le manuscrit inachevé demande combien de temps de préparation, d’écriture ?

En général mes romans sortent au mois de mai et je les ai terminés au mois d’octobre/novembre précédent. Donc à partir du mois de novembre, sans repartir directement dans l’écriture, je réfléchis à ce que sera le prochain,  comment vont évoluer les personnages. Et après, il y a une partie recherche et documentation, je creuse le sujet, c’est une période qui dure six mois. Puis au bout de six mois, quand j’ai mon histoire en tête, je commence à écrire.

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Et lorsque la phase d’écriture commence, avez-vous en tête très précisément les diverses étapes de votre roman, savez-vous exactement quelle sera la destination finale ou cela s’élabore-t-il au fil de l’écriture ?

C’est un peu comme un Vendée globe. C’est-à-dire que vous savez que vous allez d’un point à l’autre, en connaissant les étapes, en sachant qu’à tel endroit cela va être compliqué,. Donc j’ai un peu cette vision là de mon histoire.Parfois les vents me poussent un peu en dehors de la route prévue, mais j’essaye toujours de revenir au chemin initial parce que j’ai un cap en tête à garder.

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En amont, lors de la phase de préparation de votre roman, faites-vous des fiches sur vos personnages, ou avez-vous tous en tête ?

J’utilise en fait un logiciel,  cela s’appelle le Mind Mapping. Au lieu d’avoir ma documentation dispersée partout, de perdre du temps à la retrouver, j’ai toute ma documentation répertoriée dans ce logiciel sous forme d’arborescence. Cela permet de représenter visuellement le chemin de la pensée. J’y mets mes personnages, mes lieux, mes idées et cela crée des arborescences. Comme j’écris des choses très complexes et très documentées, cela m’est très utile. Cela me prend du temps mais me permet ensuite d’avancer plus vite dans la phase d’écriture et de ne pas bloquer ou de ne pas avoir le syndrome de la page blanche.

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Quand vous écrivez, vous rédiger toute la journée, ou vous arrivez à complètement couper de votre roman et à faire autre chose ? Car quand on vous lit, les histoires sont tellement denses, tellement intenses, tellement complexes, qu’on se demande comment vous arrivez à vous en extraire ?

J’écris en journée, mais  pas beaucoup d’heures chaque jour. Car l’écriture est très étalée dans le temps. Après, cela ne me pose aucun problème de passer à autre chose dans la journée. La preuve, je suis avec vous aujourd’hui alors que je suis en phase d’écriture.

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Lisez-vous d’autres auteurs de thrillers contemporains? Ce-faisant avez-vous peur d’être influencé ? 

Dans mon dernier roman, Lucas, il est question d’intelligence artificielle. Alors je vois Bernard Minier, six mois avant que mon roman ne sorte,  on discute de ce que chacun écrit et là Bernard Minier me dit qu’il écrit un roman sur l’intelligence artificielle. Et moi aussi. Cela nous a fait peur, mais heureusement nos livres n’ont absolument rien à voir, l’approche est très différente. Mais d’une manière générale, non, je n’ai pas peur d’être influencé.

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Glissez Agnès Martin-Lugand dans votre poche!

à la lumière du petit matin de Agnès Martin Lugand chez Pocket

Points forts :

  • Des personnages indiciblement attachants
  • Une analyse très fine de la psychologie des personnages
  • Un talent narratif indéniable
  • Un suspense magistralement entretenu

Peut-on être heureux quand on se ment à soi-même ? Ou quand une épreuve vous conduit à faire le point et à vous recentrer sur vos besoins et vos priorités. Un roman touchant, viscéralement humain et… addictif !

Hortense est une jeune femme bientôt quadra, en apparence épanouie. Elle exerce avec passion son métier de professeur de danse, dans une école parisienne qu’elle gère avec Bertille et Sandro. Et aime tout aussi passionnément Aymeric. Sa vie semble donc être un ballet parfaitement aérien. Jusqu’au jour où, faute d’avoir écouté les signaux de détresse de son corps, elle se blesse gravement à la cheville.

Une pause s’impose. Pendant deux mois, elle doit tirer sa révérence.

Cette convalescence l’oblige alors à se regarder en face : depuis le décès de ses parents, quels choix de vie a-t-elle fait ? A-t-elle d’ailleurs vraiment choisi, ou s’est-elle passivement contentée d’aller là où on l’attendait, tant professionnellement que personnellement ? Certes, la danse est sa passion, mais les choix que Bertille et Sandro veulent prendre pour faire évoluer l’école correspondent-ils à sa vision de l’enseignement ? Par ailleurs, elle éprouve une attirance folle envers Aymeric, ne vit que pour les moments qu’ils passent ensemble. Mais justement, ces rares moments lui suffisent-ils ? Etre depuis trois ans la maitresse d’un homme marié et père de famille, être en permanence dans l’attente, dans le manque, a-t-il un sens ? Est-ce sa conception de l’amour ?

Elle décide de prendre un peu de distance et part dans la bastide provençale héritée de ses parents. Histoire de mettre un (grand) écart entre les tourbillons de sa vie parisienne et elle-même. Histoire d’émerger de la chorégraphie du chaos qu’interprète sa vie actuelle.

Une fois encore, force est de constater qu’Agnès Martin-Lugand excelle à explorer l’âme humaine, à décrire des situations et des personnages à ce point justes, que le lecteur vit l’histoire plus qu’il ne la lit. Elle nous interroge sur nos choix de vie, nos priorités, nos besoins, lesquels sont souvent révélés à l’occasion d’un drame : sommes-nous acteur ou spectateur de notre existence ? Peut-on durablement se mentir sans passer à côté de sa vie ? Avec beaucoup de sensibilité, de grâce, elle nous invite à interpréter le ballet de notre vie et non à nous glisser dans les pas des autres. Un roman addictif, qui vous prend en otage dès les premières lignes et ne vous délivre qu’à la dernière page.