Instagrammable, Eliette Abécassis

instagram

Un roman incisif, une analyse brillante de cette nouvelle génération accro aux réseaux sociaux. Et victime de leur potentielle violence.

Une génération accro aux réseaux sociaux

Sacha, lycéenne, se perçoit comme une fille terriblement banale et envie en secret l’aura de Jade, influenceuse suivie par des milliers de personnes sur Instagram, Tik Tok et autres réseaux sociaux du web. Jade à la chevelure toujours parfaitement lissée. Jade au maquillage impeccable. Jade aux tenues si tendance obtenues grâce à ses partenariats avec de grandes marques. Jade, un idéal inaccessible, hormis du bout de son pouce, quand Sacha fait défiler les photos de l’influenceuse et ses stories sur son smartphone.

Son smartphone est devenu un prolongement d’elle-même, comme la majorité des adolescents de sa génération, ceux nés au début des années 2000. « Sacha dort le téléphone sur le cœur, se lève le portable à la main, le pose sur le lavabo lorsqu’elle se lave, déjeune le portable sur les genoux, marche la tête penchée, le dos vouté, travaille en répondant à ses sms (…) Son seul intérêt, son point d’ancrage, son oxygène, sa nourriture spirituelle, son univers : c’est son téléphone. »

Mais derrière cette petite lucarne, ce n’est pas qu’un monde de strass et paillettes. Ces réseaux sociaux permettent une exposition inédite de l’intimité, un déferlement de violence sous couvert de pseudos avec la divulgation d’informations intimes contre le gré des concernés. Sacha va le découvrir à ses dépens.

Une nouvelle forme de violence

J’adore la plume d’Eliette Abécassis, l’acuité de ses réflexions, la pertinence de ses analyses, la sensibilité de son écriture. Après Nos rendez-vous (chronique ICI), j’attendais avec impatience son nouveau roman : Instagrammable, paru chez Grasset. Et une fois encore, l’auteure fait mouche. Elle se saisit d’un sujet très contemporain et nous plonge dans le quotidien d’une adolescente qui ne vit que par et pour les réseaux sociaux. Une ado qui, comme ses camarades, est devenue un pur produit marketing dont les désirs, les sentiments, sont un marché. Dont l’esprit lui-même est marché. Vendue à un monde virtuel. C’est à la fois terrifiant de constater cette évolution du monde, où la frontière entre privé et public se dissout, où cachés derrière leur écran certains s’adonnent à un déferlement de violence inouï, humilient, harcèlent au risque de briser des vies. Et rassurant, car même accros à leur smartphone, certains ados comme Sacha ont encore le recul nécessaire pour se mettre à distance quand les choses dérapent, pour reprendre pied dans le réel.

Eliette Abecassis réussit le pari de traiter un sujet d’actualité sans verser dans la caricature ni le jugement bienpensant d’une adulte sur ces ados. Un roman brillant. Passionnant. Juste.

Informations pratiques

Instagrammable, Eliette Abécassis – éditions Grasset, mars 2021 – 180 pages – 17€

L’enfant des camps, Francine Christophe et Pierre Marlière

l'enfant des camps

Le récit bouleversant de Francine Christophe, rescapée des camps de concentration. Un témoignage sur ce dont l’homme est capable de pire comme de meilleur. A lire ABSOLUMENT.

Déportation à Bergen-Belsen

Francine Christophe et sa maman, de confession israélite, fuyaient en train en juillet 42, pour trouver refuge chez un oncle près de Grenoble, quand elles ont été arrêtées. Francine n’est alors âgée que de 8 ans ½. Son père est prisonnier de guerre. Commence alors pour la fillette et sa mère un long cauchemar. Emprisonnées à Angoulême, elles sont ensuite envoyées dans un camp près de Poitiers. La peur, la puanteur, la faim, l’insalubrité, la promiscuité avec des hordes de rats les attendent. Une étape terrible avant un nouveau départ dans des wagons à bestiaux, entassés debout les uns contre les autres, sans eau, sans pouvoir s’asseoir ni aller aux toilettes des heures et des heures durant. Direction Drancy cette fois, puis le camp de Pithiviers, avant un nouveau départ pour Beaune-la-Rolande cette fois. Francine s’agrippe à sa mère, son repère, son pilier, sa raison de vivre. « La séparation était notre hantise. Je sais que je n’aurais jamais survécu sans Maman. Elle était tout pour moi, tout ce qui me restait dans ce monde de haine. »

Un an et dix mois passent ainsi. Jusqu’au jour où elles apprennent qu’elles font partie des prisonniers sélectionnés pour une déportation au camp de Bergen-Belsen. Francine a alors tout juste dix ans. Il leur faut alors survivre à l’humiliation, la déshumanisation, le froid, la faim. L’enfer.

Un témoignage essentiel et digne

Francine Christophe a quitté l’enfer des camps de concentration depuis 75 ans. Avec beaucoup de courage, de dignité, elle met ici des mots sur ce qu’elle et sa mère ont vécu, vu. Ce à quoi elles ont survécu. Dans L’enfant des camps, paru aux éditions Grasset, elle raconte la mort, la déshumanisation, la terreur, les cadavres entassés. La faim, l’horreur. Mais elle évoque aussi les miracles de la vie : comme ce bébé qui a pu voir le jour en cachette des nazis au sein du camp et a survécu à la déportation, ces chansons qu’elle a entonnées accompagnée au piano par sa maman au camp de Beaune-la Rolande, la force surhumaine que leur procure l’amour qui les lie (Francine et sa maman) et leur permet de surmonter leurs inhumaines conditions de vie.

Alors certes, Francine a survécu. Mais les blessures aussi.

« Le camp s’est installé en nous, les survivants. Il est là, on reste dedans toute sa vie, on pense à lui chaque jour. Il suffit d’un bruit, d’une parole, d’n nom, d’une histoire, pour qu’on saute à pieds joints parmi les barbelés et les miradors. »

Parce qu’on ne guérit pas de pareilles horreurs.

« La guerre s’est installée en nous, laissant dans son sillage une mémoire douloureuse, des lieux et des noms, qui ont pour nous une couleur différente, teintés de tragique et de souffrance. On dit que le temps guérit toutes les blessures, qu’un jour où l’autre, on finit par oublier. Ce n’est pas vrai, certaines plaies ne cicatrisent jamais. Je suis et resterai marquée par ce que j’ai vécu. Rien ne pourra panser le passé qui fut le mien. »

Un témoignage essentiel. Un devoir de mémoire. A lire absolument. Pour ne pas oublier. Pour ne pas laisser l’Histoire se répéter.

Informations pratiques

L’enfant des camps, Francine Christophe et Pierre Marlière – éditions Grasset, janvier 2021 – témoignage – 118 pages – 12,90€

Femmes en colère, Mathieu Menegaux

Femmes en colère

Plongée dans la salle de délibération d’un jury de cour d’assises. Peut-on se faire justice soi-même, faute de pouvoir faire confiance à la justice des hommes ?

Une victime coupable

Nous sommes dans une salle de délibération de la cour d’assise de Rennes. Dans la pièce, six jurés, deux assesseurs et le président. Ils doivent se prononcer sur l’affaire Mathilde Collignon. Cette femme a agressé deux hommes qu’elle présente comme étant ses bourreaux. Elle comparait aujourd’hui, accusée d’actes de barbarie à leur endroit, tandis qu’eux se présentent libres. 

Divorcée, mère de deux petites filles, Mathilde nous donne sa version des faits, partage avec nous son ressenti, sa colère, ses regrets. Tandis qu’à quelques pas de là, les membres du jury prennent tour à tour la parole : la considèrent-ils comme coupable ou victime ? Ou les deux ?

Alors que ces différentes voix évoquent l’affaire, le lecteur sent ses certitudes vaciller : qu’aurait-il voté s’il avait été juré ?

Se faire justice soi-même : de la légitime défense ?

Mathieu Menegaux a l’art de se saisir de faits de société et de poser les bonnes questions. De faire voler les évidences en éclat, d’interpeler, de bousculer. Avec Femmes en colère, il nous immerge au cœur des délibérations d’un jury de cour d’assises. Même si nous ne sommes pas dans l’affaire Jacqueline Sauvage, qui a tant défrayé la chronique, je n’ai pas pu m’empêcher de faire le parallèle. Dans les deux cas (l’affaire Sauvage et l’affaire Collignon), les femmes agressées se sont fait justice elles-mêmes. Elles étaient intimement convaincues que la justice ne les protégerait pas de leur(s) agresseur(s) ou ne le(s) punirait pas. Du moins pas à la hauteur de ce qu’elles ont subi. Alors elles ont agi. Les victimes sont devenues coupables d’actes de vengeance. Coupables ou était-ce une forme de légitime défense ? Là est le cœur du débat.

Avec beaucoup de finesse, Mathieu Menegaux nous interroge. Quel verdict aurions-nous prononcé ? Nous serions-nous révoltés contre cette façon de procéder digne du Far West, où chacun se substitue à la justice des hommes et règle ses comptes ? Ou aurions-nous invoqué la légitime défense, même si la vengeance n’a pas été simultanée mais préparée à froid ?

Et si nous avions été non pas juré mais victime de violences à la place de Mathilde ? Nous serions -nous résignés face à l’injustice de la justice, laquelle est une justice faite par les hommes pour les hommes ? Pouvons-nous affirmer que nous aurions muselé toute velléité d’en découdre ? Voilà qui malmène nos consciences, bouscule l’ordre établi. Et c’est notamment ce qui me plait tellement chez cet auteur : ce regard aiguisé qu’il porte sur notre société, sur ses contradictions. Et donc sur les nôtres.

Informations pratiques

Femmes en colère, Mathieu Menegaux – éditions Grasset, mars 2021 – 198 pages – 17€

Autres romans chroniqués de l’auteur

Retrouvez en cliquant sur leur titre les billets consacrés à d’autres ouvrages de l’auteur :

Ce qui plaisait à Blanche, Jean-Paul Enthoven

Ce qui plaisait à Blanche
Copyright Karine Fléjo

Un roman d’amour et de libertinage, ainsi qu’un bel hommage à Aragon.

Une femme d’un magnétisme imparable

Quand Blanche de N. apparaît, veuve riche et lettrée, tous les regards convergent vers elle. Chacun retient sa respiration. Fasciné. Hypnotisé. Et ce soir-là à Capri, le narrateur ne fait pas exception. Quinquagénaire, nomade sentimental, il a jusqu’alors toujours tenu lamour à distance. Le plaisir oui. L’engagement non. Pourtant, Blanche va bouleverser tous ses repères, le faire sortir de sa zone de confort, bousculer ses préjugés sur l’amour.

Car Blanche a ce don de percevoir les failles de l’Autre avec une acuité extraordinaire, d’en jouer en virtuose, de s’en saisir pour asseoir sa force. La solitude profonde et intérieure du narrateur ne lui échappe pas. Une proie idéale sur laquelle elle va se jeter sans attendre. Avant de la jeter.

« Ces êtres sont redoutables car ils vont nous gouverner avant même d’avoir pris la peine de le vouloir. Leurs mots, leurs gestes, leurs pensées, leurs actes vont pincer notre sensibilité avec un doigté si habile, que nous les regarderons, malgré les douleurs qu’ils nous infligent, et bien qu’ils nous aient rendus étrangers à nous-mêmes, comme les meilleurs interprètes de ce que nous sommes en secret. »

Jusqu’où peut-on aller par amour, ou plus exactement, par besoin d’être aimé? Qu’est-on prêt à accepter pour entretenir l’illusion d’être compris?

Amours toxiques

L’amour, thème fétiche de la plume de Jean-Paul Enthoven, est vu ici sous son angle toxique. Dans Ce qui plaisait à Blanche, paru aux éditions Grasset, l’auteur se penche sur ces amours qui conduisent l’Autre à vivre sur des montagnes russes, passant de l’euphorie au désespoir, acceptant l’inacceptable par peur de perdre l’être aimé. Quitte à se perdre soi-même, à négliger ses besoins, à ignorer ses envies. A devenir un autre. Un étranger.

Un roman à l’écriture merveilleuse, ciselée, qui m’a cependant semblé long par moment. On cerne assez vite Blanche, son pouvoir de destruction, et quand on découvre ce qui lui plait, la tension narrative retombe un peu… Un sentiment mitigé donc.

Une relation sulfureuse, libertine, tumultueuse et un hommage au chantre de l’amour qu’était Aragon.

Informations pratiques

Ce qui plaisait à Blanche, Jean-Paul Enthoven – Editions Grasset, 2020 – 320 pages- 22€

Rencontre avec Grégoire Delacourt

« J’ai voulu écrire un roman sur la souffrance des gens »

Delacourt Grasset
©Karine Fléjo photographie

Ce mercredi 23 septembre, les éditions grasset organisaient un merveilleux petit déjeuner avec Grégoire Delacourt, dans le joli cadre des Deux Magots. Rencontre avec l’auteur du roman Un jour viendra couleur orange (éditions Grasset)

C’est un livre différent en ce sens qu’il est très engagé

Le changement, c’est notamment l’éditeur. Il y a eu plein de changements dans ma vie : je suis parti vivre à l’étranger, j’ai changé d’éditeur. Or on a une relation très intime avec son éditeur.  Une journaliste m’a dit : « Vous avez écrit en exil ». J’ai écrit plus loin et paradoxalement j’étais plus près. Le fait d’être loin a enlevé des pudeurs. Je me suis dit : « Prends des risques, va dans la violence du monde, dans la matière, dans la chair de la colère. »

Ce qui m’a le plus marquée dans ce nouveau roman, c’est la justesse de l’analyse psychologique, et ce, pour chaque personnage

J’ai rencontré chacun de mes personnages. Rencontré au sens de « laissé l’autre m’envahir ». Louise existe, c’est une infirmière en soin palliatifs que j’ai rencontrée par exemple.

Vous abordez la colère des gilets jaunes notamment. Vous êtes en plein dans l’actualité

Oui, mais ce n’est pas un roman sur les gilets jaunes, j’ai voulu écrire un roman sur la souffrance des gens. Je ne traite pas une actualité, je traite une permanence, la souffrance permanente des gens, ce qui me permet d’être dans l’immédiateté de l’époque.

Un jour viendra couleur orange
©Karine Fléjo photographie

Qu’est-ce qui vous a amené à l’écriture ?

J’ai commencé à écrire très tard, à 50 ans, parce que j’ai eu envie de dire à ces gens qu’ils ne sont pas seuls avec leur souffrance, qu’ils existent. Moi, les livres m’ont sauvé. J’ai découvert les livres, j’ai rêvé. Dans chaque livre, il y a une promesse de quelque chose de possible. A mon tour, j’ai envie d’écrire des histoires pour les gens qui souffrent.

Vous écrivez sur la souffrance mais sans verser dans le pathos

J’essaye mais c’est super dur. J’ai enlevé la musique. Je me suis dit : il ne faut pas que j’écrive la phrase de trop, le mot de trop. Les mots, il faut les retenir. J’écris puis ensuite j’enlève, c’est aussi le travail que je fais avec mon éditrice.

Delacourt Grégoire
©Karine Fléjo photographie

Comment travaillez-vous avec votre éditrice ?

J’aime bien écrire mon roman vite et le donner imparfait. Je ne suis pas du genre à passer des heures à regarder chaque phrase avant de l’adresser à l’éditrice. Puis avec l’éditrice on rentre dans la chair du texte, on enlève le gras, on modifie des choses. A partir du moment où on a une immense confiance en l’éditrice, c’est un travail merveilleux. J’adore faire cela.

Comment s’ébauche un roman ?

J’écris dans ma tête et ne commence à écrire sur le papier que quand j’ai terminé d’écrire le roman dans ma tête. Chaque jour, de 7h à 13h, du lundi au dimanche, pendant trois mois, j’écris. Je m’y consacre totalement.

Retrouvez la chronique que j’ai consacrée au roman de Grégoire Delacourt ICI

Rentrée littéraire : Un jour viendra couleur orange, Grégoire Delacourt

Un jour viendra couleur orange
©Karine Fléjo photographie

En cette rentrée littéraire, Grégoire Delacourt nous offre un roman viscéralement humain, véritable ode à l’enfance et au respect des différences. Et si l’amour sauvait de tout?

« On veut juste une vie juste »

Pierre travaillait comme opérateur dans une usine de production de papiers et cartons quand il a été brusquement licencié. Depuis, il n’a retrouvé qu’un poste de vigile à mi-temps à Auchan. Un maigre salaire qui s’ajoute à celui de sa femme Louise, infirmière en soins palliatifs, pour élever leur fils Geoffroy, âgé de 13 ans.

La colère que Pierre a contenue suite à son licenciement, à son impossibilité à être embauché ensuite à un salaire décent, à la naissance de ce fils différent qui lui fait peur, à la vie qui brise ses rêves un à un, sort enfin. Avec fracas. Cette colère trop longtemps contenue, muselée, bridée, trouve à s’exprimer avec d’autres compagnons d’infortune gilets jaunes sur les ronds-points. Leur slogan : « On veut juste une vie juste ».

Telle une petite rivière gonflée par les orages essuyés, la colère de Pierre devient un torrent fou. Quand il embarque son fils dans sa rage, l’exhorte à jeter un cocktail molotov sur le centre des impôts, c’est l’écart de trop. Louise, qui depuis sa naissance tente de protéger son fils des agressions du monde, qui l’enveloppe de douceur et tente par tous les moyens d’atténuer ses peurs paroxystiques, ne supporte pas la démesure qui s’empare de Pierre. De toute façon, dès l’instant où le petit s’est révélé différent, Pierre a cessé d’être un père pour Geoffroy et un mari pour elle.

Geoffroy qui se tape la tête contre les murs quand il a peur, qui ne ressent pas la douleur physique, qui parle comme un livre. Geoffroy dont le regard n’agrippe rien ni personne. Geoffroy que le moindre bruit effraie. Geoffroy, l’âme pure, l’esprit innocent, tête de turc de l’école et hantise de son père. Heureusement, outre le cocon délicat que lui offre Louise, Geoffroy a trouvé en une élève de 4ème, Djamila, une oasis de douceur, d’écoute et de tolérance. Djamila, l’être qui sait reconnaître en lui un garçon unique et précieux. Mais ce lien magique va lui aussi être soumis à la fureur des hommes.

Aragon avait-il raison de penser qu’un jour viendrait, couleur orange, …, une épaule nue où les gens s’aimeraient? L’homme, capable du pire, peut-il aussi être capable du meilleur? Et si l’amour savait de tout?

La force de l’amour

Avec un jour viendra couleur orange, Grégoire Delacourt nous offre un roman très rythmé, écrit dans une forme d’urgence, celle qu’il y a à retrouver une vie plus juste, plus apaisée. Plus aimante. A maintes reprises, je suis restée béate devant la puissance évocatrice du texte, devant la justesse des propos. A l’image de la colère qui s’empare de Pierre et emporte tout sur son passage, le texte de Grégoire Delacourt vous emporte coeur et âme, vous secoue, vous émeut, vous révolte. Et vous dépose sur une rive, à l’écart de la boue charriée par les flots, le sourire aux lèvres et les larmes aux yeux.

Grégoire Delacourt nous montre que l’homme ne naît pas de façon manichéenne du côté des bons ou des méchants. Les circonstances de la vie, l’ignorance, la peur de la différence font tantôt surgir sa part d’ombre, tantôt sa part de lumière. Il appartient donc à chacun d’être conscient de cette dualité en lui, et de tout faire pour que sa face lumineuse l’emporte. Pour faire l’amour, pas la guerre.

Un roman très engagé et viscéralement humain. A lire absolument!

Informations pratiques

Un jour viendra couleur orange, Grégoire Delacourt – éditions Grasset, août 2020 – 366 pages – 19,50€

Lettre d’amour sans le dire, Amanda Sthers

L’éveil d’un corps

Cela fait trois ans qu’Alice vit à Paris, répondant là au désir de sa fille et de son beau-fils de se rapprocher d’eux. Une ville dans laquelle elle ne trouve pas sa place, pas plus qu’elle ne l’a réellement trouvée dans la vie jusqu’ici. Quand sa fille lui annonce être enceinte, et donc qu’elle va être grand-mère, c’est un électrochoc : elle réalise combien le temps a passé et combien elle est passée à côté de sa vie.

« J’ai moins eu l’impression de vivre ma vie que d’avoir été vécue par elle. »

Jusqu’ici elle a exécuté les mouvements mécaniques de la vie, a fait ce qu’on attendait d’elle, sans se poser de questions. Fille mère à 16 ans, abandonnée par le père de son enfant, abusée par son père, répudiée par ce dernier lors de sa grossesse, malmenée par les hommes, elle a tenu debout, avec le sentiment prégnant de ne pas faire partie du mouvement de la vie, de subir les courants contraires. Quant à son corps, elle ne l’a jamais vraiment « habité », l’a juste considéré comme un moyen pour se déplacer, un réceptacle à nourriture, à plaisir parfois, aux coups hélas aussi. Que son corps puisse exister en soi ne lui a jamais effleuré l’esprit, n’a jamais fait partie de son éducation religieuse. Aussi, quand elle pousse ce jour-là la porte d’un salon de thé, dans lequel on lui propose un massage avec un homme japonais aux mains expertes, c’est une explosion de vie en elle. Ce massage sensuel, délicat, doux, agit comme un révélateur puissant : il sort ce corps anesthésié mais aussi ce cœur blessé de leur léthargie, la révèle à elle-même. Plus encore : il lui ouvre la porte d’un possible bonheur.

Les mains d’un masseur peuvent-elles guérir du chagrin? Osera-t-elle lui confier ces émotions qui la traversent? Parviendra-t-elle à lui exprimer son amour naissant?

Un roman très nippon dans l’âme

Ce roman épistolaire court est une ode au Japon, à l’épure nippone, en même temps qu’un hymne à l’amour. Quand l’héroïne décide d’écrire une lettre au masseur japonais, lettre dans laquelle elle dénude son âme, c’est une ode à la sensualité, à la tendresse, tout en pudeur, qu’elle lui interprète.

Amanda Sthers nous offre un superbe roman, d’une grande intensité émotionnelle, épuré comme un haïku, doux comme un air de shamisen, délicat comme une estampe. L’émotion à fleur de mots de ce texte saisit le lecteur aux tripes et fait de lui le témoin d’un éveil à la vie, d’une renaissance.

J’ai refermé ce livre émerveillée par la délicatesse de l’histoire, par la douce mélodie du texte. C’est beau comme un cerisier en fleur, subtil comme son parfum, aérien comme ses pétales.

Informations pratiques

Lettre d’amour sans le dire, Amanda Sthers – éditions Grasset, juin 2020 – 140 pages – 14,50€

Sébastien L. Chauzu : « La littérature est un excellent moyen pour approcher des personnages qu’on n’aurait pas envie de côtoyer »

Sébastien L. Chauzu

©Karine Fléjo photographie

Sébastien L. Chauzu est professeur dans un lycée du New Brunswick au Canada. « Modifié » est son premier roman, tout beau tout chaud, sorti chez Grasset début mars 2020. Rencontre avec l’auteur.

Comment vous est venue l’idée de ce roman ?

Je ne me suis pas réveillé un jour en me disant : « Ah oui, j’ai envie d’écrire sur un gamin qui est différent ». Ce sont plutôt des fils qui se sont mis en place. Mon personnage, qui s’appelle « Modifié », est un gamin différent des autres. Ce n’est pas un gamin en particulier, mais plusieurs gamins que j’ai pu observer en tant qu’enseignant. Les écoles au Canada sont des écoles inclusives, c’est-à-dire qu’on y accueille tous les élèves, y compris les élèves avec un handicap physique ou mental, les élèves autistes.

Ici la femme, nommée Martha, ne se montre pas très maternelle avec l’enfant, ni chaleureuse avec sa belle-fille

Non, j’ai volontairement choisi une femme qui ne rentre pas dans le cliché de la femme naturellement aimante et attentionnée envers l’enfant. Je trouve qu’il est important de jouer avec les clichés, de ne pas en avoir peur.

Modifié, éditions Grasset

©Karine Fléjo photographie

Quand vous avez commencé à écrire ce roman, est-ce que toute la trame de l’histoire était en place ?

Je suis admiratif des auteurs qui disent « J’ai pensé à tout mon roman, et en un jet, je l’ai écrit ». Je suis admiratif de cette méthode de travail et dans le même temps, je me dis que cette méthode empêche d’avoir des surprises. Or dans ma façon de travailler,  je suis surpris parfois, car je pars de plusieurs fils et découvre au fur et à mesure des tissages, des liens entre ces fils que je n’avais pas envisagés. C’est ce que je trouve intéressant.

Chaque lecteur s’approprie le roman

Pour certains, il s’agit d’un livre sur l’autisme, pour d’autres c’est un livre humoristique et pour d’autres enfin il s’agit d’une enquête policière. L’enquête policière n’est pas ce que j’ai voulu mettre en avant. L’enquête est juste un miroir pour faire comprendre des choses sur Martha, sur ce qu’elle aime, ce qui lui fait peur dans la vie. Quant au personnage de Modifié, au Canada, on peut voir les gamins comme cela évoluer librement. Ils commencent à travailler à partir 14 ans, à conduire à 16 ans. Ils ont plus de liberté, de marge de manœuvre qu’ici en France.

Sébastien L. Chauzu

©Karine Fléjo photographie

C’est un roman plein d’humour, qui flirte avec l’absurde, le burlesque

J’ai fait ma thèse sur L’absurde. Donc l’absurde, l’humour, c’est très important pour moi. C’est vraiment l’objectif que je cherche à atteindre : pas seulement regarder les choses mais avoir un léger décalage qui permet de rire des choses, de rire de soi. J’adore faire cela, je trouve que c’est un exercice délicat extrêmement intéressant.

Quels sont les auteurs qui vous ont inspiré dans ce côté burlesque ?

John Cheever par exemple, auteur américain qui a écrit des nouvelles dont  « The Swimmer ».  On l’appelait le Tchekhov des banlieues car il a cette capacité à observer le trivial et à prendre de la distance pour décrire ces situations avec une certaine tendresse et une certaine ironie. L’absurde, le rire, permettent de se rapprocher des gens.

Tout comme on se rapproche de vos personnages…

Mes personnages c’est pareil, oui : on n’a pas forcément envie de les connaitre,  de les côtoyer. Un gamin comme Modifié, si on le rencontre demain dans la rue, ce ne sera pas simple de parler avec lui. Un livre, ça permet d’installer un regard, une atmosphère, qui permet de se rapprocher  de personnages comme celui-là. Et la fois d’après, quand on va le rencontrer, on va repenser à toutes ces choses lues et cela va aider à briser la glace, à entrer dans son univers. Tous les personnages que je décris sont comme cela. Des personnages que je n’ai pas forcément envie de rencontrer, ou alors pour lesquels je sais qu’il me faudra beaucoup de temps pour les comprendre et commencer à les apprécier. Il y a des personnes que l’on rencontre de suite, on a les mêmes codes, immédiatement on partage tout. Il y a d’autres personnes avec lesquelles c’est plus difficile, cela demande plus d’effort. Et la littérature, je trouve, est un excellent moyen pour approcher des personnages qu’on n’aurait pas envie de côtoyer.

Martha et Allison sont en fait le même personnage, à deux stades différents de la vie?

Oui, Allison ne veut pas devenir comme Martha et Martha envie la liberté d’Allison de s’assumer telle qu’elle est. Etre capable de grandir, c’est accepter ce que l’on a été. Personnellement je ne me suis jamais senti aussi bien dans ma vie que quand j’ai accepté les échecs que j’ai pu avoir dans ma vie, quand j’ai admis que je ne peux plus revenir en arrière. Et le personnage d’Alison représente exactement ce que Martha n’a pas su être à une étape de sa vie. Et quand Martha se réconcilie avec Alison, elle se réconcilie avec elle-même, avec son passé. Je n’ai pas voulu de conflits de générations entre les personnages, mais un conflit de génération à l’intérieur de soi-même.

 

 

Le courage des autres, Hugo Boris

Le courage des autres par Hugo Boris

©Karine Fléjo photographie

Des portraits croqués sur le vif lors de trajets de métro. Des êtres comme vous et moi, avec leurs côtés émouvants, énervants, héroïques mais aussi lâches parfois. Un livre très original et vraiment touchant.

Radioscopie de l’être humain

Hugo Boris est âgé de vingt-sept ans et vient de décrocher avec succès sa ceinture noire de karaté. Un art martial qu’il pratique depuis dix ans suite à une agression à laquelle il a échappé de peu. De quoi désormais savoir se défendre en cas de besoin. Du moins le pense-t-il. Mais quand le lendemain de cet examen de karaté, il est témoin d’une agression dans le RER, sa ceinture noire ne lui est d’aucun secours. Tétanisé, il est en état de sidération. Si la veille sur le tatamis il simulait l’agressivité du combat, aujourd’hui la menace est réelle mais le combat absent. Il parvient seulement à tirer la sonnette d’alarme avant de fuir de la rame.

« La ceinture sonne maintenant comme un mensonge impardonnable, et cette imposture s’élargit brusquement, dans ma détresse, à tout ce qu’on m’a appris et que je ne sais pas faire. »

Ce qui aurait pu rester une impression fugace, un événement sans lendemain, s’inscrit au contraire chez l’auteur comme un traumatisme.

J’ai la maladie de la peur. Je suis devenu la proie de ce mot. Ma propre réaction me terrorise, me dévirilise, me tend mon reflet authentique (…) Si lâche, si friable.

Dès lors, à chaque fois qu’il prend les transports en commun, Hugo Boris se met à observer le comportement des autres voyageurs, à guetter s’il y a chez eux le courage qu’il n’a pas eu. Sur des bouts de papier, des coins de carnet, des tickets de métro, tout ce qui peut servir de support à des écrits, il prend des notes sur ce dont il est témoin : la beauté des échanges, le courage de certains, la tendresse de certaines situations, l’agressivité d’autres. Pendant 15 années, il va ainsi prendre la température de la société, brassée dans les métros et RER, bus et train, et se constituer un amas de notes, véritable herbier dont il décide de faire un livre : Le courage des autres.

Un livre touchant et sincère

C’est sous un angle très original que l’auteur aborde la question du courage. Original et authentique aussi. En effet, Hugo Boris ne se cache pas d’être peureux, et de regretter que sa ceinture noire de karaté ne lui ait au final pas donné davantage de confiance en lui ni d’outils pour se défendre. Il se met à nu, indiciblement touchant, et évoque ses peurs, son admiration pour ceux qui osent dire, faire,  agir quand la situation le nécessite. Il décrit aussi ce courage qu’il s’est découvert en devenant papa : quand il prend le RER avec son fils Gabriel âgé de quelques mois, il se sent invincible :

 » Ses 9 kilos font passer en moi une vigueur qui ne vient pas de moi. Je suis invincible quand je voyage avec Gabriel. Si quelqu’un le touche, je le tue. Je le sais et tout le monde le sait. En me permettant d’émettre ce tendre rayonnement de sécurité moi aussi (…), il me fait entrevoir quelques instants le doux confort de la force. »

Un livre qui parle de l’auteur mais aussi de vous et moi, de toutes ces personnes qui prennent les transports en commun. Ne vous est-il jamais arrivé de ne pas parler, ou de ne pas agir, tétanisé de peur? Si certainement. Comme Hugo Boris dans ce métro. Et si son expérience particulière nous touche, c’est par sa vocation universelle. L’humanité entière se retrouve dans ces voitures du métro, et montre tantôt ce qu’elle a de plus lumineux, tantôt ce qu’elle a de plus sombre. C’est cette peinture contrastée que nous offre avec beaucoup de sensibilité et d’authenticité Hugo Boris ici.

 

 

Les 4 livres incontournables de ce mois de février


Chaque semaine, je vous ai présenté trois à cinq livres dans des registres très divers, pour adultes comme pour enfants. Voici en quelques lignes ceux qui ont été mes coups de coeur de ce mois de février 2020. Et pour retrouver la chronique que j’ai consacrée à chaque livre, il vous suffit de cliquer sur son titre. C’est simple comme un clic! 😊

  • Otages, de Nina Bouraoui, aux éditions JC Lattès : Nina Bouraoui nous offre le portrait extraordinaire d’une femme ordinaire. Une femme qui a encaissé les coups sans rien dire. Toute sa vie. Jusqu’au coup de trop. Un livre sur la libération. Un roman coup de poing pour une lecture coup de cœur.
  • Deux coeurs légers, de Sophie Simon, éditions Anne Carrière : Un roman émouvant, viscéralement humain, sur les combats contre la haine raciale aux Etats-Unis. Mais aussi un roman sur la passion de la musique, avec des personnages que l’on ne peut pas oublier.
  • Se réjouir de la fin, Adrien Gygax, éditions Grasset : Dans ce roman, l’auteur se glisse dans la peau d’un vieil homme en fin de vie. Et le regard qu’il porte sur l’existence, sur ses joies, sur ses peines, sur ce qui est important ou accessoire, est tellement troublant de justesse, que l’on a vraiment le sentiment de lire les confidences d’un vieil homme sage. Mieux, on a envie d’aller lui rendre visite à la maison de retraite pour ajouter des rayons au soleil de sa vie, en remerciement des lignes lumineuses qu’il nous a confiées. Un texte poétique, émouvant et non dénué d’humour.
  • Suzanne, Frédéric Pommier, éditions Pocket : Un portrait de femme extraordinaire. Un concentré d’amour et de tendresse. Faites la connaissance de cette femme merveilleuse, courageuse, dont le mot d’ordre a toujours été SQM (sourire quand même) A lire absolument !