Amanda Sthers : Le café suspendu

Le café suspendu, Sthers Aman

Une immersion dans la foisonnante ville de Naples et dans la vie de ses habitants. Sept portraits poétiques, émouvants, viscéralement humains.

Voyage à Naples

Il est venu à Naples il y a plus de 40 ans, cette ville fascinante, vivante, vibrante, pour retrouver un amour fou de vacances. Mais à son arrivée, elle l’avait déjà remplacé. Pour autant, il n’a pas quitté Naples depuis. Caricaturiste pour les touristes de passage le soir sur la place, il passe ses journées dans le café Nube tenu par Mauricio, en dessous du modeste appartement que Mauricio lui loue. Là, il écrit sur un coin de table, inspiré par le ballet des clients.

Dans ce café, on a l’habitude d’offrir un café suspendu, c’est à dire de payer deux cafés quand on en consomme un, afin d’en offrir un au prochain client nécessiteux qui se présentera. Tandis que le narrateur observe les bénéficiaires et donateurs de cafés suspendus, les couche sur son papier, le lecteur fait la connaissance de personnages tous plus touchants les uns que les autres.

« Du côté de celui qui laisse comme de celui qui reçoit, la vie passe dans cette tasse qu’on tend dans son imaginaire ou qu’on accepte de mains inconnues. Ce qu’on offre ce n’est pas un café, c’est le monde autour du chahut à partager, des regards à croiser, des gens à aimer. »

Sept portraits indiciblement touchants

Avec Le café suspendu, paru en ce mois de mai aux éditions Grasset, on retrouve toute la poésie, la profondeur et l’élégance de l’écriture d’Amanda Sthers. Tandis que le café suspendu sert de fil conducteur, de lien puissant entre des êtres qui ne se connaissent pas, le lecteur découvre des personnages attachants. La femme trompée, le médecin asiatique déraciné, un jeune mafieux repenti, une jeune femme en quête de bonheur, un veuf atteint d’anhédonie, un écrivain sans visage, un homme qui a perdu femme et travail, une fille légère.

Chaque portrait nous plonge dans un univers particulier, auprès d’êtres cabossés par la vie qui, par la magie d’un café suspendu offert ou reçu, vont tisser des liens, s’entraider, s’aimer. Car ce café est tellement plus qu’un café ! C’est une ouverture à l’autre, un acte de partage, de générosité, d’affection, d’humanité. La vie dans une tasse.

Le lecteur se laisse envouter par la plume sensible et juste d’Amanda Sthers, par son style si poétique, par cette intimité qu’elle sait si bien créer entre le lecteur et les personnages. Il s’installe sur une table en retrait pour mieux observer le ballet des personnages. Alors, quand on a terminé ce roman, on n’a une seule envie : en acheter un deuxième pour l’offrir. Pour offrir un roman suspendu ! Car c’est bien davantage qu’offrir un roman. C’est offrir un concentré d’émotion dans toutes ses acceptions, une évasion napolitaine et bien sûr, un café suspendu.

Informations pratiques

Le café suspendu, Amanda Sthers – éditions Grasset, mai 2022- 229 pages – 19€

L’enfant qui regarde, Dany Laferrière

L'enfant qui regarde

Une nouvelle écrite à hauteur d’enfant, où un jeune garçon tente de percer le mystère qui entoure le vieil homme du village, Mr Gérard, qui incarne pour lui un modèle.

Un homme inspirant

Monsieur Gérard est un homme peu bavard. Il n’adresse la parole à personne dans ce quartier pauvre de Port-au-Prince en dehors de la maman du jeune narrateur. On ne sait donc pas grand chose sur sa vie, sur son passé, ce qui attise les racontars et entretient le mystère autour de sa personne.

Cela fait 3 ans qu’il vit dans une petite chambre au dessus de la pharmacie. C’est là que le jeune garçon le rejoint pour des cours de soutien scolaire. Et le moins qu’on puisse dire, c’est que cet ancien enseignant d’une école jeunes filles, congédié pour de mystérieuses raisons, sait s’y prendre. Non seulement le jeune garçon est passé en tête de sa classe, mais monsieur Gérard enrichit ses connaissances en l’ouvrant à la culture musicale comme littéraire, en lui faisant découvrir ses poètes et ses compositeurs préférés. Pour l’enfant, cet homme incarne le modèle à suivre. Un modèle d’autant plus important qu’il est élevé seul par sa maman, sans figure paternelle à laquelle s’identifier.

Mais un jour, suite à une remarque de l’enfant et sans plus d’explication, Monsieur Gérard lui intime de ne plus revenir le voir. Tombé en disgrâce, l’enfant entend percer le mystère qui entoure le vieil homme.

Une nouvelle émouvante

Avec L’enfant qui regarde, paru aux éditions Grasset en ce mois de mars, Dany Laferrière nous offre une nouvelle très émouvante, écrite à hauteur d’enfant. Avec beaucoup de justesse, il nous glisse dans la tête de cet enfant qui tente de trouver les pièces manquantes du puzzle de la vie de Monsieur Gérard. Un enfant sensible, intelligent, déterminé, qui se pose beaucoup de questions et est en quête de réponses.

Informations pratiques

L’enfant qui regarde, Dany Laferrière -éditions Grasset, février 2022 – 64 pages – 7,50€

Captives, un apiculteur au secours des Yézidies

Dunya Mikhail recueille les témoignages de survivantes du génocide commis par Daech en Irak et en Syrie contre la minorité yézidie. Mais aussi leur sauvetage par un homme extraordinaire au péril de sa vie. Ou quand le pire côtoie le meilleur de l’homme.

Le génocide des Yézidis par Daech

Le yézidisme, ou religion des sept anges, est une religion qui trouve ses racines dans l’Iran antique. Ses adeptes forment une minorité pourchassée par Daech. Ils font l’objet de massacres de la part de l’Etat Islamique en Irak et en Syrie depuis plusieurs années. Des crimes reconnus comme un génocide par Les Nations Unies.

Ce génocide a entraîné l’expulsion, la fuite et l’exil des Yézidis de leurs terres ancestrales du nord de l’Irak, selon un schéma se répétant à l’identique de village en village. Les djihadistes commencent par désigner leurs cibles en inscrivant une lettre sur la porte de leur maison. Puis ils offrent la paix à la famille de la maisonnée contre la remise de l’intégralité de leurs biens et de leurs armes. Ensuite, ils rompent leur promesse : l’argent, les biens et les armes récupérés, ils embarquent des familles entières en séparant les hommes des femmes, des bébés et des personnes âgées. Les hommes sont abattus et jetés dans des fosses. Les vieillards et bébés sont enterrés vivants. Les femmes, elles, sont vendues sur des marchés comme esclaves (appelées sabayas).

Ce sont ces femmes qu’un apiculteur vivant dans le Kurdistan irakien, Abdallah Shrem, véritable héros des temps modernes, s’efforce de sauver une à une des griffes de Daech. La journaliste irakienne Dunya Mikhail, elle-même exilée aux Etats-Unis, a recueilli les témoignages de ce sauveur et de ces femmes rescapées de l’enfer.

Des témoignages essentiels

Captives, paru aux éditions Grasset, a été finaliste du National Book Award. Et quand on lit ces témoignages de femmes vendues, violées, battues, dont la famille a souvent été exécutée sous leurs yeux, on ne peut que saluer leur courage et trembler devant l’horreur dépassant l’entendement qu’elles ont vécue. L’enfer sans nom auquel elles ont survécu. La journaliste et poétesse irakienne a recueilli leurs témoignages et nous les livre bruts, mêlant l’histoire de ces femmes rescapées à celle de son propre exil.

Cet ouvrage est essentiel pour plusieurs raisons :

  • L’auteure met un visage et un nom sur ces femmes qui ont survécu à l’enfer, des femmes qui méritaient à peine le droit de vivre pour l’Etat Islamique.
  • Ces témoignages sont essentiels : pour que le génocide des Yézédies ne tombe pas dans les oubliettes de l’Histoire. Pour que l’Etat Islamique rende compte de ses crimes. Un devoir de mémoire.
  • Car cet ouvrage ne montre pas que la bestialité d’une poignée d’hommes mais aussi l’humanité, la générosité, le courage dont d’autres hommes sont capables. Qu’il s’agisse de ce merveilleux apiculteur, des passeurs, des familles qui ont accepté de secourir ces femmes. Un hommage ô combien mérité.

A lire.

Informations pratiques

Captives, un apiculteur au secours des Yézidies, Dunya Mikhail – Témoignages – éditions Grasset, octobre 20216 272 pages – 20,90€

Delta Blues, Julien Delmaire

delta blues

Un roman ou plutôt un voyage sensoriel au cœur du Mississipi des années 30. Envoutant.

L’enfer sur terre

Nous sommes dans le delta du Mississipi, berceau du blues, dans les années 30. Un état où naitre noir est un véritable fléau. Les bus, les soins, l’électricité sont réservés aux blancs. Les hommes encagoulés du Klu Klux Klan font régner la terreur. Et comme si cela ne suffisait pas, à la dureté du quotidien de la population noire s’ajoute cette année-là une terrible sécheresse. Alors certains, comme Dora, vendent leur corps pour nourrir leur enfant. D’autres, comme Bobby, jouent de la guitare dans les bars.

Mais dans cet enfer, il y a une lueur d’espoir, celle de l’indéfectible amour qui lie Betty et Steve. Tous deux sont jeunes, noirs et pauvres. Mais riches des sentiments qu’ils éprouvent l’un pour l’autre. Betty est blanchisseuse, nièce de la sorcière vaudou Saphira.  Une vieille femme qui intercède auprès des dieux pour influer sur le destin des êtres et qui réalise des potions pour soigner ses pairs.

Mais alors que les exécutions sommaires du KKK se multiplient, que les récoltes sont menacées par l’absence de pluie, que des meurtres sont perpétrés la nuit, Betty et Steve se pensent invincibles, portés par leur amour. Raison ou illusion ?

Et puis, il y a la musique. Partout. Tout le temps. Le blues qui console, berce, bat au rythme des récoltes dans les plantations, joué sur les guitares et les harmonicas.

Une immersion totale dans le Mississipi des années 30

Avec Delta Blues, paru en cette rentrée littéraire aux éditions Grasset, Julien Delmaire nous offre une véritable immersion dans le Mississipi des années 30. Ce n’est pas juste un voyage à travers les mots, à travers le temps et l’espace, c’est un concentré d’émotions, de perceptions, de parfums, de sons, de saveurs, de visions. On vit plus qu’on ne lit au diapason des personnages. Témoin et non juste lecteur, coupé du monde qui nous entoure le temps de la lecture.

L’écriture, très poétique, très mélodieuse est une partition sensorielle sur laquelle s’inscrivent les destins chahutés de cette population noire, mais aussi des métis, des Indiens, des blancs. Une galerie de personnages très riches qui chacun apportent une note différente de la vie d’alors. Un blues de 500 pages envoutant comme les sortilèges de Saphira, qui donne furieusement envie, la lecture terminée, de se plonger dans le blues de Robert Johnson, Willie Brown ou encore Sonny Boy.

Informations pratiques

Delta Blues, Julien Delmaire – rentrée littéraire – éditions Grasset, août 2021 – 500 pages

L’enfant réparé, Grégoire Delacourt

L'enfant réparé

Pour la première fois, ce n’est pas un roman mais un récit que nous offre Grégoire Delacourt. Un livre très intime sans jamais être impudique.

Une enfance fracassée

Ce livre est un livre à part, pour ceux qui suivent l’auteur de roman en roman. Pour la première fois, Grégoire Delacourt ne se cache pas derrière des personnages et se livre. Touche par touche, comme sur une toile de Seurat, il peint son parcours de vie, de sa prime enfance, avant l’âge de 5 ans, ces 5 années où les rires et la légèreté faisaient encore partie du quotidien, jusqu’à aujourd’hui, en passant par ses premières amours, ses débuts dans la publicité, ses séances chez la psy, sa rencontre déterminante avec la femme de sa vie, son tuteur, son roc, son oxygène : Dana.

Un père souvent absent, qui laissait le petit Grégoire en proie à une térébrante question : ne les aimait-il pas? Sinon pourquoi lui, sa mère, son frère et sa sœur restaient-ils seuls à la maison? Pourquoi sa maman semblait vouloir l’éloigner, comme en atteste la migration forcée de Grégoire dans la chambre du grenier ou encore le pensionnat dans lequel on l’envoie dès l’âge de dix ans? Désamour ou au contraire, désir de protection de son fils? Le protéger de quoi? De qui? Que sait-elle ou que soupçonne-t-elle? Quels sont les secrets qui entourent l’écrivain de la famille? Dans cette maison où on ne voyait que le bonheur, l’horreur avait sa place dans l’ombre. Faute d’être nommée, dénoncée, elle a grandi tapie dans un coin de la conscience, a hanté l’auteur toutes ces années, guidé ses actes, ses choix, a failli le perdre. Jusqu(à ce que ce roman, Mon père, joue un rôle de détonateur. Fasse voler les apparences en éclats.

Un récit bouleversant

Quand on découvre L’enfant réparé, paru en cette fin de septembre aux éditions Grasset et qu’on a lu les précédents romans de Grégoire Delacourt, on réalise que ses romans portaient en eux le germe du récit à venir. Comme un terreau que l’auteur a travaillé, semant des graines ici et là, sous le masque de la fiction. Jusqu’au jour où il se sentirait prêt à laisser son enfance et ses blessures éclore au grand jour et non plus enfouis dans la terre fictionnelle. L’écrivain de la famille, La liste de mes envies, La première chose qu’on regarde, On ne voyait que le bonheur, Les quatre saisons de l’été, Danser au bord de l’abime, La femme qui ne vieillissait pas, Mon père, ou enfin Un jour viendra couleur orange, il aura fallu neuf romans pour que le lecteur comprenne à quel point les livres l’ont effectivement sauvé.

Le véritable tour de force ici, est double. Le livre est on ne peut plus personnel, intime et pourtant, il reste toujours très pudique. le récit évoque des sujets graves, terribles et pourtant, Grégoire Delacourt ne force jamais le trait, ne verse jamais dans le pathos ni dans le voyeurisme malsain.

Il effleure et on reçoit pourtant les mots comme des uppercuts. Car la portée des mots ne tient pas dans la force du trait mais dans leur justesse.

Ce n’est pas de la pitié que l’on éprouve à la lecture de ce livre, mais une profonde empathie, l’envie de prendre le petit blondinet de 5 ans dans les bras et de lui dire qu’il arrivera à s’en sortir, malgré tout. Malgré ça. Empathie et admiration aussi. car pareilles blessures auraient pu faire naitre de l’aigreur, un dégout des autres, de la vie. Or grâce à l’écriture, Gregoire Delacourt a su transcender ses blessures, faire de ses cicatrices des balafres réussies. Donner dans ses livres cet amour qui lui a tant manqué pendant si longtemps.

« Je découvrais qu’écrire c’était se rencontrer. C’était redresser un corps de traviole. »

« J’ai compris ce qui motiverait mon chemin d’écrivain. présenter à l’adulte que je suis devenu l’enfant que je fus. »

Informations pratiques

L’enfant réparé, Grégoire Delacourt – récit – Editions Grasset, septembre 2021 – 230 pages – 19€

Revenir à toi, Léonor de Récondo

revenir à toi

Une rentrée littéraire sous le signe de l’émotion avec « Revenir à toi », un magnifique roman de Léonor de Récondo.

Retrouver sa mère

Magdalena est une comédienne connue et reconnue, tant au théâtre qu’au cinéma. Quand son agent l’appelle, pour lui dire qu’on a retrouvé sa mère disparue 30 ans plus tôt, elle n’hésite pas. Elle plaque tout et prend le premier train de Paris pour Bordeaux, sans aucun bagage. Juste avec ses souvenirs.

Tandis que les kilomètres et les paysages défilent par la fenêtre du train, elle se souvient de son enfance. De sa maman, Apollonia, qui passait ses journées allongée, mutique, en proie à une dépression profonde. De ses grands parents paternels chez lesquels ils vivaient tous. De l’empathie de son grand-père envers sa mère et du mépris de sa grand-mère envers cette dernière. Du jour terrible où son père lui a annoncé au retour de l’école que sa mère était partie. Elle était alors âgée de 14 ans.

Partie où ? Combien de temps ? Pourquoi ? Personne ne veut ou ne peut lui donner de réponse. Inlassablement, Magdalena revient à la charge. Questionne. Sans succès. Quand peu de temps après, son père rencontre une autre femme et part vivre chez elle, laissant Magdalena chez ses grands-parents, il lui faut encore surmonter cette épreuve. Composer avec le vide, l’absence, le manque.

Le théâtre devient alors sa colonne vertébrale, son oxygène. Jusqu’à ce jour où le passé la rattrape.

Se réapproprier son passé

Revenir à toi, de Léonor de Récondo, ou comment se réapproprier son passé. Comment reconstituer le puzzle de sa vie, sans plus jouer, sans masque. Outre un bouleversant roman d’amour filial, c’est un bel hommage au théâtre que nous offre la romancière. Antigone a toujours résonné de façon très forte chez Magdalena. Sans qu’elle ne comprenne pourquoi. Mais ce qui n’était jusqu’alors qu’un constat fait soudain sens : elle était le porte-voix d’Antigone car sa vie, derrière son sourire de façade, sa joie apparente, cachait une blessure. Celle de l’arrachement à sa mère, de l’abandon de son père, de cette vie familiale sacrifiée. Un vide béant. Dès lors, se glisser dans la peau de personnages lui a permis de crier sa colère, sa douleur, son chagrin, ce qu’elle ne s’autorisait jamais à faire dans la vie. Et quand elle découvre le secret des origines de sa mère, les blessures qui l’ont fait plonger dans une si profonde dépression, elle réalise qu’elle n’est pas la seule à porter ce fardeau du secret, du vide, du chagrin. Les points d’interrogation s’effacent. Chacune peut se réapproprier son passé, sa vie. Et avancer.

C’est indiciblement émouvant, d’une grande fluidité et d’une grande justesse.

Informations pratiques

Revenir à toi, Léonor de Récondo – rentrée littéraire – éditions Grasset, août 2021 – 176 pages

Les prochains livres sur le blog

La semaine prochaine, retrouvez sur le blog, comme chaque semaine, des nouveautés littéraires pour adultes comme pour enfants.

Au programme de la semaine à venir

Côté littérature adulte :

  • Revenir à toi, Léonor de Récondo, éditions Grasset : Une rentrée littéraire sous le signe de l’émotion avec « Revenir à toi », un magnifique roman de Léonor de Récondo. Magdalena est une comédienne connue et reconnue, tant au théâtre qu’au cinéma. Quand son agent l’appelle, pour lui dire qu’on a retrouvé sa mère disparue 30 ans plus tôt, elle n’hésite pas. Elle plaque tout et prend le premier train de Paris pour Bordeaux, sans aucun bagage. Juste avec ses souvenirs…
  • Et je vous parlerai aussi, une fois n’est pas coutume, non pas d’un roman mais d’un récit de Grégoire Delacourt, L’enfant réparé, chez Grasset. Ce livre est un livre à part, pour ceux qui suivent l’auteur de roman en roman. Pour la première fois, Grégoire Delacourt ne se cache pas derrière des personnages et se livre. Touche par touche, comme sur une toile de Seurat, il peint son parcours de vie, de sa prime enfance, avant l’âge de 5 ans, ces 5 années où les rires et la légèreté faisaient encore partie du quotidien, jusqu’à aujourd’hui, en passant par ses premières amours, ses débuts dans la publicité, ses séances chez la psy, sa rencontre déterminante avec la femme de sa vie, son tuteur, son roc, son oxygène : Dana.

Côté livre pour enfants :

  • Je vous ferai découvrir un petit livre à rabats très chouette, paru aux éditions Usborne : Pourquoi je dois m’habiller? Expliquer à l’enfant qu’il doit s’habiller et surtout ne pas mettre n’importe quoi nécessite parfois beaucoup de patience. Avec ce génial petit livre à rabats, vous aurez un allié!

En attendant de partager avec vous mes lectures, je vous souhaite un excellent dimanche!

Rencontre avec Julien Delmaire

« Le roman est plus comme un trip alors que la poésie est plus comme un shoot »

delta blues

En cette rentrée littéraire des éditions Grasset, Julien Delmaire publie un roman fascinant Delta Blues. Un véritable voyage dans le Mississipi des années 30. Rencontre avec l’auteur.

Avant le roman, il y a eu la poésie

J’ai commencé par la poésie. J’ai publié 6 recueils de poésie avant de publier mon premier roman. J’ai commencé avec le slam en 2001. J’étais tellement féru de poésie, de cette alchimie verbale entre les mots, que je ne ressentais pas vraiment le besoin de m’aventurer vers le roman.

Quel est le déclic qui vous a fait faire le grand saut de la poésie au roman ?

Je m’étais lancé dans un poème en prose plus long que d’habitude. Et arrivé à 15 ou 20 pages, je me suis dit que je tenais peut-être là le début de quelque chose. J’ai continué à écrire, ai éprouvé le besoin de faire naitre d’autres personnages. Et j’ai découvert le plaisir de la longue durée, de pouvoir créer d’autres temporalités. Le roman est plus comme un trip alors que la poésie est plus comme un shoot. Aujourd’hui, je passe ma poésie en contrebande dans le roman. Aujourd’hui le roman est le lieu qui accueille tout ce que j’ai envie d’expérimenter.

Parlez-nous de Delta Blues, votre quatrième roman

Je l’ai en tête depuis une dizaine d’années. J’ai mis 2 ans ½ à l’écrire. C’est un peu la quintessence de tout ce qui était en germe dans mes précédents livres :  la musique, les paysages et des visages qui se rencontrent pour créer un rêve éveillé où l’on chemine, pris par la main par le blues.

Faites-nous le pitch du roman

On est en 1932 dans le delta du Mississipi, où il y a une sécheresse terrible. C’est en quelque sorte « un polar climatique », c’est-à-dire que la sécheresse est omniprésente dès les premières pages et on sent qu’un drame se prépare. Le roman s’ouvre comme un roman d’amour, avec deux amants noirs, Betty et Steve. Cet amour-là est tout ce qu’il leur reste pour résister à un contexte économique et politique extrêmement oppressant. Le delta du Mississipi à cette époque est d’ailleurs surnommé par les noirs « l’enfer sur terre ».

Il y a une forte dimension mystique dans le roman

Il y a beaucoup de références au vaudou qui était extrêmement vivace dans le Mississipi de l’époque. C’est à la fois une religion (rites, invocations, sortilèges) et une médecine alternative basée sur la connaissance des plantes.  Les noirs n’avaient en effet pas accès à la médecine officielle. Saphira dans le roman est une sorcière vaudou, qui interpelle les divinités et influe sur le destin des personnages.

Quel a été l’élément déclencheur de ce roman ?

C’est la légende de Robert Johnson, un des plus fameux bluesmen des années 30. Il est réputé car il aurait fait un pacte avec le dieu Vaudou, Legba. Legba lui aurait pris sa guitare et l’aurait accordée de telle sorte qu’ensuite, Robert Johnson est devenu un prodige de la guitare. Il est présent dans ce roman et le traverse sous le nom de Bobby.

Je vous donne rendez-vous très bientôt pour partager avec vous mes impressions de lecture enthousiastes sur ce roman!

Le rire des déesses, Ananda Devi

le rire des déesses

En cette rentrée littéraire, Ananda Devi nous offre une immersion en Inde, dans un groupe de femme et de transsexuels malmenés par la société. Le roman d’une révolte mais aussi un roman d’amour.

La condition des femmes en Inde

Nous sommes dans un quartier très pauvre de l’Inde, appelé la Ruelle. Le quartier des prostituées. Parmi elles, Veena. Elle a fui sa famille pauvre, laquelle la maltraitait et cherchait en vain à la marier, faute de dot suffisante.  Mais elle n’a pas quitté la misère pour autant et se retrouve avec d’autres prostituées, sous le joug d’une maquerelle acariâtre.

Veena a une fille, âgée désormais de dix ans. Une fille qu’elle ne parvient pas à aimer, à laquelle elle craint trop de s’attacher tant elle pressent l’avenir horrible qui l’attend, comme pour la majorité des femmes issues des basses castes en Inde. Pendant que sa mère Veena fait commerce de son corps pour survivre, Chinti reste cachée derrière une paroi. Témoin des violences que subi Veena, elle se promet qu’elle échappera à pareil sort.  

Aussi quand un client de sa mère, Shivnath, homme de Dieu corrompu, jette son dévolu sur l’enfant, désireux de l’élever au rang de déesse, Chinti pense avoir trouvé une porte pour s’envoler de sa cage. Pour s’élever au dessus de sa condition. A moins que ne s’ouvre à elle une prison plus grande encore…

Le cri de révolte des femmes

Avec Le rire des déesses, Ananda Devi nous transporte dans les bas-fonds de l’Inde et nous dresse les portraits d’une enfant attachante et de sa mère. Et à travers elles, celui des femmes là-bas, malmenées, déconsidérées, esclaves des hommes. Mais non résignées pour autant. Car ces femmes sont extraordinairement courageuses, combattives, de véritables guerrières. Et se mobilisent toutes pour voler au secours de Chinti.

Si j’ai trouvé les sujets traités très intéressants, édifiants, notamment la place des femmes et des transsexuels en Inde, les dérives des religieux, l’amour maternel, la colère des femmes, j’ai eu plus de mal avec le style très lyrique de l’auteur, lequel m’a freinée. Je vous laisse juger par vous-même !

Informations pratiques

Le rire des déesses, Ananda Devi – rentrée littéraire – éditions Grasset aout 2021 – 235 pages – 19,50€