Lettre d’amour sans le dire, Amanda Sthers

L’éveil d’un corps

Cela fait trois ans qu’Alice vit à Paris, répondant là au désir de sa fille et de son beau-fils de se rapprocher d’eux. Une ville dans laquelle elle ne trouve pas sa place, pas plus qu’elle ne l’a réellement trouvée dans la vie jusqu’ici. Quand sa fille lui annonce être enceinte, et donc qu’elle va être grand-mère, c’est un électrochoc : elle réalise combien le temps a passé et combien elle est passée à côté de sa vie.

« J’ai moins eu l’impression de vivre ma vie que d’avoir été vécue par elle. »

Jusqu’ici elle a exécuté les mouvements mécaniques de la vie, a fait ce qu’on attendait d’elle, sans se poser de questions. Fille mère à 16 ans, abandonnée par le père de son enfant, abusée par son père, répudiée par ce dernier lors de sa grossesse, malmenée par les hommes, elle a tenu debout, avec le sentiment prégnant de ne pas faire partie du mouvement de la vie, de subir les courants contraires. Quant à son corps, elle ne l’a jamais vraiment « habité », l’a juste considéré comme un moyen pour se déplacer, un réceptacle à nourriture, à plaisir parfois, aux coups hélas aussi. Que son corps puisse exister en soi ne lui a jamais effleuré l’esprit, n’a jamais fait partie de son éducation religieuse. Aussi, quand elle pousse ce jour-là la porte d’un salon de thé, dans lequel on lui propose un massage avec un homme japonais aux mains expertes, c’est une explosion de vie en elle. Ce massage sensuel, délicat, doux, agit comme un révélateur puissant : il sort ce corps anesthésié mais aussi ce cœur blessé de leur léthargie, la révèle à elle-même. Plus encore : il lui ouvre la porte d’un possible bonheur.

Les mains d’un masseur peuvent-elles guérir du chagrin? Osera-t-elle lui confier ces émotions qui la traversent? Parviendra-t-elle à lui exprimer son amour naissant?

Un roman très nippon dans l’âme

Ce roman épistolaire court est une ode au Japon, à l’épure nippone, en même temps qu’un hymne à l’amour. Quand l’héroïne décide d’écrire une lettre au masseur japonais, lettre dans laquelle elle dénude son âme, c’est une ode à la sensualité, à la tendresse, tout en pudeur, qu’elle lui interprète.

Amanda Sthers nous offre un superbe roman, d’une grande intensité émotionnelle, épuré comme un haïku, doux comme un air de shamisen, délicat comme une estampe. L’émotion à fleur de mots de ce texte saisit le lecteur aux tripes et fait de lui le témoin d’un éveil à la vie, d’une renaissance.

J’ai refermé ce livre émerveillée par la délicatesse de l’histoire, par la douce mélodie du texte. C’est beau comme un cerisier en fleur, subtil comme son parfum, aérien comme ses pétales.

Informations pratiques

Lettre d’amour sans le dire, Amanda Sthers – éditions Grasset, juin 2020 – 140 pages – 14,50€

Sébastien L. Chauzu : « La littérature est un excellent moyen pour approcher des personnages qu’on n’aurait pas envie de côtoyer »

Sébastien L. Chauzu

©Karine Fléjo photographie

Sébastien L. Chauzu est professeur dans un lycée du New Brunswick au Canada. « Modifié » est son premier roman, tout beau tout chaud, sorti chez Grasset début mars 2020. Rencontre avec l’auteur.

Comment vous est venue l’idée de ce roman ?

Je ne me suis pas réveillé un jour en me disant : « Ah oui, j’ai envie d’écrire sur un gamin qui est différent ». Ce sont plutôt des fils qui se sont mis en place. Mon personnage, qui s’appelle « Modifié », est un gamin différent des autres. Ce n’est pas un gamin en particulier, mais plusieurs gamins que j’ai pu observer en tant qu’enseignant. Les écoles au Canada sont des écoles inclusives, c’est-à-dire qu’on y accueille tous les élèves, y compris les élèves avec un handicap physique ou mental, les élèves autistes.

Ici la femme, nommée Martha, ne se montre pas très maternelle avec l’enfant, ni chaleureuse avec sa belle-fille

Non, j’ai volontairement choisi une femme qui ne rentre pas dans le cliché de la femme naturellement aimante et attentionnée envers l’enfant. Je trouve qu’il est important de jouer avec les clichés, de ne pas en avoir peur.

Modifié, éditions Grasset

©Karine Fléjo photographie

Quand vous avez commencé à écrire ce roman, est-ce que toute la trame de l’histoire était en place ?

Je suis admiratif des auteurs qui disent « J’ai pensé à tout mon roman, et en un jet, je l’ai écrit ». Je suis admiratif de cette méthode de travail et dans le même temps, je me dis que cette méthode empêche d’avoir des surprises. Or dans ma façon de travailler,  je suis surpris parfois, car je pars de plusieurs fils et découvre au fur et à mesure des tissages, des liens entre ces fils que je n’avais pas envisagés. C’est ce que je trouve intéressant.

Chaque lecteur s’approprie le roman

Pour certains, il s’agit d’un livre sur l’autisme, pour d’autres c’est un livre humoristique et pour d’autres enfin il s’agit d’une enquête policière. L’enquête policière n’est pas ce que j’ai voulu mettre en avant. L’enquête est juste un miroir pour faire comprendre des choses sur Martha, sur ce qu’elle aime, ce qui lui fait peur dans la vie. Quant au personnage de Modifié, au Canada, on peut voir les gamins comme cela évoluer librement. Ils commencent à travailler à partir 14 ans, à conduire à 16 ans. Ils ont plus de liberté, de marge de manœuvre qu’ici en France.

Sébastien L. Chauzu

©Karine Fléjo photographie

C’est un roman plein d’humour, qui flirte avec l’absurde, le burlesque

J’ai fait ma thèse sur L’absurde. Donc l’absurde, l’humour, c’est très important pour moi. C’est vraiment l’objectif que je cherche à atteindre : pas seulement regarder les choses mais avoir un léger décalage qui permet de rire des choses, de rire de soi. J’adore faire cela, je trouve que c’est un exercice délicat extrêmement intéressant.

Quels sont les auteurs qui vous ont inspiré dans ce côté burlesque ?

John Cheever par exemple, auteur américain qui a écrit des nouvelles dont  « The Swimmer ».  On l’appelait le Tchekhov des banlieues car il a cette capacité à observer le trivial et à prendre de la distance pour décrire ces situations avec une certaine tendresse et une certaine ironie. L’absurde, le rire, permettent de se rapprocher des gens.

Tout comme on se rapproche de vos personnages…

Mes personnages c’est pareil, oui : on n’a pas forcément envie de les connaitre,  de les côtoyer. Un gamin comme Modifié, si on le rencontre demain dans la rue, ce ne sera pas simple de parler avec lui. Un livre, ça permet d’installer un regard, une atmosphère, qui permet de se rapprocher  de personnages comme celui-là. Et la fois d’après, quand on va le rencontrer, on va repenser à toutes ces choses lues et cela va aider à briser la glace, à entrer dans son univers. Tous les personnages que je décris sont comme cela. Des personnages que je n’ai pas forcément envie de rencontrer, ou alors pour lesquels je sais qu’il me faudra beaucoup de temps pour les comprendre et commencer à les apprécier. Il y a des personnes que l’on rencontre de suite, on a les mêmes codes, immédiatement on partage tout. Il y a d’autres personnes avec lesquelles c’est plus difficile, cela demande plus d’effort. Et la littérature, je trouve, est un excellent moyen pour approcher des personnages qu’on n’aurait pas envie de côtoyer.

Martha et Allison sont en fait le même personnage, à deux stades différents de la vie?

Oui, Allison ne veut pas devenir comme Martha et Martha envie la liberté d’Allison de s’assumer telle qu’elle est. Etre capable de grandir, c’est accepter ce que l’on a été. Personnellement je ne me suis jamais senti aussi bien dans ma vie que quand j’ai accepté les échecs que j’ai pu avoir dans ma vie, quand j’ai admis que je ne peux plus revenir en arrière. Et le personnage d’Alison représente exactement ce que Martha n’a pas su être à une étape de sa vie. Et quand Martha se réconcilie avec Alison, elle se réconcilie avec elle-même, avec son passé. Je n’ai pas voulu de conflits de générations entre les personnages, mais un conflit de génération à l’intérieur de soi-même.

 

 

Le courage des autres, Hugo Boris

Le courage des autres par Hugo Boris

©Karine Fléjo photographie

Des portraits croqués sur le vif lors de trajets de métro. Des êtres comme vous et moi, avec leurs côtés émouvants, énervants, héroïques mais aussi lâches parfois. Un livre très original et vraiment touchant.

Radioscopie de l’être humain

Hugo Boris est âgé de vingt-sept ans et vient de décrocher avec succès sa ceinture noire de karaté. Un art martial qu’il pratique depuis dix ans suite à une agression à laquelle il a échappé de peu. De quoi désormais savoir se défendre en cas de besoin. Du moins le pense-t-il. Mais quand le lendemain de cet examen de karaté, il est témoin d’une agression dans le RER, sa ceinture noire ne lui est d’aucun secours. Tétanisé, il est en état de sidération. Si la veille sur le tatamis il simulait l’agressivité du combat, aujourd’hui la menace est réelle mais le combat absent. Il parvient seulement à tirer la sonnette d’alarme avant de fuir de la rame.

« La ceinture sonne maintenant comme un mensonge impardonnable, et cette imposture s’élargit brusquement, dans ma détresse, à tout ce qu’on m’a appris et que je ne sais pas faire. »

Ce qui aurait pu rester une impression fugace, un événement sans lendemain, s’inscrit au contraire chez l’auteur comme un traumatisme.

J’ai la maladie de la peur. Je suis devenu la proie de ce mot. Ma propre réaction me terrorise, me dévirilise, me tend mon reflet authentique (…) Si lâche, si friable.

Dès lors, à chaque fois qu’il prend les transports en commun, Hugo Boris se met à observer le comportement des autres voyageurs, à guetter s’il y a chez eux le courage qu’il n’a pas eu. Sur des bouts de papier, des coins de carnet, des tickets de métro, tout ce qui peut servir de support à des écrits, il prend des notes sur ce dont il est témoin : la beauté des échanges, le courage de certains, la tendresse de certaines situations, l’agressivité d’autres. Pendant 15 années, il va ainsi prendre la température de la société, brassée dans les métros et RER, bus et train, et se constituer un amas de notes, véritable herbier dont il décide de faire un livre : Le courage des autres.

Un livre touchant et sincère

C’est sous un angle très original que l’auteur aborde la question du courage. Original et authentique aussi. En effet, Hugo Boris ne se cache pas d’être peureux, et de regretter que sa ceinture noire de karaté ne lui ait au final pas donné davantage de confiance en lui ni d’outils pour se défendre. Il se met à nu, indiciblement touchant, et évoque ses peurs, son admiration pour ceux qui osent dire, faire,  agir quand la situation le nécessite. Il décrit aussi ce courage qu’il s’est découvert en devenant papa : quand il prend le RER avec son fils Gabriel âgé de quelques mois, il se sent invincible :

 » Ses 9 kilos font passer en moi une vigueur qui ne vient pas de moi. Je suis invincible quand je voyage avec Gabriel. Si quelqu’un le touche, je le tue. Je le sais et tout le monde le sait. En me permettant d’émettre ce tendre rayonnement de sécurité moi aussi (…), il me fait entrevoir quelques instants le doux confort de la force. »

Un livre qui parle de l’auteur mais aussi de vous et moi, de toutes ces personnes qui prennent les transports en commun. Ne vous est-il jamais arrivé de ne pas parler, ou de ne pas agir, tétanisé de peur? Si certainement. Comme Hugo Boris dans ce métro. Et si son expérience particulière nous touche, c’est par sa vocation universelle. L’humanité entière se retrouve dans ces voitures du métro, et montre tantôt ce qu’elle a de plus lumineux, tantôt ce qu’elle a de plus sombre. C’est cette peinture contrastée que nous offre avec beaucoup de sensibilité et d’authenticité Hugo Boris ici.

 

 

Les 4 livres incontournables de ce mois de février


Chaque semaine, je vous ai présenté trois à cinq livres dans des registres très divers, pour adultes comme pour enfants. Voici en quelques lignes ceux qui ont été mes coups de coeur de ce mois de février 2020. Et pour retrouver la chronique que j’ai consacrée à chaque livre, il vous suffit de cliquer sur son titre. C’est simple comme un clic! 😊

  • Otages, de Nina Bouraoui, aux éditions JC Lattès : Nina Bouraoui nous offre le portrait extraordinaire d’une femme ordinaire. Une femme qui a encaissé les coups sans rien dire. Toute sa vie. Jusqu’au coup de trop. Un livre sur la libération. Un roman coup de poing pour une lecture coup de cœur.
  • Deux coeurs légers, de Sophie Simon, éditions Anne Carrière : Un roman émouvant, viscéralement humain, sur les combats contre la haine raciale aux Etats-Unis. Mais aussi un roman sur la passion de la musique, avec des personnages que l’on ne peut pas oublier.
  • Se réjouir de la fin, Adrien Gygax, éditions Grasset : Dans ce roman, l’auteur se glisse dans la peau d’un vieil homme en fin de vie. Et le regard qu’il porte sur l’existence, sur ses joies, sur ses peines, sur ce qui est important ou accessoire, est tellement troublant de justesse, que l’on a vraiment le sentiment de lire les confidences d’un vieil homme sage. Mieux, on a envie d’aller lui rendre visite à la maison de retraite pour ajouter des rayons au soleil de sa vie, en remerciement des lignes lumineuses qu’il nous a confiées. Un texte poétique, émouvant et non dénué d’humour.
  • Suzanne, Frédéric Pommier, éditions Pocket : Un portrait de femme extraordinaire. Un concentré d’amour et de tendresse. Faites la connaissance de cette femme merveilleuse, courageuse, dont le mot d’ordre a toujours été SQM (sourire quand même) A lire absolument !

Se réjouir de la fin, Adrien Gygax

Se réjouir à la fin par Adrien Gygax

©Karine Fléjo photographie

Un petit bijou de sagesse, d’humanité et de tendresse, servi par une magnifique écriture. Ne passez pas à côté de ce livre!

La sagesse de l’âge

Il aimait trop sa maison pour la quitter. A fortiori pour une maison de retraite, « un bloc de béton » comme il dit. Mais il n’a plus eu le choix quand sa santé s’est dégradée. Alors, au lieu de s’insurger ou de déprimer,  il lâche prise, cesse de lutter contre l’inéluctable et s’attache à savourer chaque instant, à recueillir chaque bonheur le plus infime du quotidien. Condamné par la maladie, il décide de consigner par écrit « ses bonheurs de vieux », ce que la vie lui a appris, offert, repris. Avec une infinie sagesse, il évoque ces biens matériels que l’on accumule au fil de sa vie, puis le temps venu que l’on donne. Accumulation et don, tous deux sources de bonheur et préludes à un bonheur plus grand encore : celui où vient l’heure du détachement, de la liberté et de la légèreté procurés par l’absence de toute possession.

Il égrène ses souvenirs, voit s’éteindre chaque jour des résidents et envisage calmement son propre départ, se réjouit d’une lettre arrivée au courrier. « Il fallait voir ce que c’était une boîte aux lettres de mon temps! Ça grouillait de nouvelles, débordait de vie! » Il savoure un bon verre de vin, une nuit où le sommeil est venu sans somnifère, la sérénité offerte par ces heures passées sous le marronnier.

« Se réjouir de la fin » : bouleversant, magnifique, humain

J’ai lu ce livre dans un émerveillement croissant face à la beauté du style et à la profondeur du propos. Je découvre Adrien Gygax avec ce roman, dont c’est le deuxième ouvrage et suis tellement enthousiaste que je ne sais pas par où commencer pour vous en parler. Je pourrais presque me contenter de vous dire :  » Lisez-le, vous comprendrez! » Mais je vais étayer mes propos.

Dans ce roman, l’auteur se glisse dans la peau d’un vieil homme en fin de vie. Et le regard qu’il porte sur l’existence, sur ses joies, sur ses peines, sur ce qui est important ou accessoire, est tellement troublant de justesse, que l’on a vraiment le sentiment de lire les confidences d’un vieil homme sage. Mieux, on a envie d’aller lui rendre visite à la maison de retraite pour ajouter des rayons au soleil de sa vie, en remerciement des lignes lumineuses qu’il nous a confiées. Un texte poétique, émouvant et non dénué d’humour.

« Ainsi passe la vie. On saute d’une peine à l’autre en quête d’un peu de répit. Et on est heureux quand même. »

Je pourrais vous citer des passages entiers du livre qui m’ont bouleversée, émerveillée, transportée..mais alors je vous recopierais presque tout le livre et je préfère donc  que vous le découvriez par vous même 😉

« Se réjouir de la fin » m’a empêchée de me réjouir de la fin du livre, tant j’aurais aimé prolonger cette parenthèse émouvante et tendre au cœur de ces pages…

Allez, je vous mets un passage pour clore cet article, mais vous l’aurez compris : il s’agit d’un livre dont on ne peut que se réjouir!

« Je n’ai cessé de cueillir des joies partout où elles ont fleuri : celles qui viennent avec la sensibilité du corps, celles qui ne sont atteignables que par l’agilité de l’esprit, celles qui se cachent derrière la douleur, celles qu’il faut saisir au vol, celles qu’il faut récolter dans la boue, celles qu’il faut arracher à quatre mains, celles qu’il faut sécher d’une pluie de larmes, et toutes les autres. »

 

Citation du jour

« Je n’ai cessé de cueillir des joies partout où elles ont fleuri : celles qui viennent avec la sensibilité du corps, celles qui ne sont atteignables que par l’agilité de l’esprit, celles qui se cachent derrière la douleur, celles qu’il faut saisir au vol, celles qu’il faut récolter dans la boue, celles qu’il faut arracher à quatre mains, celles qu’il faut sécher d’une pluie de larmes, et toutes les autres. »

Se réjouir de la fin, Adrien Gygax (Grasset, février 2020)

Se réjouir à la fin par Adrien Gygax

©Karine Fléjo photographie

Rendez-vous avec Eliette Abécassis : « On n’a finalement plus le temps d’être face à soi-même »

Eliette Abécassis

 

En cette rentrée littéraire 2020, Eliette Abécassis nous offre un magnifique roman d’amour : Nos rendez-vous. Rendez-vous pris avec l’équipe éditoriale Grasset et l’auteure, pour un chaleureux petit déjeuner.

Ce roman en particulier, et vos romans en général, sont-ils inspirés de votre histoire personnelle ? 

D’une certaine façon, oui. J’ai écrit sur la maternité, sur le divorce, c’est la vie. Et en même temps j’essaye de sortir de ma vie, de m’en éloigner pour arriver à quelque chose d’universel. Et j’ai voulu faire une histoire autour à partir d’un sentiment que j’ai eu d’inachevé, de ces rencontres que l’on fait et pendant lesquelles on a manqué d’audace, comme dans le poème de Rimbaud : « Par délicatesse, j’ai perdu ma vie. » Et puis j’ai inventé, j’ai brodé.

Vos personnages se rencontrent pour la première fois à l’âge de 20 ans. A 20 ans, on est souvent un peu mal dans sa peau, un peu mal dans son corps, on ne sait pas précisément ce qu’on va faire, ce dont on a envie.

À 20 ans on ne sait pas quels sont nos désirs. Donc on a du mal à l’exprimer, puisqu’on n’en est pas conscient. Avec les épreuves de la vie, on commence à se connaître, et à savoir ce que l’on veut. On commence à oser aller vers là où l’on veut car on s’en est pris plein la tête.

 

Nos rendez-vous Eliette Abécassis

Est-ce un rendez-vous manqué parce ce que ce n’est pas le bon moment ?

C’est ce qu’en grec on appelle le Kairos, c’est le temps du moment opportun. En fait, il ne suffit pas pour qu’un rendez-vous amoureux réussisse que ce soit la bonne personne, il faut aussi que ce soit le bon moment, les bonnes circonstances. Et ça peut être le bon moment, mais la mauvaise personne. Le Kairos chez les Grecs c’est essentiel.

Dans ce livre, on sent très bien l’époque, notamment cette absence de téléphone portable, cette impossibilité d’être joignable partout et tout le temps qui fait qu’ils vont se rater au premier rendez-vous

Oui complètement. Ce rendez-vous manqué ne serait pas possible aujourd’hui. Parce qu’aujourd’hui avec les SMS et le téléphone portable, on s’envoie 20 SMS par minute, on peut toujours joindre l’autre, savoir où il en est.

Eliette Abécassis

 

Aujourd’hui en effet tout circule plus vite, tout va vite. Y compris les sentiments.

Oui c’est pour ça aussi que j’ai eu envie d’écrire ce livre. Parce qu’aujourd’hui tout va très vite, On sait exactement où on en est, partout et tout le temps avec les téléphones. On a plus cet indéfinissable, cet inachevé, il y a beaucoup moins d’attente, car on a toutes les réponses. Et je me demande s’il n’y a pas une perte du sentiment, du désir. Et du coup, où est le romantisme ?

Il serait donc bon de ralentir ?

Oui, car aujourd’hui il y a vraiment une accélération. Tout va de plus en plus vite. On a de moins en moins de temps. Notamment, on n’a plus le temps de s’ennuyer. Or pour être amoureux il faut s’ennuyer. Je parle d’ennui métaphysique et non d’ennui existentiel. On ne s’ennuie plus. Dès que l’on a un moment dans les salles d’attente, dans les aéroports, dans les transports, on est connecté, penché sur son téléphone. On n’a finalement plus le temps d’être face à soi-même, de se demander ce que l’on fait de notre vie, ce que l’on désire. On n’a plus le temps de la rêverie.

Nos rendez-vous Eliette Abécassis

Ce livre a-t-il été difficile à écrire ?

J’ai mis près de 30 ans à l’écrire (rires) car c’est près de 30 ans de vie qui se sont écoulés avant que je ne me mette à l’écrire. Mais quand je m’y suis mise cela m’a pris un an. Ce qui a été compliqué a été de raconter 30 ans de façon concise et à chaque fois d’incarner l’époque de façon universelle avec des petites touches. Ce qui a été compliqué aussi, c’est de construire tout le sous-texte à travers le texte, tout ce qu’il ne se disent pas à travers ce qu’ils se disent, de faire ressentir leurs émotions sous le texte.

C’est une belle histoire d’amour, qui fait rêver. C’est votre premier roman d’amour

Oui c’est la première fois que j’écris un livre d’amour et cela m’a beaucoup plu. Même s’il s’agit ici d’amour en creux. C’est très compliqué d’écrire un livre d’amour, surtout à notre époque, où tout de suite on tombe dans le kitsch, ou dans le ridicule. J’ai surfé ici en écrivant un livre qui est tout en silences.

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Retrouvez la chronique que j’avais consacrée à ce roman en cliquant sur ce lien : Nos rendez-vous

 

Nos rendez-vous, Eliette Abécassis

nos rendez-vous par Eliette Abécassis

©Karine Fléjo photographie

Quand deux êtres sont faits l’un pour l’autre mais n’osent pas se le dire, ils passent non seulement à côté l’un de l’autre, mais aussi à côté de leur vie. Et si dans la vie nous n’avions qu’un seul amour mais plusieurs chances ?

L’amour fou non avoué

Nous sommes à la fin des années 80 dans le milieu estudiantin parisien. Amélie est ravie d’avoir échappé au cocon familial et à sa petite commune normande pour venir étudier à Paris. Elle étouffait sous les disputes de ses parents, la sévérité extrême de son père. En allant s’inscrire à la Sorbonne, elle rencontre un jeune étudiant de vingt ans comme elle, au charme fou : Vincent. Ils s’attablent devant un café, aussi impressionnés l’un que l’autre. Ils discutent de tout, de leur vie, de leurs espoirs, de leurs blessures, de leurs rêves. Comme s’ils s’étaient toujours connus. Comme si d’emblée ils se sentaient en confiance. Comme si le monde autour d’eux n’existait plus. Mais, peu sûrs d’eux-mêmes, craignant que l’autre ne rejette une avance, ils n’osent s’avouer qu’ils se plaisent.

Ils se donnent néanmoins rendez-vous quelques jours plus tard. Mais Amélie, toute retournée de le revoir, change cent fois de tenue et arrive en retard. Très en retard. Trop en retard pour le croiser. Vincent imagine qu’elle lui a posé un lapin. Chacun repart à sa vie, sur un chemin opposé.

Pourtant, tout au long des trente années qui vont suivre, le destin va faire se croiser leur chemin à plusieurs reprises. Se saisiront-ils de ces opportunités pour s’avouer leurs sentiments ? Ces rendez-vous leur offriront-ils le bonheur de cheminer ensemble ? Ou ne trouveront-ils jamais le bon moment pour donner une chance à leur amour ?

Il n’est jamais trop tard pour vivre son amour

Eliette Abecassis nous offre un roman d’amour très touchant, très vivant, porté par une écriture fluide et vive, un regard juste et une sensibilité à fleur de plume. D’emblée, le lecteur se prend d’affection pour ces deux êtres, espère avec eux, a le cœur qui bat au diapason du leur. Les silences, les non-dits, la peur font prendre à leurs routes des directions opposées. Mariage, enfants, expatriation, projets professionnels sont autant de virages qui les éloignent, qui les détournent du chemin de leur cœur, du chemin de la vérité de leurs sentiments. On a envie de se glisser entre les pages, de rejoindre les protagonistes, de les rattraper dans la rue et de leur dire de ne pas passer à côté l’un de l’autre. A côté de leur vie. Car de même qu’on n’a qu’une vie, on n’a qu’un seul amour. Même si on peut aimer plusieurs fois.

Oser c’est perdre l’équilibre un instant. Ne pas oser c’est se perdre soi-même.

Cette citation de Kierkegaard illustre bien cet envoûtant roman.

Nos rendez-vous est un roman plein d’espoir, qui montre qu’il n’est jamais trop tard pour faire du reste de sa vie la plus belle partie de son existence.

Alors, si vous voulez passer un délicieux moment de lecture, ne manquez pas ce rendez-vous avec le nouveau roman d’Eliette Abécassis !

Informations pratiques

Nos rendez-vous, Eliette Abécassis – Editions Grasset, janvier 2020

 

Interview de Gaëlle Nohant : « Un roman, c’est la création d’une illusion »

Gaëlle Nohant auteure de La femme révélée

                                                ©Karine Fléjo photographie

En ce mois de janvier, les éditions Grasset publient le quatrième roman de Gaëlle Nohant, La femme révélée. Rencontre avec une auteure aussi passionnée que passionnante.

Faites-vous lire votre manuscrit en cours d’écriture ?

Je travaille avec des premiers lecteurs. Par exemple dans ce roman,  arrivés à la fin de la première partie, ce qui les intéressait, c’était ce qui allait arriver à Violet à son retour aux Etats-Unis, bien davantage que ce qu’elle avait vécu entre-temps en France. Si j’avais dû développer l’ellipse, cela aurait fait un livre de deux oui trois cents pages de plus.

Votre héroïne est une artiste, elle pratique la photographie. Parler de photographie peut vite devenir un peu ennuyeux, abstrait, trop technique. Or vous avez un tel sens de l’image, y compris dans vos écrits quand vous évoquez les décors, que cela passe très bien ici

Pour moi c’était intéressant de rentrer dans un autre regard artistique que le mien. Tout ce que voyait mon héroïne était encore plus visuel que ce que je vois, moi, quand j’écris des romans. Il fallait vraiment à chaque fois que je me dise : qu’est-ce qu’elle voit, elle ? Tout doit être image. Un regard de photographe, ce n’est pas tout à fait un regard d’écrivain. Et cela m’a amenée aussi à m’interroger sur tout ce qui peut guider un photographe : comment se passe cette relation entre ce qu’il photographie et lui ?

Gaëlle Nohant

                                                ©Karine Fléjo photographie

Justement, on visualise si bien vos personnages qu’on a le sentiment qu’ils existent vraiment

Un roman, c’est la création d’une illusion. C’est créer une illusion qui, si elle est réussie, comporte une forme de vérité. Ce qui n’était pas évident à faire sur un métier de photographe qui n’était pas le mien et à une autre époque en plus. Il s’agissait d’essayer d’attraper quelque chose d’authentiquement américain. J’ai complètement inventé Violet, elle n’a pas existé. Je ne suis pas partie comme dans Légende d’un dormeur éveillé, d’une personne existante – Robert Desnos en l’occurrence.

A travers Violet, vous parlez de ce qu’est la création

Oui, il y a un mouvement vers l’extérieur dans la création, mais aussi la nécessité de descendre profondément en soi dans l’écriture même. Et cette femme exprime une vision du monde que je partage donc il ne m’était pas compliqué de me glisser dans sa peau concernant cette vision du monde.

Quelle a été la plus grande difficulté alors, concernant Violet ?

Ce qui était très compliqué pour moi au début, c’était d’incarner une femme qui laisse son enfant derrière elle. Cette idée me tourne autour depuis des années, mais j’avais un gros blocage impossible à dépasser : me glisser dans la peau d’une femme qui laisse son enfant. Le déclic s’est fait quand j’ai imaginé non pas qu’elle partait de la France vers l’Amérique, mais qu’elle se réfugiait en France. Là, je suis parvenue à me glisser dans sa peau. Et il était compliqué de faire en sorte que le lecteur soit attaché à Violet dès le début, sachant qu’elle a laissé son enfant.

Violet incarne les mêmes valeurs que son père, ce désir d’égalité des droits pour tous quelle que soit la couleur de peau, ce respect de la différence

Oui, son père, sociologue, est allé dans les ghettos avec elle. Ce n’est pas juste ce qu’il lui a dit, c’est surtout ce qu’il lui a montré, ce qu’il incarnait. Ce qui construit les enfants, c’est d’abord l’exemple de ce que l’on est, avant ce qu’on leur dit.

Pourquoi avoir choisi Chicago ?

C’est une ville très paradoxale car elle est le cœur d’une Amérique radicale avec toutes sortes de luttes progressistes et à coté de cela c’est une ville démocrate. C’est une ville dure. Tout y est mêlé, mais c’est ce qui est fascinant. Avant de commencer ce livre je ne connaissais rien à Chicago. J’ai alors beaucoup lu sur l’histoire de la ville et m’y suis rendue.

Retrouvez en un clic la chroniquer que j’ai consacrée à La femme révéléeChronique du roman

Gaëlle Nohant et Karine Fléjo

                                                ©Karine Fléjo photographie