Delta Blues, Julien Delmaire

delta blues

Un roman ou plutôt un voyage sensoriel au cœur du Mississipi des années 30. Envoutant.

L’enfer sur terre

Nous sommes dans le delta du Mississipi, berceau du blues, dans les années 30. Un état où naitre noir est un véritable fléau. Les bus, les soins, l’électricité sont réservés aux blancs. Les hommes encagoulés du Klu Klux Klan font régner la terreur. Et comme si cela ne suffisait pas, à la dureté du quotidien de la population noire s’ajoute cette année-là une terrible sécheresse. Alors certains, comme Dora, vendent leur corps pour nourrir leur enfant. D’autres, comme Bobby, jouent de la guitare dans les bars.

Mais dans cet enfer, il y a une lueur d’espoir, celle de l’indéfectible amour qui lie Betty et Steve. Tous deux sont jeunes, noirs et pauvres. Mais riches des sentiments qu’ils éprouvent l’un pour l’autre. Betty est blanchisseuse, nièce de la sorcière vaudou Saphira.  Une vieille femme qui intercède auprès des dieux pour influer sur le destin des êtres et qui réalise des potions pour soigner ses pairs.

Mais alors que les exécutions sommaires du KKK se multiplient, que les récoltes sont menacées par l’absence de pluie, que des meurtres sont perpétrés la nuit, Betty et Steve se pensent invincibles, portés par leur amour. Raison ou illusion ?

Et puis, il y a la musique. Partout. Tout le temps. Le blues qui console, berce, bat au rythme des récoltes dans les plantations, joué sur les guitares et les harmonicas.

Une immersion totale dans le Mississipi des années 30

Avec Delta Blues, paru en cette rentrée littéraire aux éditions Grasset, Julien Delmaire nous offre une véritable immersion dans le Mississipi des années 30. Ce n’est pas juste un voyage à travers les mots, à travers le temps et l’espace, c’est un concentré d’émotions, de perceptions, de parfums, de sons, de saveurs, de visions. On vit plus qu’on ne lit au diapason des personnages. Témoin et non juste lecteur, coupé du monde qui nous entoure le temps de la lecture.

L’écriture, très poétique, très mélodieuse est une partition sensorielle sur laquelle s’inscrivent les destins chahutés de cette population noire, mais aussi des métis, des Indiens, des blancs. Une galerie de personnages très riches qui chacun apportent une note différente de la vie d’alors. Un blues de 500 pages envoutant comme les sortilèges de Saphira, qui donne furieusement envie, la lecture terminée, de se plonger dans le blues de Robert Johnson, Willie Brown ou encore Sonny Boy.

Informations pratiques

Delta Blues, Julien Delmaire – rentrée littéraire – éditions Grasset, août 2021 – 500 pages

L’enfant réparé, Grégoire Delacourt

L'enfant réparé

Pour la première fois, ce n’est pas un roman mais un récit que nous offre Grégoire Delacourt. Un livre très intime sans jamais être impudique.

Une enfance fracassée

Ce livre est un livre à part, pour ceux qui suivent l’auteur de roman en roman. Pour la première fois, Grégoire Delacourt ne se cache pas derrière des personnages et se livre. Touche par touche, comme sur une toile de Seurat, il peint son parcours de vie, de sa prime enfance, avant l’âge de 5 ans, ces 5 années où les rires et la légèreté faisaient encore partie du quotidien, jusqu’à aujourd’hui, en passant par ses premières amours, ses débuts dans la publicité, ses séances chez la psy, sa rencontre déterminante avec la femme de sa vie, son tuteur, son roc, son oxygène : Dana.

Un père souvent absent, qui laissait le petit Grégoire en proie à une térébrante question : ne les aimait-il pas? Sinon pourquoi lui, sa mère, son frère et sa sœur restaient-ils seuls à la maison? Pourquoi sa maman semblait vouloir l’éloigner, comme en atteste la migration forcée de Grégoire dans la chambre du grenier ou encore le pensionnat dans lequel on l’envoie dès l’âge de dix ans? Désamour ou au contraire, désir de protection de son fils? Le protéger de quoi? De qui? Que sait-elle ou que soupçonne-t-elle? Quels sont les secrets qui entourent l’écrivain de la famille? Dans cette maison où on ne voyait que le bonheur, l’horreur avait sa place dans l’ombre. Faute d’être nommée, dénoncée, elle a grandi tapie dans un coin de la conscience, a hanté l’auteur toutes ces années, guidé ses actes, ses choix, a failli le perdre. Jusqu(à ce que ce roman, Mon père, joue un rôle de détonateur. Fasse voler les apparences en éclats.

Un récit bouleversant

Quand on découvre L’enfant réparé, paru en cette fin de septembre aux éditions Grasset et qu’on a lu les précédents romans de Grégoire Delacourt, on réalise que ses romans portaient en eux le germe du récit à venir. Comme un terreau que l’auteur a travaillé, semant des graines ici et là, sous le masque de la fiction. Jusqu’au jour où il se sentirait prêt à laisser son enfance et ses blessures éclore au grand jour et non plus enfouis dans la terre fictionnelle. L’écrivain de la famille, La liste de mes envies, La première chose qu’on regarde, On ne voyait que le bonheur, Les quatre saisons de l’été, Danser au bord de l’abime, La femme qui ne vieillissait pas, Mon père, ou enfin Un jour viendra couleur orange, il aura fallu neuf romans pour que le lecteur comprenne à quel point les livres l’ont effectivement sauvé.

Le véritable tour de force ici, est double. Le livre est on ne peut plus personnel, intime et pourtant, il reste toujours très pudique. le récit évoque des sujets graves, terribles et pourtant, Grégoire Delacourt ne force jamais le trait, ne verse jamais dans le pathos ni dans le voyeurisme malsain.

Il effleure et on reçoit pourtant les mots comme des uppercuts. Car la portée des mots ne tient pas dans la force du trait mais dans leur justesse.

Ce n’est pas de la pitié que l’on éprouve à la lecture de ce livre, mais une profonde empathie, l’envie de prendre le petit blondinet de 5 ans dans les bras et de lui dire qu’il arrivera à s’en sortir, malgré tout. Malgré ça. Empathie et admiration aussi. car pareilles blessures auraient pu faire naitre de l’aigreur, un dégout des autres, de la vie. Or grâce à l’écriture, Gregoire Delacourt a su transcender ses blessures, faire de ses cicatrices des balafres réussies. Donner dans ses livres cet amour qui lui a tant manqué pendant si longtemps.

« Je découvrais qu’écrire c’était se rencontrer. C’était redresser un corps de traviole. »

« J’ai compris ce qui motiverait mon chemin d’écrivain. présenter à l’adulte que je suis devenu l’enfant que je fus. »

Informations pratiques

L’enfant réparé, Grégoire Delacourt – récit – Editions Grasset, septembre 2021 – 230 pages – 19€

Revenir à toi, Léonor de Récondo

revenir à toi

Une rentrée littéraire sous le signe de l’émotion avec « Revenir à toi », un magnifique roman de Léonor de Récondo.

Retrouver sa mère

Magdalena est une comédienne connue et reconnue, tant au théâtre qu’au cinéma. Quand son agent l’appelle, pour lui dire qu’on a retrouvé sa mère disparue 30 ans plus tôt, elle n’hésite pas. Elle plaque tout et prend le premier train de Paris pour Bordeaux, sans aucun bagage. Juste avec ses souvenirs.

Tandis que les kilomètres et les paysages défilent par la fenêtre du train, elle se souvient de son enfance. De sa maman, Apollonia, qui passait ses journées allongée, mutique, en proie à une dépression profonde. De ses grands parents paternels chez lesquels ils vivaient tous. De l’empathie de son grand-père envers sa mère et du mépris de sa grand-mère envers cette dernière. Du jour terrible où son père lui a annoncé au retour de l’école que sa mère était partie. Elle était alors âgée de 14 ans.

Partie où ? Combien de temps ? Pourquoi ? Personne ne veut ou ne peut lui donner de réponse. Inlassablement, Magdalena revient à la charge. Questionne. Sans succès. Quand peu de temps après, son père rencontre une autre femme et part vivre chez elle, laissant Magdalena chez ses grands-parents, il lui faut encore surmonter cette épreuve. Composer avec le vide, l’absence, le manque.

Le théâtre devient alors sa colonne vertébrale, son oxygène. Jusqu’à ce jour où le passé la rattrape.

Se réapproprier son passé

Revenir à toi, de Léonor de Récondo, ou comment se réapproprier son passé. Comment reconstituer le puzzle de sa vie, sans plus jouer, sans masque. Outre un bouleversant roman d’amour filial, c’est un bel hommage au théâtre que nous offre la romancière. Antigone a toujours résonné de façon très forte chez Magdalena. Sans qu’elle ne comprenne pourquoi. Mais ce qui n’était jusqu’alors qu’un constat fait soudain sens : elle était le porte-voix d’Antigone car sa vie, derrière son sourire de façade, sa joie apparente, cachait une blessure. Celle de l’arrachement à sa mère, de l’abandon de son père, de cette vie familiale sacrifiée. Un vide béant. Dès lors, se glisser dans la peau de personnages lui a permis de crier sa colère, sa douleur, son chagrin, ce qu’elle ne s’autorisait jamais à faire dans la vie. Et quand elle découvre le secret des origines de sa mère, les blessures qui l’ont fait plonger dans une si profonde dépression, elle réalise qu’elle n’est pas la seule à porter ce fardeau du secret, du vide, du chagrin. Les points d’interrogation s’effacent. Chacune peut se réapproprier son passé, sa vie. Et avancer.

C’est indiciblement émouvant, d’une grande fluidité et d’une grande justesse.

Informations pratiques

Revenir à toi, Léonor de Récondo – rentrée littéraire – éditions Grasset, août 2021 – 176 pages

Les prochains livres sur le blog

La semaine prochaine, retrouvez sur le blog, comme chaque semaine, des nouveautés littéraires pour adultes comme pour enfants.

Au programme de la semaine à venir

Côté littérature adulte :

  • Revenir à toi, Léonor de Récondo, éditions Grasset : Une rentrée littéraire sous le signe de l’émotion avec « Revenir à toi », un magnifique roman de Léonor de Récondo. Magdalena est une comédienne connue et reconnue, tant au théâtre qu’au cinéma. Quand son agent l’appelle, pour lui dire qu’on a retrouvé sa mère disparue 30 ans plus tôt, elle n’hésite pas. Elle plaque tout et prend le premier train de Paris pour Bordeaux, sans aucun bagage. Juste avec ses souvenirs…
  • Et je vous parlerai aussi, une fois n’est pas coutume, non pas d’un roman mais d’un récit de Grégoire Delacourt, L’enfant réparé, chez Grasset. Ce livre est un livre à part, pour ceux qui suivent l’auteur de roman en roman. Pour la première fois, Grégoire Delacourt ne se cache pas derrière des personnages et se livre. Touche par touche, comme sur une toile de Seurat, il peint son parcours de vie, de sa prime enfance, avant l’âge de 5 ans, ces 5 années où les rires et la légèreté faisaient encore partie du quotidien, jusqu’à aujourd’hui, en passant par ses premières amours, ses débuts dans la publicité, ses séances chez la psy, sa rencontre déterminante avec la femme de sa vie, son tuteur, son roc, son oxygène : Dana.

Côté livre pour enfants :

  • Je vous ferai découvrir un petit livre à rabats très chouette, paru aux éditions Usborne : Pourquoi je dois m’habiller? Expliquer à l’enfant qu’il doit s’habiller et surtout ne pas mettre n’importe quoi nécessite parfois beaucoup de patience. Avec ce génial petit livre à rabats, vous aurez un allié!

En attendant de partager avec vous mes lectures, je vous souhaite un excellent dimanche!

Rencontre avec Julien Delmaire

« Le roman est plus comme un trip alors que la poésie est plus comme un shoot »

delta blues

En cette rentrée littéraire des éditions Grasset, Julien Delmaire publie un roman fascinant Delta Blues. Un véritable voyage dans le Mississipi des années 30. Rencontre avec l’auteur.

Avant le roman, il y a eu la poésie

J’ai commencé par la poésie. J’ai publié 6 recueils de poésie avant de publier mon premier roman. J’ai commencé avec le slam en 2001. J’étais tellement féru de poésie, de cette alchimie verbale entre les mots, que je ne ressentais pas vraiment le besoin de m’aventurer vers le roman.

Quel est le déclic qui vous a fait faire le grand saut de la poésie au roman ?

Je m’étais lancé dans un poème en prose plus long que d’habitude. Et arrivé à 15 ou 20 pages, je me suis dit que je tenais peut-être là le début de quelque chose. J’ai continué à écrire, ai éprouvé le besoin de faire naitre d’autres personnages. Et j’ai découvert le plaisir de la longue durée, de pouvoir créer d’autres temporalités. Le roman est plus comme un trip alors que la poésie est plus comme un shoot. Aujourd’hui, je passe ma poésie en contrebande dans le roman. Aujourd’hui le roman est le lieu qui accueille tout ce que j’ai envie d’expérimenter.

Parlez-nous de Delta Blues, votre quatrième roman

Je l’ai en tête depuis une dizaine d’années. J’ai mis 2 ans ½ à l’écrire. C’est un peu la quintessence de tout ce qui était en germe dans mes précédents livres :  la musique, les paysages et des visages qui se rencontrent pour créer un rêve éveillé où l’on chemine, pris par la main par le blues.

Faites-nous le pitch du roman

On est en 1932 dans le delta du Mississipi, où il y a une sécheresse terrible. C’est en quelque sorte « un polar climatique », c’est-à-dire que la sécheresse est omniprésente dès les premières pages et on sent qu’un drame se prépare. Le roman s’ouvre comme un roman d’amour, avec deux amants noirs, Betty et Steve. Cet amour-là est tout ce qu’il leur reste pour résister à un contexte économique et politique extrêmement oppressant. Le delta du Mississipi à cette époque est d’ailleurs surnommé par les noirs « l’enfer sur terre ».

Il y a une forte dimension mystique dans le roman

Il y a beaucoup de références au vaudou qui était extrêmement vivace dans le Mississipi de l’époque. C’est à la fois une religion (rites, invocations, sortilèges) et une médecine alternative basée sur la connaissance des plantes.  Les noirs n’avaient en effet pas accès à la médecine officielle. Saphira dans le roman est une sorcière vaudou, qui interpelle les divinités et influe sur le destin des personnages.

Quel a été l’élément déclencheur de ce roman ?

C’est la légende de Robert Johnson, un des plus fameux bluesmen des années 30. Il est réputé car il aurait fait un pacte avec le dieu Vaudou, Legba. Legba lui aurait pris sa guitare et l’aurait accordée de telle sorte qu’ensuite, Robert Johnson est devenu un prodige de la guitare. Il est présent dans ce roman et le traverse sous le nom de Bobby.

Je vous donne rendez-vous très bientôt pour partager avec vous mes impressions de lecture enthousiastes sur ce roman!

Le rire des déesses, Ananda Devi

le rire des déesses

En cette rentrée littéraire, Ananda Devi nous offre une immersion en Inde, dans un groupe de femme et de transsexuels malmenés par la société. Le roman d’une révolte mais aussi un roman d’amour.

La condition des femmes en Inde

Nous sommes dans un quartier très pauvre de l’Inde, appelé la Ruelle. Le quartier des prostituées. Parmi elles, Veena. Elle a fui sa famille pauvre, laquelle la maltraitait et cherchait en vain à la marier, faute de dot suffisante.  Mais elle n’a pas quitté la misère pour autant et se retrouve avec d’autres prostituées, sous le joug d’une maquerelle acariâtre.

Veena a une fille, âgée désormais de dix ans. Une fille qu’elle ne parvient pas à aimer, à laquelle elle craint trop de s’attacher tant elle pressent l’avenir horrible qui l’attend, comme pour la majorité des femmes issues des basses castes en Inde. Pendant que sa mère Veena fait commerce de son corps pour survivre, Chinti reste cachée derrière une paroi. Témoin des violences que subi Veena, elle se promet qu’elle échappera à pareil sort.  

Aussi quand un client de sa mère, Shivnath, homme de Dieu corrompu, jette son dévolu sur l’enfant, désireux de l’élever au rang de déesse, Chinti pense avoir trouvé une porte pour s’envoler de sa cage. Pour s’élever au dessus de sa condition. A moins que ne s’ouvre à elle une prison plus grande encore…

Le cri de révolte des femmes

Avec Le rire des déesses, Ananda Devi nous transporte dans les bas-fonds de l’Inde et nous dresse les portraits d’une enfant attachante et de sa mère. Et à travers elles, celui des femmes là-bas, malmenées, déconsidérées, esclaves des hommes. Mais non résignées pour autant. Car ces femmes sont extraordinairement courageuses, combattives, de véritables guerrières. Et se mobilisent toutes pour voler au secours de Chinti.

Si j’ai trouvé les sujets traités très intéressants, édifiants, notamment la place des femmes et des transsexuels en Inde, les dérives des religieux, l’amour maternel, la colère des femmes, j’ai eu plus de mal avec le style très lyrique de l’auteur, lequel m’a freinée. Je vous laisse juger par vous-même !

Informations pratiques

Le rire des déesses, Ananda Devi – rentrée littéraire – éditions Grasset aout 2021 – 235 pages – 19,50€

Ravissement, Laurence Lieutaud

Un roman magistralement mené, au suspens implacable, sur la chute d’une femme sous emprise, jusqu’à sa renaissance, libre. Libérée.

Une femme sous emprise

Quand Louise frappe à la porte de sa grand-mère, une vieille femme au fort tempérament, cela fait quinze ans qu’elle ne l’a pas vue. Quinze années qu’elle a quitté ce petit village où elle a grandi, élevée par sa grand-mère depuis le décès de sa mère.

Alternant entre présent et passé, Florence Lieutaud évoque les raisons du départ de Louise, sa vie depuis – son enfer plutôt, et sa renaissance aujourd’hui. Elle nous explique pourquoi il y a eu cette longue parenthèse entre la petite fille et l’aïeule. Ce clash, tandis que Louise n’avait que 18 ans et s’est amourachée d’un artiste peintre trentenaire en vacances dans la région, décidant du jour au lendemain de le suivre, sans le consentement de sa grand-mère. Cet homme avait pourtant l’apparence d’un homme aimant, attentionné. Mais au fil des jours et des mois, le vernis des apparences s’est craquelé pour laisser apparaitre son vrai visage, celui d’un tortionnaire. A l’image des toiles qu’il peint, il veut faire de Louise son œuvre d’art, la façonner, la sculpter, effacer tout ce qui lui déplait d’elle, la transformer. Quitte à la nier. A l’humilier. Et, au besoin, à la violenter.

Coupée de sa grand-mère mais aussi de ses amis, elle se retrouve de plus en plus isolée, affectivement mais aussi géographiquement avec l’emménagement dans une bastide au milieu de nulle part. Elle n’a pour confidente que Clara, une jeune femme sensible et douce, dont la sœur Amélie est décédée dix ans auparavant dans des circonstances dramatiques. Amélie dont la ressemblance avec Louise saute aux yeux de Clara et les rapproche.

Qu’est-il arrivé à Paul ? Pourquoi Louise revient-elle seule au village ? Est-elle parvenue à se défaire de la relation toxique que son mari entretenait avec elle ? Existe-t-il un quelconque lien entre Louis et Amélie ?

Sortir de l’emprise et renaitre

Ravissement, c’est le titre mais aussi ce que le lecteur éprouve en lisant ce roman, tant l’écriture de Laurence Lieutaud est fluide, sa construction parfaite et son intrigue magistralement menée. Avec beaucoup de sensibilité et de finesse, elle analyse les mécanismes de l’emprise. A la fois les fragilités qui lui permettent de se mette en place – un vide affectif, le décès de la mère, l’absence du père, mais aussi les mécanismes insidieux du piège qui, peu à peu, se referme sur la victime. L’isolement, la perte d’estime de soi, le climat de peur.

La romancière sème des indices tout au long de l’intrigue, crée une atmosphère inquiétante autour de la mort de Paul. Mort naturelle ? Accident ? Meurtre ? Mais ne comptez pas sur elle pour vous laisser entrevoir la vérité avant la toute dernière page.

C’est un roman haletant, très émouvant aussi, sur la plongée et la renaissance d’une femme. Un premier roman à saluer.

A lire !

Informations pratiques

Le ravissement, Laurence Lieutaud – éditions Grasset, avril 2021 – 196 pages – 17,50€

Le cerf-volant, Laetitia Colombani

le cerf volant

Vous aviez aimé La tresse ? Vous allez adorer Le cerf-volant de Laetitia Colombani. Le destin croisé d’une française, d’une jeune fille révoltée et d’une enfant exploitée en Inde. Une immersion bouleversante et édifiante dans un pays où naître femme est une malédiction.

S’exiler pour se reconstruire

Terrassée par un drame personnel, Léna décide de tout plaquer en France et de venir panser ses blessures au bout du monde, en Inde. Mais elle réalise son erreur une fois là-bas : où que l’on aille, on emporte ses blessures, son chagrin en soi. La distance physique ne met pas de distance mentale. Jusqu’à ce jour où elle frôle la noyade et est sauvée par la red brigade qu’une fillette témoin du drame a alertée. Désireuse de prouver sa gratitude à la fillette prénommée Lalita, elle se met à sa recherche à la sortie de l’hôpital. Et découvre avec stupeur que la gamine d’une dizaine d’années est exploitée dans le restaurant de son oncle et ne sait ni lire ni écrire vu qu’il ne la laisse pas fréquenter l’école. Une condition hélas souvent réservée aux fillettes en Inde, où naître femme est une véritable malédiction. Esclave de leurs parents, bonnes à tout faire, les femmes sont victimes de mariages arrangés dès l’âge de 10 ans et deviennent l’esclave de leur mari et de leur belle-famille. Traitées en sous-êtres humains.

Or Lalita manifeste une soif d’apprendre et une intelligence peu communes. Léna, qui a enseigné avec passion pendant 20 ans en France, décide alors de lui apprendre à lire et à écrire. Et lui offre ce-faisant bien plus que l’instruction : l’accès à la liberté, à l’indépendance financière, à un travail plus tard. Mais l’oncle de Lalita va-t-il accepter de perdre une main d’œuvre aussi bon marché ? Peut-elle changer le monde, aussi bien intentionnée soit-elle, et balayer des siècles de traditions ? Et Léna, que fuit-elle? Trouvera-t-elle l’apaisement?

La condition des femmes en Inde

C’est avec bonheur que je suis Laetitia Colombani de roman en roman. J’ai adoré La tresse (Chronique ICI), mais aussi Les victorieuses (chronique ) pour la profonde humanité des personnages, la sensibilité et la fluidité de l’écriture. Alors forcément, en apprenant la sortie chez Grasset de son nouveau roman, Le cerf-volant, je me suis précipitée dessus.

Et c’est un ENORME coup de cœur !

Dans ce roman, Laetitia Colombani revient (comme dans La tresse) sur le sort des Intouchables (ou Dalits) en Inde. Une caste d’êtres victimes d’incessantes discriminations, jugés impurs et rejetés. Naitre femme et membre de cette caste est par conséquent une double peine.

L’institutrice française espère changer le destin des fillettes du village, consciente qu’elle va devoir combattre des siècles de traditions, les réticences des familles. Mais consciente aussi « que l’éducation est leur seule chance de s’affranchir du sort auquel leur naissance les a condamnées. » Même s’il est illusoire de penser que vouloir changer les mentalités suffira à y parvenir, sortir ne serait-ce qu’une enfant de l’esclavage auquel elle était promise justifie à lui seul d’agir. L’inde est le plus grand marché de main d’œuvre enfantine au monde. Des petites mains quasiment gratuites, particulièrement dans la caste des Intouchables.

Le combat de cette française, venue se reconstruire au bout du monde, est magnifique. Indiciblement émouvant. Et ce roman rappelle si besoin, combien la condition des femmes en Inde est problématique, mais aussi que l’esclavage n’est pas aboli, comme le prouvent ces enfants contraints de travailler dès leur plus jeune âge dans des conditions inhumaines.

Un roman édifiant, dont la gravité du sujet n’empêche pas Laetitia COLOMBANI d’en avoir fait un livre lumineux et porteur d’espoir.

Informations pratiques

Le cerf-volant, Laetitia Colombani – éditions Grasset, juin 2021 – 205 pages -18,50€

Reviens Lila, Magali Laurent et Françoise-Marie Santucci

Reviens Lila

Le combat poignant d’une mère dont la fille Lila a été kidnappée par son père, parti faire le djihad.

Kidnapping d’enfant

Octobre 2015. Lila, 3 ans ½, s’apprête à partir en vacances avec son père, Anis, en Tunisie, pays natal de ce dernier. C’est d’ailleurs lors de vacances en Tunisie, que Magali a rencontré celui qui allait devenir son époux. Un homme attentionné, charismatique, aimant, élégant. Rien à voir avec celui qu’il est devenu sous ses yeux, méprisant, cassant, trainant avec une barbe longue et une djellaba, fréquentant assidument la mosquée. Un homme dont elle a divorcé mais avec lequel elle s’efforce de garder des rapports cordiaux pour le bien de leur fille Lila.

Ce n’est pas la première fois qu’il emmène Lila au pays. Magali ne s’en inquiète donc pas outre mesure.

Mais un coup de fil une semaine plus tard la fait basculer dans l’horreur : la sœur d’Anis lui apprend qu’il ne reviendra pas. Ni sa fille. Il a kidnappé Lila. Pire, il n’est pas en Tunisie mais en Turquie et s’apprête à rejoindre la Syrie avec l’enfant.

Pour Magali et ses proches, c’est la sidération.

Commence alors un long combat pour tenter de localiser et de récupérer sa fille…

Islamisme radical et Djihad

Ce récit de Magali Laurent, Reviens Lila, paru aux éditions Grasset, dépasse le simple besoin de faire savoir à sa fille Lila qu’elle la recherche, quels combats elle mène depuis sa disparition, quels rapports elle a entretenu avec son père, ce qu’elle a vu et ce qu’elle n’a pas su/pu voir le concernant. C’est un témoignage qui s’adresse à chacun d’entre nous. Non seulement aux autres mères confrontées à un enlèvement d’enfant, à cet arrachement inhumain, mais aussi aux hommes et femmes qui nourrissent tant de défiance face aux femmes comme Magali. En effet, parce qu’elle a été mariée à un homme aujourd’hui djihadiste, elle est assimilée à une terroriste ou du moins à une femme potentiellement dangereuse dans l’esprit de beaucoup. A l’horreur d’avoir perdu la chair de sa chair, s’ajoute le rejet des gens. Une double peine.

Avec beaucoup de pudeur, de sensibilité, elle évoque les années qui ont précédé l’enlèvement de Lila. Ce basculement d’Anis vers un islam radical. Sa honte de s’être trompée sur lui. Ces changements qu’elle a vus, sans imaginer qu’il irait si loin. Sans imaginer pareille issue.

On ne peut qu’être indiciblement ému par le sort de cette femme et admiratif de son courage. Un témoignage poignant. Un cri d’amour d’une mère à sa fille.

Informations pratiques

Reviens Lila, Magali Laurent et Françoise-Marie Santucci- Editions Grasset, février 2021 – 18€ – 22à pages

Instagrammable, Eliette Abécassis

instagram

Un roman incisif, une analyse brillante de cette nouvelle génération accro aux réseaux sociaux. Et victime de leur potentielle violence.

Une génération accro aux réseaux sociaux

Sacha, lycéenne, se perçoit comme une fille terriblement banale et envie en secret l’aura de Jade, influenceuse suivie par des milliers de personnes sur Instagram, Tik Tok et autres réseaux sociaux du web. Jade à la chevelure toujours parfaitement lissée. Jade au maquillage impeccable. Jade aux tenues si tendance obtenues grâce à ses partenariats avec de grandes marques. Jade, un idéal inaccessible, hormis du bout de son pouce, quand Sacha fait défiler les photos de l’influenceuse et ses stories sur son smartphone.

Son smartphone est devenu un prolongement d’elle-même, comme la majorité des adolescents de sa génération, ceux nés au début des années 2000. « Sacha dort le téléphone sur le cœur, se lève le portable à la main, le pose sur le lavabo lorsqu’elle se lave, déjeune le portable sur les genoux, marche la tête penchée, le dos vouté, travaille en répondant à ses sms (…) Son seul intérêt, son point d’ancrage, son oxygène, sa nourriture spirituelle, son univers : c’est son téléphone. »

Mais derrière cette petite lucarne, ce n’est pas qu’un monde de strass et paillettes. Ces réseaux sociaux permettent une exposition inédite de l’intimité, un déferlement de violence sous couvert de pseudos avec la divulgation d’informations intimes contre le gré des concernés. Sacha va le découvrir à ses dépens.

Une nouvelle forme de violence

J’adore la plume d’Eliette Abécassis, l’acuité de ses réflexions, la pertinence de ses analyses, la sensibilité de son écriture. Après Nos rendez-vous (chronique ICI), j’attendais avec impatience son nouveau roman : Instagrammable, paru chez Grasset. Et une fois encore, l’auteure fait mouche. Elle se saisit d’un sujet très contemporain et nous plonge dans le quotidien d’une adolescente qui ne vit que par et pour les réseaux sociaux. Une ado qui, comme ses camarades, est devenue un pur produit marketing dont les désirs, les sentiments, sont un marché. Dont l’esprit lui-même est marché. Vendue à un monde virtuel. C’est à la fois terrifiant de constater cette évolution du monde, où la frontière entre privé et public se dissout, où cachés derrière leur écran certains s’adonnent à un déferlement de violence inouï, humilient, harcèlent au risque de briser des vies. Et rassurant, car même accros à leur smartphone, certains ados comme Sacha ont encore le recul nécessaire pour se mettre à distance quand les choses dérapent, pour reprendre pied dans le réel.

Eliette Abecassis réussit le pari de traiter un sujet d’actualité sans verser dans la caricature ni le jugement bienpensant d’une adulte sur ces ados. Un roman brillant. Passionnant. Juste.

Informations pratiques

Instagrammable, Eliette Abécassis – éditions Grasset, mars 2021 – 180 pages – 17€