Ravissement, Laurence Lieutaud

Un roman magistralement mené, au suspens implacable, sur la chute d’une femme sous emprise, jusqu’à sa renaissance, libre. Libérée.

Une femme sous emprise

Quand Louise frappe à la porte de sa grand-mère, une vieille femme au fort tempérament, cela fait quinze ans qu’elle ne l’a pas vue. Quinze années qu’elle a quitté ce petit village où elle a grandi, élevée par sa grand-mère depuis le décès de sa mère.

Alternant entre présent et passé, Florence Lieutaud évoque les raisons du départ de Louise, sa vie depuis – son enfer plutôt, et sa renaissance aujourd’hui. Elle nous explique pourquoi il y a eu cette longue parenthèse entre la petite fille et l’aïeule. Ce clash, tandis que Louise n’avait que 18 ans et s’est amourachée d’un artiste peintre trentenaire en vacances dans la région, décidant du jour au lendemain de le suivre, sans le consentement de sa grand-mère. Cet homme avait pourtant l’apparence d’un homme aimant, attentionné. Mais au fil des jours et des mois, le vernis des apparences s’est craquelé pour laisser apparaitre son vrai visage, celui d’un tortionnaire. A l’image des toiles qu’il peint, il veut faire de Louise son œuvre d’art, la façonner, la sculpter, effacer tout ce qui lui déplait d’elle, la transformer. Quitte à la nier. A l’humilier. Et, au besoin, à la violenter.

Coupée de sa grand-mère mais aussi de ses amis, elle se retrouve de plus en plus isolée, affectivement mais aussi géographiquement avec l’emménagement dans une bastide au milieu de nulle part. Elle n’a pour confidente que Clara, une jeune femme sensible et douce, dont la sœur Amélie est décédée dix ans auparavant dans des circonstances dramatiques. Amélie dont la ressemblance avec Louise saute aux yeux de Clara et les rapproche.

Qu’est-il arrivé à Paul ? Pourquoi Louise revient-elle seule au village ? Est-elle parvenue à se défaire de la relation toxique que son mari entretenait avec elle ? Existe-t-il un quelconque lien entre Louis et Amélie ?

Sortir de l’emprise et renaitre

Ravissement, c’est le titre mais aussi ce que le lecteur éprouve en lisant ce roman, tant l’écriture de Laurence Lieutaud est fluide, sa construction parfaite et son intrigue magistralement menée. Avec beaucoup de sensibilité et de finesse, elle analyse les mécanismes de l’emprise. A la fois les fragilités qui lui permettent de se mette en place – un vide affectif, le décès de la mère, l’absence du père, mais aussi les mécanismes insidieux du piège qui, peu à peu, se referme sur la victime. L’isolement, la perte d’estime de soi, le climat de peur.

La romancière sème des indices tout au long de l’intrigue, crée une atmosphère inquiétante autour de la mort de Paul. Mort naturelle ? Accident ? Meurtre ? Mais ne comptez pas sur elle pour vous laisser entrevoir la vérité avant la toute dernière page.

C’est un roman haletant, très émouvant aussi, sur la plongée et la renaissance d’une femme. Un premier roman à saluer.

A lire !

Informations pratiques

Le ravissement, Laurence Lieutaud – éditions Grasset, avril 2021 – 196 pages – 17,50€

Le cerf-volant, Laetitia Colombani

le cerf volant

Vous aviez aimé La tresse ? Vous allez adorer Le cerf-volant de Laetitia Colombani. Le destin croisé d’une française, d’une jeune fille révoltée et d’une enfant exploitée en Inde. Une immersion bouleversante et édifiante dans un pays où naître femme est une malédiction.

S’exiler pour se reconstruire

Terrassée par un drame personnel, Léna décide de tout plaquer en France et de venir panser ses blessures au bout du monde, en Inde. Mais elle réalise son erreur une fois là-bas : où que l’on aille, on emporte ses blessures, son chagrin en soi. La distance physique ne met pas de distance mentale. Jusqu’à ce jour où elle frôle la noyade et est sauvée par la red brigade qu’une fillette témoin du drame a alertée. Désireuse de prouver sa gratitude à la fillette prénommée Lalita, elle se met à sa recherche à la sortie de l’hôpital. Et découvre avec stupeur que la gamine d’une dizaine d’années est exploitée dans le restaurant de son oncle et ne sait ni lire ni écrire vu qu’il ne la laisse pas fréquenter l’école. Une condition hélas souvent réservée aux fillettes en Inde, où naître femme est une véritable malédiction. Esclave de leurs parents, bonnes à tout faire, les femmes sont victimes de mariages arrangés dès l’âge de 10 ans et deviennent l’esclave de leur mari et de leur belle-famille. Traitées en sous-êtres humains.

Or Lalita manifeste une soif d’apprendre et une intelligence peu communes. Léna, qui a enseigné avec passion pendant 20 ans en France, décide alors de lui apprendre à lire et à écrire. Et lui offre ce-faisant bien plus que l’instruction : l’accès à la liberté, à l’indépendance financière, à un travail plus tard. Mais l’oncle de Lalita va-t-il accepter de perdre une main d’œuvre aussi bon marché ? Peut-elle changer le monde, aussi bien intentionnée soit-elle, et balayer des siècles de traditions ? Et Léna, que fuit-elle? Trouvera-t-elle l’apaisement?

La condition des femmes en Inde

C’est avec bonheur que je suis Laetitia Colombani de roman en roman. J’ai adoré La tresse (Chronique ICI), mais aussi Les victorieuses (chronique ) pour la profonde humanité des personnages, la sensibilité et la fluidité de l’écriture. Alors forcément, en apprenant la sortie chez Grasset de son nouveau roman, Le cerf-volant, je me suis précipitée dessus.

Et c’est un ENORME coup de cœur !

Dans ce roman, Laetitia Colombani revient (comme dans La tresse) sur le sort des Intouchables (ou Dalits) en Inde. Une caste d’êtres victimes d’incessantes discriminations, jugés impurs et rejetés. Naitre femme et membre de cette caste est par conséquent une double peine.

L’institutrice française espère changer le destin des fillettes du village, consciente qu’elle va devoir combattre des siècles de traditions, les réticences des familles. Mais consciente aussi « que l’éducation est leur seule chance de s’affranchir du sort auquel leur naissance les a condamnées. » Même s’il est illusoire de penser que vouloir changer les mentalités suffira à y parvenir, sortir ne serait-ce qu’une enfant de l’esclavage auquel elle était promise justifie à lui seul d’agir. L’inde est le plus grand marché de main d’œuvre enfantine au monde. Des petites mains quasiment gratuites, particulièrement dans la caste des Intouchables.

Le combat de cette française, venue se reconstruire au bout du monde, est magnifique. Indiciblement émouvant. Et ce roman rappelle si besoin, combien la condition des femmes en Inde est problématique, mais aussi que l’esclavage n’est pas aboli, comme le prouvent ces enfants contraints de travailler dès leur plus jeune âge dans des conditions inhumaines.

Un roman édifiant, dont la gravité du sujet n’empêche pas Laetitia COLOMBANI d’en avoir fait un livre lumineux et porteur d’espoir.

Informations pratiques

Le cerf-volant, Laetitia Colombani – éditions Grasset, juin 2021 – 205 pages -18,50€

Reviens Lila, Magali Laurent et Françoise-Marie Santucci

Reviens Lila

Le combat poignant d’une mère dont la fille Lila a été kidnappée par son père, parti faire le djihad.

Kidnapping d’enfant

Octobre 2015. Lila, 3 ans ½, s’apprête à partir en vacances avec son père, Anis, en Tunisie, pays natal de ce dernier. C’est d’ailleurs lors de vacances en Tunisie, que Magali a rencontré celui qui allait devenir son époux. Un homme attentionné, charismatique, aimant, élégant. Rien à voir avec celui qu’il est devenu sous ses yeux, méprisant, cassant, trainant avec une barbe longue et une djellaba, fréquentant assidument la mosquée. Un homme dont elle a divorcé mais avec lequel elle s’efforce de garder des rapports cordiaux pour le bien de leur fille Lila.

Ce n’est pas la première fois qu’il emmène Lila au pays. Magali ne s’en inquiète donc pas outre mesure.

Mais un coup de fil une semaine plus tard la fait basculer dans l’horreur : la sœur d’Anis lui apprend qu’il ne reviendra pas. Ni sa fille. Il a kidnappé Lila. Pire, il n’est pas en Tunisie mais en Turquie et s’apprête à rejoindre la Syrie avec l’enfant.

Pour Magali et ses proches, c’est la sidération.

Commence alors un long combat pour tenter de localiser et de récupérer sa fille…

Islamisme radical et Djihad

Ce récit de Magali Laurent, Reviens Lila, paru aux éditions Grasset, dépasse le simple besoin de faire savoir à sa fille Lila qu’elle la recherche, quels combats elle mène depuis sa disparition, quels rapports elle a entretenu avec son père, ce qu’elle a vu et ce qu’elle n’a pas su/pu voir le concernant. C’est un témoignage qui s’adresse à chacun d’entre nous. Non seulement aux autres mères confrontées à un enlèvement d’enfant, à cet arrachement inhumain, mais aussi aux hommes et femmes qui nourrissent tant de défiance face aux femmes comme Magali. En effet, parce qu’elle a été mariée à un homme aujourd’hui djihadiste, elle est assimilée à une terroriste ou du moins à une femme potentiellement dangereuse dans l’esprit de beaucoup. A l’horreur d’avoir perdu la chair de sa chair, s’ajoute le rejet des gens. Une double peine.

Avec beaucoup de pudeur, de sensibilité, elle évoque les années qui ont précédé l’enlèvement de Lila. Ce basculement d’Anis vers un islam radical. Sa honte de s’être trompée sur lui. Ces changements qu’elle a vus, sans imaginer qu’il irait si loin. Sans imaginer pareille issue.

On ne peut qu’être indiciblement ému par le sort de cette femme et admiratif de son courage. Un témoignage poignant. Un cri d’amour d’une mère à sa fille.

Informations pratiques

Reviens Lila, Magali Laurent et Françoise-Marie Santucci- Editions Grasset, février 2021 – 18€ – 22à pages

Instagrammable, Eliette Abécassis

instagram

Un roman incisif, une analyse brillante de cette nouvelle génération accro aux réseaux sociaux. Et victime de leur potentielle violence.

Une génération accro aux réseaux sociaux

Sacha, lycéenne, se perçoit comme une fille terriblement banale et envie en secret l’aura de Jade, influenceuse suivie par des milliers de personnes sur Instagram, Tik Tok et autres réseaux sociaux du web. Jade à la chevelure toujours parfaitement lissée. Jade au maquillage impeccable. Jade aux tenues si tendance obtenues grâce à ses partenariats avec de grandes marques. Jade, un idéal inaccessible, hormis du bout de son pouce, quand Sacha fait défiler les photos de l’influenceuse et ses stories sur son smartphone.

Son smartphone est devenu un prolongement d’elle-même, comme la majorité des adolescents de sa génération, ceux nés au début des années 2000. « Sacha dort le téléphone sur le cœur, se lève le portable à la main, le pose sur le lavabo lorsqu’elle se lave, déjeune le portable sur les genoux, marche la tête penchée, le dos vouté, travaille en répondant à ses sms (…) Son seul intérêt, son point d’ancrage, son oxygène, sa nourriture spirituelle, son univers : c’est son téléphone. »

Mais derrière cette petite lucarne, ce n’est pas qu’un monde de strass et paillettes. Ces réseaux sociaux permettent une exposition inédite de l’intimité, un déferlement de violence sous couvert de pseudos avec la divulgation d’informations intimes contre le gré des concernés. Sacha va le découvrir à ses dépens.

Une nouvelle forme de violence

J’adore la plume d’Eliette Abécassis, l’acuité de ses réflexions, la pertinence de ses analyses, la sensibilité de son écriture. Après Nos rendez-vous (chronique ICI), j’attendais avec impatience son nouveau roman : Instagrammable, paru chez Grasset. Et une fois encore, l’auteure fait mouche. Elle se saisit d’un sujet très contemporain et nous plonge dans le quotidien d’une adolescente qui ne vit que par et pour les réseaux sociaux. Une ado qui, comme ses camarades, est devenue un pur produit marketing dont les désirs, les sentiments, sont un marché. Dont l’esprit lui-même est marché. Vendue à un monde virtuel. C’est à la fois terrifiant de constater cette évolution du monde, où la frontière entre privé et public se dissout, où cachés derrière leur écran certains s’adonnent à un déferlement de violence inouï, humilient, harcèlent au risque de briser des vies. Et rassurant, car même accros à leur smartphone, certains ados comme Sacha ont encore le recul nécessaire pour se mettre à distance quand les choses dérapent, pour reprendre pied dans le réel.

Eliette Abecassis réussit le pari de traiter un sujet d’actualité sans verser dans la caricature ni le jugement bienpensant d’une adulte sur ces ados. Un roman brillant. Passionnant. Juste.

Informations pratiques

Instagrammable, Eliette Abécassis – éditions Grasset, mars 2021 – 180 pages – 17€

L’enfant des camps, Francine Christophe et Pierre Marlière

l'enfant des camps

Le récit bouleversant de Francine Christophe, rescapée des camps de concentration. Un témoignage sur ce dont l’homme est capable de pire comme de meilleur. A lire ABSOLUMENT.

Déportation à Bergen-Belsen

Francine Christophe et sa maman, de confession israélite, fuyaient en train en juillet 42, pour trouver refuge chez un oncle près de Grenoble, quand elles ont été arrêtées. Francine n’est alors âgée que de 8 ans ½. Son père est prisonnier de guerre. Commence alors pour la fillette et sa mère un long cauchemar. Emprisonnées à Angoulême, elles sont ensuite envoyées dans un camp près de Poitiers. La peur, la puanteur, la faim, l’insalubrité, la promiscuité avec des hordes de rats les attendent. Une étape terrible avant un nouveau départ dans des wagons à bestiaux, entassés debout les uns contre les autres, sans eau, sans pouvoir s’asseoir ni aller aux toilettes des heures et des heures durant. Direction Drancy cette fois, puis le camp de Pithiviers, avant un nouveau départ pour Beaune-la-Rolande cette fois. Francine s’agrippe à sa mère, son repère, son pilier, sa raison de vivre. « La séparation était notre hantise. Je sais que je n’aurais jamais survécu sans Maman. Elle était tout pour moi, tout ce qui me restait dans ce monde de haine. »

Un an et dix mois passent ainsi. Jusqu’au jour où elles apprennent qu’elles font partie des prisonniers sélectionnés pour une déportation au camp de Bergen-Belsen. Francine a alors tout juste dix ans. Il leur faut alors survivre à l’humiliation, la déshumanisation, le froid, la faim. L’enfer.

Un témoignage essentiel et digne

Francine Christophe a quitté l’enfer des camps de concentration depuis 75 ans. Avec beaucoup de courage, de dignité, elle met ici des mots sur ce qu’elle et sa mère ont vécu, vu. Ce à quoi elles ont survécu. Dans L’enfant des camps, paru aux éditions Grasset, elle raconte la mort, la déshumanisation, la terreur, les cadavres entassés. La faim, l’horreur. Mais elle évoque aussi les miracles de la vie : comme ce bébé qui a pu voir le jour en cachette des nazis au sein du camp et a survécu à la déportation, ces chansons qu’elle a entonnées accompagnée au piano par sa maman au camp de Beaune-la Rolande, la force surhumaine que leur procure l’amour qui les lie (Francine et sa maman) et leur permet de surmonter leurs inhumaines conditions de vie.

Alors certes, Francine a survécu. Mais les blessures aussi.

« Le camp s’est installé en nous, les survivants. Il est là, on reste dedans toute sa vie, on pense à lui chaque jour. Il suffit d’un bruit, d’une parole, d’n nom, d’une histoire, pour qu’on saute à pieds joints parmi les barbelés et les miradors. »

Parce qu’on ne guérit pas de pareilles horreurs.

« La guerre s’est installée en nous, laissant dans son sillage une mémoire douloureuse, des lieux et des noms, qui ont pour nous une couleur différente, teintés de tragique et de souffrance. On dit que le temps guérit toutes les blessures, qu’un jour où l’autre, on finit par oublier. Ce n’est pas vrai, certaines plaies ne cicatrisent jamais. Je suis et resterai marquée par ce que j’ai vécu. Rien ne pourra panser le passé qui fut le mien. »

Un témoignage essentiel. Un devoir de mémoire. A lire absolument. Pour ne pas oublier. Pour ne pas laisser l’Histoire se répéter.

Informations pratiques

L’enfant des camps, Francine Christophe et Pierre Marlière – éditions Grasset, janvier 2021 – témoignage – 118 pages – 12,90€

Femmes en colère, Mathieu Menegaux

Femmes en colère

Plongée dans la salle de délibération d’un jury de cour d’assises. Peut-on se faire justice soi-même, faute de pouvoir faire confiance à la justice des hommes ?

Une victime coupable

Nous sommes dans une salle de délibération de la cour d’assise de Rennes. Dans la pièce, six jurés, deux assesseurs et le président. Ils doivent se prononcer sur l’affaire Mathilde Collignon. Cette femme a agressé deux hommes qu’elle présente comme étant ses bourreaux. Elle comparait aujourd’hui, accusée d’actes de barbarie à leur endroit, tandis qu’eux se présentent libres. 

Divorcée, mère de deux petites filles, Mathilde nous donne sa version des faits, partage avec nous son ressenti, sa colère, ses regrets. Tandis qu’à quelques pas de là, les membres du jury prennent tour à tour la parole : la considèrent-ils comme coupable ou victime ? Ou les deux ?

Alors que ces différentes voix évoquent l’affaire, le lecteur sent ses certitudes vaciller : qu’aurait-il voté s’il avait été juré ?

Se faire justice soi-même : de la légitime défense ?

Mathieu Menegaux a l’art de se saisir de faits de société et de poser les bonnes questions. De faire voler les évidences en éclat, d’interpeler, de bousculer. Avec Femmes en colère, il nous immerge au cœur des délibérations d’un jury de cour d’assises. Même si nous ne sommes pas dans l’affaire Jacqueline Sauvage, qui a tant défrayé la chronique, je n’ai pas pu m’empêcher de faire le parallèle. Dans les deux cas (l’affaire Sauvage et l’affaire Collignon), les femmes agressées se sont fait justice elles-mêmes. Elles étaient intimement convaincues que la justice ne les protégerait pas de leur(s) agresseur(s) ou ne le(s) punirait pas. Du moins pas à la hauteur de ce qu’elles ont subi. Alors elles ont agi. Les victimes sont devenues coupables d’actes de vengeance. Coupables ou était-ce une forme de légitime défense ? Là est le cœur du débat.

Avec beaucoup de finesse, Mathieu Menegaux nous interroge. Quel verdict aurions-nous prononcé ? Nous serions-nous révoltés contre cette façon de procéder digne du Far West, où chacun se substitue à la justice des hommes et règle ses comptes ? Ou aurions-nous invoqué la légitime défense, même si la vengeance n’a pas été simultanée mais préparée à froid ?

Et si nous avions été non pas juré mais victime de violences à la place de Mathilde ? Nous serions -nous résignés face à l’injustice de la justice, laquelle est une justice faite par les hommes pour les hommes ? Pouvons-nous affirmer que nous aurions muselé toute velléité d’en découdre ? Voilà qui malmène nos consciences, bouscule l’ordre établi. Et c’est notamment ce qui me plait tellement chez cet auteur : ce regard aiguisé qu’il porte sur notre société, sur ses contradictions. Et donc sur les nôtres.

Informations pratiques

Femmes en colère, Mathieu Menegaux – éditions Grasset, mars 2021 – 198 pages – 17€

Autres romans chroniqués de l’auteur

Retrouvez en cliquant sur leur titre les billets consacrés à d’autres ouvrages de l’auteur :

Ce qui plaisait à Blanche, Jean-Paul Enthoven

Ce qui plaisait à Blanche
Copyright Karine Fléjo

Un roman d’amour et de libertinage, ainsi qu’un bel hommage à Aragon.

Une femme d’un magnétisme imparable

Quand Blanche de N. apparaît, veuve riche et lettrée, tous les regards convergent vers elle. Chacun retient sa respiration. Fasciné. Hypnotisé. Et ce soir-là à Capri, le narrateur ne fait pas exception. Quinquagénaire, nomade sentimental, il a jusqu’alors toujours tenu lamour à distance. Le plaisir oui. L’engagement non. Pourtant, Blanche va bouleverser tous ses repères, le faire sortir de sa zone de confort, bousculer ses préjugés sur l’amour.

Car Blanche a ce don de percevoir les failles de l’Autre avec une acuité extraordinaire, d’en jouer en virtuose, de s’en saisir pour asseoir sa force. La solitude profonde et intérieure du narrateur ne lui échappe pas. Une proie idéale sur laquelle elle va se jeter sans attendre. Avant de la jeter.

« Ces êtres sont redoutables car ils vont nous gouverner avant même d’avoir pris la peine de le vouloir. Leurs mots, leurs gestes, leurs pensées, leurs actes vont pincer notre sensibilité avec un doigté si habile, que nous les regarderons, malgré les douleurs qu’ils nous infligent, et bien qu’ils nous aient rendus étrangers à nous-mêmes, comme les meilleurs interprètes de ce que nous sommes en secret. »

Jusqu’où peut-on aller par amour, ou plus exactement, par besoin d’être aimé? Qu’est-on prêt à accepter pour entretenir l’illusion d’être compris?

Amours toxiques

L’amour, thème fétiche de la plume de Jean-Paul Enthoven, est vu ici sous son angle toxique. Dans Ce qui plaisait à Blanche, paru aux éditions Grasset, l’auteur se penche sur ces amours qui conduisent l’Autre à vivre sur des montagnes russes, passant de l’euphorie au désespoir, acceptant l’inacceptable par peur de perdre l’être aimé. Quitte à se perdre soi-même, à négliger ses besoins, à ignorer ses envies. A devenir un autre. Un étranger.

Un roman à l’écriture merveilleuse, ciselée, qui m’a cependant semblé long par moment. On cerne assez vite Blanche, son pouvoir de destruction, et quand on découvre ce qui lui plait, la tension narrative retombe un peu… Un sentiment mitigé donc.

Une relation sulfureuse, libertine, tumultueuse et un hommage au chantre de l’amour qu’était Aragon.

Informations pratiques

Ce qui plaisait à Blanche, Jean-Paul Enthoven – Editions Grasset, 2020 – 320 pages- 22€

Rencontre avec Grégoire Delacourt

« J’ai voulu écrire un roman sur la souffrance des gens »

Delacourt Grasset
©Karine Fléjo photographie

Ce mercredi 23 septembre, les éditions grasset organisaient un merveilleux petit déjeuner avec Grégoire Delacourt, dans le joli cadre des Deux Magots. Rencontre avec l’auteur du roman Un jour viendra couleur orange (éditions Grasset)

C’est un livre différent en ce sens qu’il est très engagé

Le changement, c’est notamment l’éditeur. Il y a eu plein de changements dans ma vie : je suis parti vivre à l’étranger, j’ai changé d’éditeur. Or on a une relation très intime avec son éditeur.  Une journaliste m’a dit : « Vous avez écrit en exil ». J’ai écrit plus loin et paradoxalement j’étais plus près. Le fait d’être loin a enlevé des pudeurs. Je me suis dit : « Prends des risques, va dans la violence du monde, dans la matière, dans la chair de la colère. »

Ce qui m’a le plus marquée dans ce nouveau roman, c’est la justesse de l’analyse psychologique, et ce, pour chaque personnage

J’ai rencontré chacun de mes personnages. Rencontré au sens de « laissé l’autre m’envahir ». Louise existe, c’est une infirmière en soin palliatifs que j’ai rencontrée par exemple.

Vous abordez la colère des gilets jaunes notamment. Vous êtes en plein dans l’actualité

Oui, mais ce n’est pas un roman sur les gilets jaunes, j’ai voulu écrire un roman sur la souffrance des gens. Je ne traite pas une actualité, je traite une permanence, la souffrance permanente des gens, ce qui me permet d’être dans l’immédiateté de l’époque.

Un jour viendra couleur orange
©Karine Fléjo photographie

Qu’est-ce qui vous a amené à l’écriture ?

J’ai commencé à écrire très tard, à 50 ans, parce que j’ai eu envie de dire à ces gens qu’ils ne sont pas seuls avec leur souffrance, qu’ils existent. Moi, les livres m’ont sauvé. J’ai découvert les livres, j’ai rêvé. Dans chaque livre, il y a une promesse de quelque chose de possible. A mon tour, j’ai envie d’écrire des histoires pour les gens qui souffrent.

Vous écrivez sur la souffrance mais sans verser dans le pathos

J’essaye mais c’est super dur. J’ai enlevé la musique. Je me suis dit : il ne faut pas que j’écrive la phrase de trop, le mot de trop. Les mots, il faut les retenir. J’écris puis ensuite j’enlève, c’est aussi le travail que je fais avec mon éditrice.

Delacourt Grégoire
©Karine Fléjo photographie

Comment travaillez-vous avec votre éditrice ?

J’aime bien écrire mon roman vite et le donner imparfait. Je ne suis pas du genre à passer des heures à regarder chaque phrase avant de l’adresser à l’éditrice. Puis avec l’éditrice on rentre dans la chair du texte, on enlève le gras, on modifie des choses. A partir du moment où on a une immense confiance en l’éditrice, c’est un travail merveilleux. J’adore faire cela.

Comment s’ébauche un roman ?

J’écris dans ma tête et ne commence à écrire sur le papier que quand j’ai terminé d’écrire le roman dans ma tête. Chaque jour, de 7h à 13h, du lundi au dimanche, pendant trois mois, j’écris. Je m’y consacre totalement.

Retrouvez la chronique que j’ai consacrée au roman de Grégoire Delacourt ICI

Rentrée littéraire : Un jour viendra couleur orange, Grégoire Delacourt

Un jour viendra couleur orange
©Karine Fléjo photographie

En cette rentrée littéraire, Grégoire Delacourt nous offre un roman viscéralement humain, véritable ode à l’enfance et au respect des différences. Et si l’amour sauvait de tout?

« On veut juste une vie juste »

Pierre travaillait comme opérateur dans une usine de production de papiers et cartons quand il a été brusquement licencié. Depuis, il n’a retrouvé qu’un poste de vigile à mi-temps à Auchan. Un maigre salaire qui s’ajoute à celui de sa femme Louise, infirmière en soins palliatifs, pour élever leur fils Geoffroy, âgé de 13 ans.

La colère que Pierre a contenue suite à son licenciement, à son impossibilité à être embauché ensuite à un salaire décent, à la naissance de ce fils différent qui lui fait peur, à la vie qui brise ses rêves un à un, sort enfin. Avec fracas. Cette colère trop longtemps contenue, muselée, bridée, trouve à s’exprimer avec d’autres compagnons d’infortune gilets jaunes sur les ronds-points. Leur slogan : « On veut juste une vie juste ».

Telle une petite rivière gonflée par les orages essuyés, la colère de Pierre devient un torrent fou. Quand il embarque son fils dans sa rage, l’exhorte à jeter un cocktail molotov sur le centre des impôts, c’est l’écart de trop. Louise, qui depuis sa naissance tente de protéger son fils des agressions du monde, qui l’enveloppe de douceur et tente par tous les moyens d’atténuer ses peurs paroxystiques, ne supporte pas la démesure qui s’empare de Pierre. De toute façon, dès l’instant où le petit s’est révélé différent, Pierre a cessé d’être un père pour Geoffroy et un mari pour elle.

Geoffroy qui se tape la tête contre les murs quand il a peur, qui ne ressent pas la douleur physique, qui parle comme un livre. Geoffroy dont le regard n’agrippe rien ni personne. Geoffroy que le moindre bruit effraie. Geoffroy, l’âme pure, l’esprit innocent, tête de turc de l’école et hantise de son père. Heureusement, outre le cocon délicat que lui offre Louise, Geoffroy a trouvé en une élève de 4ème, Djamila, une oasis de douceur, d’écoute et de tolérance. Djamila, l’être qui sait reconnaître en lui un garçon unique et précieux. Mais ce lien magique va lui aussi être soumis à la fureur des hommes.

Aragon avait-il raison de penser qu’un jour viendrait, couleur orange, …, une épaule nue où les gens s’aimeraient? L’homme, capable du pire, peut-il aussi être capable du meilleur? Et si l’amour savait de tout?

La force de l’amour

Avec un jour viendra couleur orange, Grégoire Delacourt nous offre un roman très rythmé, écrit dans une forme d’urgence, celle qu’il y a à retrouver une vie plus juste, plus apaisée. Plus aimante. A maintes reprises, je suis restée béate devant la puissance évocatrice du texte, devant la justesse des propos. A l’image de la colère qui s’empare de Pierre et emporte tout sur son passage, le texte de Grégoire Delacourt vous emporte coeur et âme, vous secoue, vous émeut, vous révolte. Et vous dépose sur une rive, à l’écart de la boue charriée par les flots, le sourire aux lèvres et les larmes aux yeux.

Grégoire Delacourt nous montre que l’homme ne naît pas de façon manichéenne du côté des bons ou des méchants. Les circonstances de la vie, l’ignorance, la peur de la différence font tantôt surgir sa part d’ombre, tantôt sa part de lumière. Il appartient donc à chacun d’être conscient de cette dualité en lui, et de tout faire pour que sa face lumineuse l’emporte. Pour faire l’amour, pas la guerre.

Un roman très engagé et viscéralement humain. A lire absolument!

Informations pratiques

Un jour viendra couleur orange, Grégoire Delacourt – éditions Grasset, août 2020 – 366 pages – 19,50€

Lettre d’amour sans le dire, Amanda Sthers

L’éveil d’un corps

Cela fait trois ans qu’Alice vit à Paris, répondant là au désir de sa fille et de son beau-fils de se rapprocher d’eux. Une ville dans laquelle elle ne trouve pas sa place, pas plus qu’elle ne l’a réellement trouvée dans la vie jusqu’ici. Quand sa fille lui annonce être enceinte, et donc qu’elle va être grand-mère, c’est un électrochoc : elle réalise combien le temps a passé et combien elle est passée à côté de sa vie.

« J’ai moins eu l’impression de vivre ma vie que d’avoir été vécue par elle. »

Jusqu’ici elle a exécuté les mouvements mécaniques de la vie, a fait ce qu’on attendait d’elle, sans se poser de questions. Fille mère à 16 ans, abandonnée par le père de son enfant, abusée par son père, répudiée par ce dernier lors de sa grossesse, malmenée par les hommes, elle a tenu debout, avec le sentiment prégnant de ne pas faire partie du mouvement de la vie, de subir les courants contraires. Quant à son corps, elle ne l’a jamais vraiment « habité », l’a juste considéré comme un moyen pour se déplacer, un réceptacle à nourriture, à plaisir parfois, aux coups hélas aussi. Que son corps puisse exister en soi ne lui a jamais effleuré l’esprit, n’a jamais fait partie de son éducation religieuse. Aussi, quand elle pousse ce jour-là la porte d’un salon de thé, dans lequel on lui propose un massage avec un homme japonais aux mains expertes, c’est une explosion de vie en elle. Ce massage sensuel, délicat, doux, agit comme un révélateur puissant : il sort ce corps anesthésié mais aussi ce cœur blessé de leur léthargie, la révèle à elle-même. Plus encore : il lui ouvre la porte d’un possible bonheur.

Les mains d’un masseur peuvent-elles guérir du chagrin? Osera-t-elle lui confier ces émotions qui la traversent? Parviendra-t-elle à lui exprimer son amour naissant?

Un roman très nippon dans l’âme

Ce roman épistolaire court est une ode au Japon, à l’épure nippone, en même temps qu’un hymne à l’amour. Quand l’héroïne décide d’écrire une lettre au masseur japonais, lettre dans laquelle elle dénude son âme, c’est une ode à la sensualité, à la tendresse, tout en pudeur, qu’elle lui interprète.

Amanda Sthers nous offre un superbe roman, d’une grande intensité émotionnelle, épuré comme un haïku, doux comme un air de shamisen, délicat comme une estampe. L’émotion à fleur de mots de ce texte saisit le lecteur aux tripes et fait de lui le témoin d’un éveil à la vie, d’une renaissance.

J’ai refermé ce livre émerveillée par la délicatesse de l’histoire, par la douce mélodie du texte. C’est beau comme un cerisier en fleur, subtil comme son parfum, aérien comme ses pétales.

Informations pratiques

Lettre d’amour sans le dire, Amanda Sthers – éditions Grasset, juin 2020 – 140 pages – 14,50€