Rencontre avec Grégoire Delacourt

« J’ai voulu écrire un roman sur la souffrance des gens »

Delacourt Grasset
©Karine Fléjo photographie

Ce mercredi 23 septembre, les éditions grasset organisaient un merveilleux petit déjeuner avec Grégoire Delacourt, dans le joli cadre des Deux Magots. Rencontre avec l’auteur du roman Un jour viendra couleur orange (éditions Grasset)

C’est un livre différent en ce sens qu’il est très engagé

Le changement, c’est notamment l’éditeur. Il y a eu plein de changements dans ma vie : je suis parti vivre à l’étranger, j’ai changé d’éditeur. Or on a une relation très intime avec son éditeur.  Une journaliste m’a dit : « Vous avez écrit en exil ». J’ai écrit plus loin et paradoxalement j’étais plus près. Le fait d’être loin a enlevé des pudeurs. Je me suis dit : « Prends des risques, va dans la violence du monde, dans la matière, dans la chair de la colère. »

Ce qui m’a le plus marquée dans ce nouveau roman, c’est la justesse de l’analyse psychologique, et ce, pour chaque personnage

J’ai rencontré chacun de mes personnages. Rencontré au sens de « laissé l’autre m’envahir ». Louise existe, c’est une infirmière en soin palliatifs que j’ai rencontrée par exemple.

Vous abordez la colère des gilets jaunes notamment. Vous êtes en plein dans l’actualité

Oui, mais ce n’est pas un roman sur les gilets jaunes, j’ai voulu écrire un roman sur la souffrance des gens. Je ne traite pas une actualité, je traite une permanence, la souffrance permanente des gens, ce qui me permet d’être dans l’immédiateté de l’époque.

Un jour viendra couleur orange
©Karine Fléjo photographie

Qu’est-ce qui vous a amené à l’écriture ?

J’ai commencé à écrire très tard, à 50 ans, parce que j’ai eu envie de dire à ces gens qu’ils ne sont pas seuls avec leur souffrance, qu’ils existent. Moi, les livres m’ont sauvé. J’ai découvert les livres, j’ai rêvé. Dans chaque livre, il y a une promesse de quelque chose de possible. A mon tour, j’ai envie d’écrire des histoires pour les gens qui souffrent.

Vous écrivez sur la souffrance mais sans verser dans le pathos

J’essaye mais c’est super dur. J’ai enlevé la musique. Je me suis dit : il ne faut pas que j’écrive la phrase de trop, le mot de trop. Les mots, il faut les retenir. J’écris puis ensuite j’enlève, c’est aussi le travail que je fais avec mon éditrice.

Delacourt Grégoire
©Karine Fléjo photographie

Comment travaillez-vous avec votre éditrice ?

J’aime bien écrire mon roman vite et le donner imparfait. Je ne suis pas du genre à passer des heures à regarder chaque phrase avant de l’adresser à l’éditrice. Puis avec l’éditrice on rentre dans la chair du texte, on enlève le gras, on modifie des choses. A partir du moment où on a une immense confiance en l’éditrice, c’est un travail merveilleux. J’adore faire cela.

Comment s’ébauche un roman ?

J’écris dans ma tête et ne commence à écrire sur le papier que quand j’ai terminé d’écrire le roman dans ma tête. Chaque jour, de 7h à 13h, du lundi au dimanche, pendant trois mois, j’écris. Je m’y consacre totalement.

Retrouvez la chronique que j’ai consacrée au roman de Grégoire Delacourt ICI

Rentrée littéraire : Un jour viendra couleur orange, Grégoire Delacourt

Un jour viendra couleur orange
©Karine Fléjo photographie

En cette rentrée littéraire, Grégoire Delacourt nous offre un roman viscéralement humain, véritable ode à l’enfance et au respect des différences. Et si l’amour sauvait de tout?

« On veut juste une vie juste »

Pierre travaillait comme opérateur dans une usine de production de papiers et cartons quand il a été brusquement licencié. Depuis, il n’a retrouvé qu’un poste de vigile à mi-temps à Auchan. Un maigre salaire qui s’ajoute à celui de sa femme Louise, infirmière en soins palliatifs, pour élever leur fils Geoffroy, âgé de 13 ans.

La colère que Pierre a contenue suite à son licenciement, à son impossibilité à être embauché ensuite à un salaire décent, à la naissance de ce fils différent qui lui fait peur, à la vie qui brise ses rêves un à un, sort enfin. Avec fracas. Cette colère trop longtemps contenue, muselée, bridée, trouve à s’exprimer avec d’autres compagnons d’infortune gilets jaunes sur les ronds-points. Leur slogan : « On veut juste une vie juste ».

Telle une petite rivière gonflée par les orages essuyés, la colère de Pierre devient un torrent fou. Quand il embarque son fils dans sa rage, l’exhorte à jeter un cocktail molotov sur le centre des impôts, c’est l’écart de trop. Louise, qui depuis sa naissance tente de protéger son fils des agressions du monde, qui l’enveloppe de douceur et tente par tous les moyens d’atténuer ses peurs paroxystiques, ne supporte pas la démesure qui s’empare de Pierre. De toute façon, dès l’instant où le petit s’est révélé différent, Pierre a cessé d’être un père pour Geoffroy et un mari pour elle.

Geoffroy qui se tape la tête contre les murs quand il a peur, qui ne ressent pas la douleur physique, qui parle comme un livre. Geoffroy dont le regard n’agrippe rien ni personne. Geoffroy que le moindre bruit effraie. Geoffroy, l’âme pure, l’esprit innocent, tête de turc de l’école et hantise de son père. Heureusement, outre le cocon délicat que lui offre Louise, Geoffroy a trouvé en une élève de 4ème, Djamila, une oasis de douceur, d’écoute et de tolérance. Djamila, l’être qui sait reconnaître en lui un garçon unique et précieux. Mais ce lien magique va lui aussi être soumis à la fureur des hommes.

Aragon avait-il raison de penser qu’un jour viendrait, couleur orange, …, une épaule nue où les gens s’aimeraient? L’homme, capable du pire, peut-il aussi être capable du meilleur? Et si l’amour savait de tout?

La force de l’amour

Avec un jour viendra couleur orange, Grégoire Delacourt nous offre un roman très rythmé, écrit dans une forme d’urgence, celle qu’il y a à retrouver une vie plus juste, plus apaisée. Plus aimante. A maintes reprises, je suis restée béate devant la puissance évocatrice du texte, devant la justesse des propos. A l’image de la colère qui s’empare de Pierre et emporte tout sur son passage, le texte de Grégoire Delacourt vous emporte coeur et âme, vous secoue, vous émeut, vous révolte. Et vous dépose sur une rive, à l’écart de la boue charriée par les flots, le sourire aux lèvres et les larmes aux yeux.

Grégoire Delacourt nous montre que l’homme ne naît pas de façon manichéenne du côté des bons ou des méchants. Les circonstances de la vie, l’ignorance, la peur de la différence font tantôt surgir sa part d’ombre, tantôt sa part de lumière. Il appartient donc à chacun d’être conscient de cette dualité en lui, et de tout faire pour que sa face lumineuse l’emporte. Pour faire l’amour, pas la guerre.

Un roman très engagé et viscéralement humain. A lire absolument!

Informations pratiques

Un jour viendra couleur orange, Grégoire Delacourt – éditions Grasset, août 2020 – 366 pages – 19,50€

Lettre d’amour sans le dire, Amanda Sthers

L’éveil d’un corps

Cela fait trois ans qu’Alice vit à Paris, répondant là au désir de sa fille et de son beau-fils de se rapprocher d’eux. Une ville dans laquelle elle ne trouve pas sa place, pas plus qu’elle ne l’a réellement trouvée dans la vie jusqu’ici. Quand sa fille lui annonce être enceinte, et donc qu’elle va être grand-mère, c’est un électrochoc : elle réalise combien le temps a passé et combien elle est passée à côté de sa vie.

« J’ai moins eu l’impression de vivre ma vie que d’avoir été vécue par elle. »

Jusqu’ici elle a exécuté les mouvements mécaniques de la vie, a fait ce qu’on attendait d’elle, sans se poser de questions. Fille mère à 16 ans, abandonnée par le père de son enfant, abusée par son père, répudiée par ce dernier lors de sa grossesse, malmenée par les hommes, elle a tenu debout, avec le sentiment prégnant de ne pas faire partie du mouvement de la vie, de subir les courants contraires. Quant à son corps, elle ne l’a jamais vraiment « habité », l’a juste considéré comme un moyen pour se déplacer, un réceptacle à nourriture, à plaisir parfois, aux coups hélas aussi. Que son corps puisse exister en soi ne lui a jamais effleuré l’esprit, n’a jamais fait partie de son éducation religieuse. Aussi, quand elle pousse ce jour-là la porte d’un salon de thé, dans lequel on lui propose un massage avec un homme japonais aux mains expertes, c’est une explosion de vie en elle. Ce massage sensuel, délicat, doux, agit comme un révélateur puissant : il sort ce corps anesthésié mais aussi ce cœur blessé de leur léthargie, la révèle à elle-même. Plus encore : il lui ouvre la porte d’un possible bonheur.

Les mains d’un masseur peuvent-elles guérir du chagrin? Osera-t-elle lui confier ces émotions qui la traversent? Parviendra-t-elle à lui exprimer son amour naissant?

Un roman très nippon dans l’âme

Ce roman épistolaire court est une ode au Japon, à l’épure nippone, en même temps qu’un hymne à l’amour. Quand l’héroïne décide d’écrire une lettre au masseur japonais, lettre dans laquelle elle dénude son âme, c’est une ode à la sensualité, à la tendresse, tout en pudeur, qu’elle lui interprète.

Amanda Sthers nous offre un superbe roman, d’une grande intensité émotionnelle, épuré comme un haïku, doux comme un air de shamisen, délicat comme une estampe. L’émotion à fleur de mots de ce texte saisit le lecteur aux tripes et fait de lui le témoin d’un éveil à la vie, d’une renaissance.

J’ai refermé ce livre émerveillée par la délicatesse de l’histoire, par la douce mélodie du texte. C’est beau comme un cerisier en fleur, subtil comme son parfum, aérien comme ses pétales.

Informations pratiques

Lettre d’amour sans le dire, Amanda Sthers – éditions Grasset, juin 2020 – 140 pages – 14,50€

Sébastien L. Chauzu : « La littérature est un excellent moyen pour approcher des personnages qu’on n’aurait pas envie de côtoyer »

Sébastien L. Chauzu

©Karine Fléjo photographie

Sébastien L. Chauzu est professeur dans un lycée du New Brunswick au Canada. « Modifié » est son premier roman, tout beau tout chaud, sorti chez Grasset début mars 2020. Rencontre avec l’auteur.

Comment vous est venue l’idée de ce roman ?

Je ne me suis pas réveillé un jour en me disant : « Ah oui, j’ai envie d’écrire sur un gamin qui est différent ». Ce sont plutôt des fils qui se sont mis en place. Mon personnage, qui s’appelle « Modifié », est un gamin différent des autres. Ce n’est pas un gamin en particulier, mais plusieurs gamins que j’ai pu observer en tant qu’enseignant. Les écoles au Canada sont des écoles inclusives, c’est-à-dire qu’on y accueille tous les élèves, y compris les élèves avec un handicap physique ou mental, les élèves autistes.

Ici la femme, nommée Martha, ne se montre pas très maternelle avec l’enfant, ni chaleureuse avec sa belle-fille

Non, j’ai volontairement choisi une femme qui ne rentre pas dans le cliché de la femme naturellement aimante et attentionnée envers l’enfant. Je trouve qu’il est important de jouer avec les clichés, de ne pas en avoir peur.

Modifié, éditions Grasset

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Quand vous avez commencé à écrire ce roman, est-ce que toute la trame de l’histoire était en place ?

Je suis admiratif des auteurs qui disent « J’ai pensé à tout mon roman, et en un jet, je l’ai écrit ». Je suis admiratif de cette méthode de travail et dans le même temps, je me dis que cette méthode empêche d’avoir des surprises. Or dans ma façon de travailler,  je suis surpris parfois, car je pars de plusieurs fils et découvre au fur et à mesure des tissages, des liens entre ces fils que je n’avais pas envisagés. C’est ce que je trouve intéressant.

Chaque lecteur s’approprie le roman

Pour certains, il s’agit d’un livre sur l’autisme, pour d’autres c’est un livre humoristique et pour d’autres enfin il s’agit d’une enquête policière. L’enquête policière n’est pas ce que j’ai voulu mettre en avant. L’enquête est juste un miroir pour faire comprendre des choses sur Martha, sur ce qu’elle aime, ce qui lui fait peur dans la vie. Quant au personnage de Modifié, au Canada, on peut voir les gamins comme cela évoluer librement. Ils commencent à travailler à partir 14 ans, à conduire à 16 ans. Ils ont plus de liberté, de marge de manœuvre qu’ici en France.

Sébastien L. Chauzu

©Karine Fléjo photographie

C’est un roman plein d’humour, qui flirte avec l’absurde, le burlesque

J’ai fait ma thèse sur L’absurde. Donc l’absurde, l’humour, c’est très important pour moi. C’est vraiment l’objectif que je cherche à atteindre : pas seulement regarder les choses mais avoir un léger décalage qui permet de rire des choses, de rire de soi. J’adore faire cela, je trouve que c’est un exercice délicat extrêmement intéressant.

Quels sont les auteurs qui vous ont inspiré dans ce côté burlesque ?

John Cheever par exemple, auteur américain qui a écrit des nouvelles dont  « The Swimmer ».  On l’appelait le Tchekhov des banlieues car il a cette capacité à observer le trivial et à prendre de la distance pour décrire ces situations avec une certaine tendresse et une certaine ironie. L’absurde, le rire, permettent de se rapprocher des gens.

Tout comme on se rapproche de vos personnages…

Mes personnages c’est pareil, oui : on n’a pas forcément envie de les connaitre,  de les côtoyer. Un gamin comme Modifié, si on le rencontre demain dans la rue, ce ne sera pas simple de parler avec lui. Un livre, ça permet d’installer un regard, une atmosphère, qui permet de se rapprocher  de personnages comme celui-là. Et la fois d’après, quand on va le rencontrer, on va repenser à toutes ces choses lues et cela va aider à briser la glace, à entrer dans son univers. Tous les personnages que je décris sont comme cela. Des personnages que je n’ai pas forcément envie de rencontrer, ou alors pour lesquels je sais qu’il me faudra beaucoup de temps pour les comprendre et commencer à les apprécier. Il y a des personnes que l’on rencontre de suite, on a les mêmes codes, immédiatement on partage tout. Il y a d’autres personnes avec lesquelles c’est plus difficile, cela demande plus d’effort. Et la littérature, je trouve, est un excellent moyen pour approcher des personnages qu’on n’aurait pas envie de côtoyer.

Martha et Allison sont en fait le même personnage, à deux stades différents de la vie?

Oui, Allison ne veut pas devenir comme Martha et Martha envie la liberté d’Allison de s’assumer telle qu’elle est. Etre capable de grandir, c’est accepter ce que l’on a été. Personnellement je ne me suis jamais senti aussi bien dans ma vie que quand j’ai accepté les échecs que j’ai pu avoir dans ma vie, quand j’ai admis que je ne peux plus revenir en arrière. Et le personnage d’Alison représente exactement ce que Martha n’a pas su être à une étape de sa vie. Et quand Martha se réconcilie avec Alison, elle se réconcilie avec elle-même, avec son passé. Je n’ai pas voulu de conflits de générations entre les personnages, mais un conflit de génération à l’intérieur de soi-même.

 

 

Le courage des autres, Hugo Boris

Le courage des autres par Hugo Boris

©Karine Fléjo photographie

Des portraits croqués sur le vif lors de trajets de métro. Des êtres comme vous et moi, avec leurs côtés émouvants, énervants, héroïques mais aussi lâches parfois. Un livre très original et vraiment touchant.

Radioscopie de l’être humain

Hugo Boris est âgé de vingt-sept ans et vient de décrocher avec succès sa ceinture noire de karaté. Un art martial qu’il pratique depuis dix ans suite à une agression à laquelle il a échappé de peu. De quoi désormais savoir se défendre en cas de besoin. Du moins le pense-t-il. Mais quand le lendemain de cet examen de karaté, il est témoin d’une agression dans le RER, sa ceinture noire ne lui est d’aucun secours. Tétanisé, il est en état de sidération. Si la veille sur le tatamis il simulait l’agressivité du combat, aujourd’hui la menace est réelle mais le combat absent. Il parvient seulement à tirer la sonnette d’alarme avant de fuir de la rame.

« La ceinture sonne maintenant comme un mensonge impardonnable, et cette imposture s’élargit brusquement, dans ma détresse, à tout ce qu’on m’a appris et que je ne sais pas faire. »

Ce qui aurait pu rester une impression fugace, un événement sans lendemain, s’inscrit au contraire chez l’auteur comme un traumatisme.

J’ai la maladie de la peur. Je suis devenu la proie de ce mot. Ma propre réaction me terrorise, me dévirilise, me tend mon reflet authentique (…) Si lâche, si friable.

Dès lors, à chaque fois qu’il prend les transports en commun, Hugo Boris se met à observer le comportement des autres voyageurs, à guetter s’il y a chez eux le courage qu’il n’a pas eu. Sur des bouts de papier, des coins de carnet, des tickets de métro, tout ce qui peut servir de support à des écrits, il prend des notes sur ce dont il est témoin : la beauté des échanges, le courage de certains, la tendresse de certaines situations, l’agressivité d’autres. Pendant 15 années, il va ainsi prendre la température de la société, brassée dans les métros et RER, bus et train, et se constituer un amas de notes, véritable herbier dont il décide de faire un livre : Le courage des autres.

Un livre touchant et sincère

C’est sous un angle très original que l’auteur aborde la question du courage. Original et authentique aussi. En effet, Hugo Boris ne se cache pas d’être peureux, et de regretter que sa ceinture noire de karaté ne lui ait au final pas donné davantage de confiance en lui ni d’outils pour se défendre. Il se met à nu, indiciblement touchant, et évoque ses peurs, son admiration pour ceux qui osent dire, faire,  agir quand la situation le nécessite. Il décrit aussi ce courage qu’il s’est découvert en devenant papa : quand il prend le RER avec son fils Gabriel âgé de quelques mois, il se sent invincible :

 » Ses 9 kilos font passer en moi une vigueur qui ne vient pas de moi. Je suis invincible quand je voyage avec Gabriel. Si quelqu’un le touche, je le tue. Je le sais et tout le monde le sait. En me permettant d’émettre ce tendre rayonnement de sécurité moi aussi (…), il me fait entrevoir quelques instants le doux confort de la force. »

Un livre qui parle de l’auteur mais aussi de vous et moi, de toutes ces personnes qui prennent les transports en commun. Ne vous est-il jamais arrivé de ne pas parler, ou de ne pas agir, tétanisé de peur? Si certainement. Comme Hugo Boris dans ce métro. Et si son expérience particulière nous touche, c’est par sa vocation universelle. L’humanité entière se retrouve dans ces voitures du métro, et montre tantôt ce qu’elle a de plus lumineux, tantôt ce qu’elle a de plus sombre. C’est cette peinture contrastée que nous offre avec beaucoup de sensibilité et d’authenticité Hugo Boris ici.

 

 

Les 4 livres incontournables de ce mois de février


Chaque semaine, je vous ai présenté trois à cinq livres dans des registres très divers, pour adultes comme pour enfants. Voici en quelques lignes ceux qui ont été mes coups de coeur de ce mois de février 2020. Et pour retrouver la chronique que j’ai consacrée à chaque livre, il vous suffit de cliquer sur son titre. C’est simple comme un clic! 😊

  • Otages, de Nina Bouraoui, aux éditions JC Lattès : Nina Bouraoui nous offre le portrait extraordinaire d’une femme ordinaire. Une femme qui a encaissé les coups sans rien dire. Toute sa vie. Jusqu’au coup de trop. Un livre sur la libération. Un roman coup de poing pour une lecture coup de cœur.
  • Deux coeurs légers, de Sophie Simon, éditions Anne Carrière : Un roman émouvant, viscéralement humain, sur les combats contre la haine raciale aux Etats-Unis. Mais aussi un roman sur la passion de la musique, avec des personnages que l’on ne peut pas oublier.
  • Se réjouir de la fin, Adrien Gygax, éditions Grasset : Dans ce roman, l’auteur se glisse dans la peau d’un vieil homme en fin de vie. Et le regard qu’il porte sur l’existence, sur ses joies, sur ses peines, sur ce qui est important ou accessoire, est tellement troublant de justesse, que l’on a vraiment le sentiment de lire les confidences d’un vieil homme sage. Mieux, on a envie d’aller lui rendre visite à la maison de retraite pour ajouter des rayons au soleil de sa vie, en remerciement des lignes lumineuses qu’il nous a confiées. Un texte poétique, émouvant et non dénué d’humour.
  • Suzanne, Frédéric Pommier, éditions Pocket : Un portrait de femme extraordinaire. Un concentré d’amour et de tendresse. Faites la connaissance de cette femme merveilleuse, courageuse, dont le mot d’ordre a toujours été SQM (sourire quand même) A lire absolument !

Se réjouir de la fin, Adrien Gygax

Se réjouir à la fin par Adrien Gygax

©Karine Fléjo photographie

Un petit bijou de sagesse, d’humanité et de tendresse, servi par une magnifique écriture. Ne passez pas à côté de ce livre!

La sagesse de l’âge

Il aimait trop sa maison pour la quitter. A fortiori pour une maison de retraite, « un bloc de béton » comme il dit. Mais il n’a plus eu le choix quand sa santé s’est dégradée. Alors, au lieu de s’insurger ou de déprimer,  il lâche prise, cesse de lutter contre l’inéluctable et s’attache à savourer chaque instant, à recueillir chaque bonheur le plus infime du quotidien. Condamné par la maladie, il décide de consigner par écrit « ses bonheurs de vieux », ce que la vie lui a appris, offert, repris. Avec une infinie sagesse, il évoque ces biens matériels que l’on accumule au fil de sa vie, puis le temps venu que l’on donne. Accumulation et don, tous deux sources de bonheur et préludes à un bonheur plus grand encore : celui où vient l’heure du détachement, de la liberté et de la légèreté procurés par l’absence de toute possession.

Il égrène ses souvenirs, voit s’éteindre chaque jour des résidents et envisage calmement son propre départ, se réjouit d’une lettre arrivée au courrier. « Il fallait voir ce que c’était une boîte aux lettres de mon temps! Ça grouillait de nouvelles, débordait de vie! » Il savoure un bon verre de vin, une nuit où le sommeil est venu sans somnifère, la sérénité offerte par ces heures passées sous le marronnier.

« Se réjouir de la fin » : bouleversant, magnifique, humain

J’ai lu ce livre dans un émerveillement croissant face à la beauté du style et à la profondeur du propos. Je découvre Adrien Gygax avec ce roman, dont c’est le deuxième ouvrage et suis tellement enthousiaste que je ne sais pas par où commencer pour vous en parler. Je pourrais presque me contenter de vous dire :  » Lisez-le, vous comprendrez! » Mais je vais étayer mes propos.

Dans ce roman, l’auteur se glisse dans la peau d’un vieil homme en fin de vie. Et le regard qu’il porte sur l’existence, sur ses joies, sur ses peines, sur ce qui est important ou accessoire, est tellement troublant de justesse, que l’on a vraiment le sentiment de lire les confidences d’un vieil homme sage. Mieux, on a envie d’aller lui rendre visite à la maison de retraite pour ajouter des rayons au soleil de sa vie, en remerciement des lignes lumineuses qu’il nous a confiées. Un texte poétique, émouvant et non dénué d’humour.

« Ainsi passe la vie. On saute d’une peine à l’autre en quête d’un peu de répit. Et on est heureux quand même. »

Je pourrais vous citer des passages entiers du livre qui m’ont bouleversée, émerveillée, transportée..mais alors je vous recopierais presque tout le livre et je préfère donc  que vous le découvriez par vous même 😉

« Se réjouir de la fin » m’a empêchée de me réjouir de la fin du livre, tant j’aurais aimé prolonger cette parenthèse émouvante et tendre au cœur de ces pages…

Allez, je vous mets un passage pour clore cet article, mais vous l’aurez compris : il s’agit d’un livre dont on ne peut que se réjouir!

« Je n’ai cessé de cueillir des joies partout où elles ont fleuri : celles qui viennent avec la sensibilité du corps, celles qui ne sont atteignables que par l’agilité de l’esprit, celles qui se cachent derrière la douleur, celles qu’il faut saisir au vol, celles qu’il faut récolter dans la boue, celles qu’il faut arracher à quatre mains, celles qu’il faut sécher d’une pluie de larmes, et toutes les autres. »

 

Citation du jour

« Je n’ai cessé de cueillir des joies partout où elles ont fleuri : celles qui viennent avec la sensibilité du corps, celles qui ne sont atteignables que par l’agilité de l’esprit, celles qui se cachent derrière la douleur, celles qu’il faut saisir au vol, celles qu’il faut récolter dans la boue, celles qu’il faut arracher à quatre mains, celles qu’il faut sécher d’une pluie de larmes, et toutes les autres. »

Se réjouir de la fin, Adrien Gygax (Grasset, février 2020)

Se réjouir à la fin par Adrien Gygax

©Karine Fléjo photographie

Citation du jour

Tu sais Charly, il faut aimer dans la vie, beaucoup… Ne jamais avoir peur de trop aimer. C’est ça, le courage. Ne sois jamais égoïste avec ton cœur. S’il est rempli d’amour, alors montre-le. Sors-le de toi et montre-le au monde. Il n’y a pas assez de cœurs courageux. Il n’y a pas assez de cœurs en dehors…

Samuel Benchetrit – Le cœur en dehors

Le cœur en dehors, Samuel Benchetrit

Rendez-vous avec Eliette Abécassis : « On n’a finalement plus le temps d’être face à soi-même »

Eliette Abécassis

 

En cette rentrée littéraire 2020, Eliette Abécassis nous offre un magnifique roman d’amour : Nos rendez-vous. Rendez-vous pris avec l’équipe éditoriale Grasset et l’auteure, pour un chaleureux petit déjeuner.

Ce roman en particulier, et vos romans en général, sont-ils inspirés de votre histoire personnelle ? 

D’une certaine façon, oui. J’ai écrit sur la maternité, sur le divorce, c’est la vie. Et en même temps j’essaye de sortir de ma vie, de m’en éloigner pour arriver à quelque chose d’universel. Et j’ai voulu faire une histoire autour à partir d’un sentiment que j’ai eu d’inachevé, de ces rencontres que l’on fait et pendant lesquelles on a manqué d’audace, comme dans le poème de Rimbaud : « Par délicatesse, j’ai perdu ma vie. » Et puis j’ai inventé, j’ai brodé.

Vos personnages se rencontrent pour la première fois à l’âge de 20 ans. A 20 ans, on est souvent un peu mal dans sa peau, un peu mal dans son corps, on ne sait pas précisément ce qu’on va faire, ce dont on a envie.

À 20 ans on ne sait pas quels sont nos désirs. Donc on a du mal à l’exprimer, puisqu’on n’en est pas conscient. Avec les épreuves de la vie, on commence à se connaître, et à savoir ce que l’on veut. On commence à oser aller vers là où l’on veut car on s’en est pris plein la tête.

 

Nos rendez-vous Eliette Abécassis

Est-ce un rendez-vous manqué parce ce que ce n’est pas le bon moment ?

C’est ce qu’en grec on appelle le Kairos, c’est le temps du moment opportun. En fait, il ne suffit pas pour qu’un rendez-vous amoureux réussisse que ce soit la bonne personne, il faut aussi que ce soit le bon moment, les bonnes circonstances. Et ça peut être le bon moment, mais la mauvaise personne. Le Kairos chez les Grecs c’est essentiel.

Dans ce livre, on sent très bien l’époque, notamment cette absence de téléphone portable, cette impossibilité d’être joignable partout et tout le temps qui fait qu’ils vont se rater au premier rendez-vous

Oui complètement. Ce rendez-vous manqué ne serait pas possible aujourd’hui. Parce qu’aujourd’hui avec les SMS et le téléphone portable, on s’envoie 20 SMS par minute, on peut toujours joindre l’autre, savoir où il en est.

Eliette Abécassis

 

Aujourd’hui en effet tout circule plus vite, tout va vite. Y compris les sentiments.

Oui c’est pour ça aussi que j’ai eu envie d’écrire ce livre. Parce qu’aujourd’hui tout va très vite, On sait exactement où on en est, partout et tout le temps avec les téléphones. On a plus cet indéfinissable, cet inachevé, il y a beaucoup moins d’attente, car on a toutes les réponses. Et je me demande s’il n’y a pas une perte du sentiment, du désir. Et du coup, où est le romantisme ?

Il serait donc bon de ralentir ?

Oui, car aujourd’hui il y a vraiment une accélération. Tout va de plus en plus vite. On a de moins en moins de temps. Notamment, on n’a plus le temps de s’ennuyer. Or pour être amoureux il faut s’ennuyer. Je parle d’ennui métaphysique et non d’ennui existentiel. On ne s’ennuie plus. Dès que l’on a un moment dans les salles d’attente, dans les aéroports, dans les transports, on est connecté, penché sur son téléphone. On n’a finalement plus le temps d’être face à soi-même, de se demander ce que l’on fait de notre vie, ce que l’on désire. On n’a plus le temps de la rêverie.

Nos rendez-vous Eliette Abécassis

Ce livre a-t-il été difficile à écrire ?

J’ai mis près de 30 ans à l’écrire (rires) car c’est près de 30 ans de vie qui se sont écoulés avant que je ne me mette à l’écrire. Mais quand je m’y suis mise cela m’a pris un an. Ce qui a été compliqué a été de raconter 30 ans de façon concise et à chaque fois d’incarner l’époque de façon universelle avec des petites touches. Ce qui a été compliqué aussi, c’est de construire tout le sous-texte à travers le texte, tout ce qu’il ne se disent pas à travers ce qu’ils se disent, de faire ressentir leurs émotions sous le texte.

C’est une belle histoire d’amour, qui fait rêver. C’est votre premier roman d’amour

Oui c’est la première fois que j’écris un livre d’amour et cela m’a beaucoup plu. Même s’il s’agit ici d’amour en creux. C’est très compliqué d’écrire un livre d’amour, surtout à notre époque, où tout de suite on tombe dans le kitsch, ou dans le ridicule. J’ai surfé ici en écrivant un livre qui est tout en silences.

karine-flejo-et-eliette-abecassis

Retrouvez la chronique que j’avais consacrée à ce roman en cliquant sur ce lien : Nos rendez-vous